Tout ça pour ça

Justin Trudeau voulait que ces élections soient historiques. Au mieux, elles n’auront été qu’une répétition pour les prochaines.

Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

La campagne électorale qui se termine ne passera pas à l’histoire. Elle n’a, en fait, jamais vraiment levé. Sur fond de pandémie, en pleine quatrième vague qui continue de prendre de l’ampleur, personne n’a véritablement réussi à inspirer les électeurs. La population, prise à gérer au quotidien des mesures sanitaires qui évoluent de manière plus ou moins cohérente, n’a pas montré un grand intérêt pour ce triste spectacle.

Pourtant, ces 44es élections générales devaient être historiques. C’est à tout le moins de cette manière que Justin Trudeau présentait les choses, après sa visite chez la gouverneure générale, Mary Simon, le 16 août dernier : 

« On vit un moment historique, et vous aurez votre mot à dire. Vous aurez l’occasion de choisir la suite pour notre pays. »

Or, le débat sur la suite n’a pas vraiment eu lieu. En début de campagne, j’ai écrit que les partis d’opposition devaient arrêter de parler du déclenchement des élections. Lâcher le « pourquoi de la campagne » pour se concentrer sur le « sujet de la campagne », afin d’éviter que Justin Trudeau ne monopolise la trame narrative de ces élections.

Le Parti libéral semblait vouloir étayer une vision du monde post-pandémie, une vision où il fallait rebâtir en mieux. De l’audace pour protéger l’environnement, des efforts pour repenser notre système de santé, de l’ambition pour contrer la crise du logement. Et comment agencer tout cela pour faire croître notre économie. Justin Trudeau souhaitait offrir aux électeurs l’espoir d’un chemin éclairé pour sortir le pays de cette période trouble et relancer l’économie dans l’après-pandémie : un gouvernement libéral fort, stable, et majoritaire.

Ce discours, le premier ministre sortant n’a jamais vraiment réussi à l’établir, car dès le premier jour, Justin Trudeau lui-même s’est mis à parler de ce qui se passait maintenant, de la gestion actuelle de la pandémie. Par exemple, en s’en prenant systématiquement à Erin O’Toole dans le dossier de la vaccination, alors que la position des conservateurs n’était pas très éloignée de celle du Parti libéral. Une attaque qui n’a jamais vraiment porté. Ou encore en visant les manifestants anti-vaccins et anti-mesures sanitaires, qui l’ont harcelé tout au long de la campagne.

Par moments, on semblait croire que ces manifestants faisaient l’affaire des stratèges libéraux. Au point que certains se demandaient pourquoi les libéraux s’entêtaient à tenir des événements dans des endroits publics, offrant aux chahuteurs la tribune qu’ils recherchaient. D’ailleurs, on entendait régulièrement les libéraux, Justin Trudeau en tête, tenter de lier ces manifestants au Parti conservateur et à Erin O’Toole lui-même. Le chef conservateur pouvait cependant compter sur le paratonnerre de Maxime Bernier, les affiches du Parti populaire étant omniprésentes lors de ces manifestations.   

La colère, la stridence, voire la violence ont donc fait partie de ces élections. Et ces protestations ont eu un poids certain sur l’humeur de Justin Trudeau dans cette campagne, un homme contrarié, plus renfrogné, plus teigneux. On l’a vu à quelques reprises répliquer aux contestataires, demandant même à l’un d’entre eux d’aller manifester devant un hôpital plutôt qu’à un événement libéral… 

Trudeau a également fait preuve d’impatience à l’occasion devant la nature des questions posées par les journalistes. Lors des débats, il était plus fébrile, plus agressif que par le passé. Il y a beaucoup de nuages sur les « voies ensoleillées », naguère la marque de commerce du chef libéral.

Ces nuages, on les a vus passer tout au long de la campagne. Plutôt que de miser sur l’espoir d’un monde meilleur, Justin Trudeau a préféré tabler sur la peur, en tirant dans toutes les directions contre Erin O’Toole et le Parti conservateur. Avortement, santé à deux vitesses, armes d’assaut, tous les épouvantails ont été brandis. 

C’était évidemment tentant et certainement de bonne guerre, ces épouvantails étant illustrés noir sur blanc dans le fameux Plan®d’Erin O’Toole, qui a passé une bonne partie de la campagne à préciser, éclaircir, ou carrément changer son programme. Sauf que se concentrer sur la plateforme conservatrice amène la question suivante : si les conservateurs vous font si peur, pourquoi alors risquer de leur donner le pouvoir en déclenchant des élections anticipées dont personne ne voulait ? Le Parti libéral formait déjà un gouvernement qui est parvenu à faire adopter l’ensemble des mesures et des lois qu’il désirait mettre en place au cours de son mandat.

Cette question, et d’autres variations sur le même thème, Justin Trudeau n’a jamais réussi à y répondre de manière convaincante. Les sondages ont été d’une stabilité remarquable tout au long de cette campagne, les mouvements étant somme toute à l’intérieur de la marge d’erreur. Pas de montagnes russes, pas de grande vague en vue. En fait, le seul événement qui semble avoir fait bouger l’aiguille notablement a été le débat en anglais… au bénéfice du Bloc québécois. C’est tout dire.

Cette campagne qui s’achève a été morne, triste, minée par l’agressivité. À moins que les machines ne réussissent à faire sortir leurs électeurs — le taux de participation pourrait être à la baisse —, le résultat définitif de ces élections pandémiques sans intérêt sera possiblement semblable à celui du dernier scrutin. Et nous serons tous de retour à la case départ.

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La question reste encore de savoir (la réponse bientôt) qui devrait gouverner le pays le 21 septembre prochain ? En plus avec les cafouillages du vote postal, nous pourrions ne pas être loin d’une situation à l’américaine avec un chef qui revendique la victoire et un autre chef qui refuse de la concéder.

On ne devrait pas aller jusque-là, mais qui sait ?

Dans ce texte, Karl Bélanger évoque la question du taux de participation. Il est possible que le taux général soit plus bas, comme il est possible que dans plusieurs circonscriptions disputées la mobilisation des électeurs soit plus grande, surtout lorsque potentiellement trois candidats sont en lutte.

C’est selon moi ce genre de luttes qui pourraient être déterminantes dans les résultats finaux suivant que l’une ou l’autre de ces circonscriptions donnent un gain ou une perte. Et la question reste évidemment de savoir qui des deux principaux partis sortira le premier gagnant de ces confrontations.

Ce devrait possiblement être cette variable qui déterminera qui des conservateurs ou des libéraux formera le prochain gouvernement.

Je pense que cette 44ième élection générale passera quand même à l’histoire… simplement pas pour les raisons escomptées, plutôt parce que c’est exactement l’archétype de tout ce qu’on ne devrait pas faire en politique.

Un point positif pour Jagmeet Singh qui malgré tout a su produire une campagne digne et joyeuse comme l’attente d’un heureux évènement, lequel a su poser les enjeux sur lesquels les élus pour le bien public devraient se mettre prestement à la recherche de solutions.

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