Tout le monde gagne !

Mais comment diable des candidats dont le parti est à 10, 15, 20 % dans les sondages peuvent-ils demeurer motivés ? En croyant à la victoire ! 

montage : L’actualité

Dominic Vallières a, pendant plus de 10 ans, occupé les postes d’attaché de presse, de porte-parole, de rédacteur de discours et de directeur des communications auprès d’élus de l’Assemblée nationale et des Communes (Parti québécois, Bloc québécois, Coalition Avenir Québec). Il est directeur de TACT et s’exprime quotidiennement comme analyste politique à QUB radio.

Après une vingtaine de jours de campagne, un drôle de phénomène commence à se produire. C’est vrai cette année, c’était vrai en 2018, en 2014 — et ce l’est sûrement depuis toujours.

Quel est ce phénomène ? Tout le monde croit à la victoire ! Le problème, c’est qu’un seul parti formera le gouvernement le 3 octobre. Mais cela n’empêche pas les chefs d’en beurrer épais sur leurs chances de le diriger. Et certains y croient pour vrai !

Que François Legault soutienne en public qu’il « ne tient rien pour acquis », malgré ses 22 et 25 points d’avance sur ses adversaires, est sage. Mais que Dominique Anglade dise, comme elle l’a fait lundi, qu’elle a l’intention « d’être première ministre » (avant d’appeler, mardi, les 62 % d’électeurs qui ne voteraient pas pour la CAQ à se ranger derrière elle pour « bloquer François Legault ») peut étonner. Comme quand Gabriel Nadeau-Dubois parle de « course à deux », et que Paul St-Pierre Plamondon affirme que, selon les dons et le pointage, le Parti québécois est « en croissance ». Il détaillait la semaine dernière encore ce que ferait « un gouvernement du Parti québécois ».

J’ai fait ma part de campagnes comme conseiller et environ la moitié ont été victorieuses. Mais entre les élections que je croyais gagner et celles que j’ai effectivement remportées, il y a une marge.

Folie ? Déni ? Je vous propose une autre explication : c’est une nécessité.

Pendant des semaines et des semaines, les candidats (et surtout les chefs) vont d’abord à la rencontre des électeurs qui étaient des sympathisants lors du dernier scrutin ou qui pourraient l’être cette fois-ci. L’échantillon n’est donc pas très représentatif de l’électorat complet. Mais encore, les chefs courent de soirées partisanes en soirées partisanes. À force de croiser des militants qui les applaudissent à tout rompre à chaque attaque et qui s’esclaffent à toutes leurs blagues, il est facile d’extrapoler et de croire qu’ils sont en terrain conquis partout.

Certains chefs prennent le téléphone et font des appels de pointage, sorte de sondage mené d’habitude par un bénévole de l’organisation du parti pour savoir qui dans une circonscription appuie ou non sa formation politique. Il s’agit d’événements médiatisés et « scriptés » : les leaders sont assurés de tomber sur des sympathisants, surtout s’ils sont filmés par des journalistes. On leur fournit des listes bleues, rouges ou orange. Pas question de mettre le chef en danger d’appeler un adversaire.

Peut-être faudrait-il que les chefs et les candidats se promènent dans des endroits moins acquis à leur cause, me direz-vous. Ce n’est pas faux, mais les candidats n’ont qu’« une » confiance, et si elle se brise trop rapidement, on ne dispose pas d’assez de temps pour la reconstruire avant la fin de la campagne.

Les bénévoles tombent parfois dans le même piège. On fait 50 appels dans la soirée et on ne se souvient que des 10 ou 12 citoyens qui nous disent « bravo ». Pas des 40 qui nous répondent qu’on ne peut pas compter sur leur vote. Passer la journée dans un local électoral entouré d’autres militants convaincus, ça finit par brouiller le jugement.

Les organisateurs, dont j’étais, échafaudent des scénarios de politique-fiction à partir de sites comme Qc125. « Nos électeurs vont sortir », « les adversaires vont rester à la maison », « s’il ne fait pas beau, la mauvaise participation va nous aider » sont autant de bribes de pensée magique que j’ai récitées ou entendues.

Or, se faire croire à la victoire est une fiction nécessaire, sans quoi il n’y aurait pas de campagne électorale, et pas de démocratie. Elle incite les candidats, les militants et les employés à faire de longues heures et à défendre leur proposition politique. Quitte à paraître déconnectés. L’inverse est aussi vrai : François Legault ne peut affirmer que le vote n’est qu’une formalité et qu’il pense déjà à la formation de son futur conseil des ministres. Vous surveillerez dans les prochains jours l’apparition de comités de transition, ces équipes que les partis à la poursuite du gouvernement sortant mettent sur pied pour assurer une transition paisible du pouvoir en cas de victoire. Toutes les campagnes en ont un, et tout au plus, un seul entrera en fonction, sinon aucun.

Je repense souvent à ce candidat qui me jurait de ses chances de l’emporter dans sa circonscription et qui était persuadé qu’une visite du chef lui garantirait la victoire. Le chef est passé… puis il a obtenu 19 % des voix le jour du vote. C’est malheureux, mais ce n’est pas vrai que tout le monde peut gagner.

***

La campagne électorale vous intéresse ? Recevez, du lundi au vendredi, les analyses de notre équipe de collaborateurs chevronnés en vous inscrivant à l’infolettre L’actualité politique. Il suffit d’entrer votre courriel ci-dessous. 👇

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.