Trudeau brouille les cartes

Jamais campagne à la direction d’un tiers parti au Canada n’aura fait couler autant d’encre que celle qui mènera, en avril, au choix du prochain chef du Parti libéral fédéral. Au cours des six derniers mois, la course libérale a bénéficié d’une couverture médiatique digne de celle du remplacement d’un premier ministre en exercice.

Photo : Darryl Dyck / PC
Les stratèges de Stephen Harper s’inquiètent de la résonance du nom Trudeau dans les communautés culturelles des banlieues actuellement favorables aux conservateurs. (Photo : Darryl Dyck / PC

Il s’agit pourtant d’une opération dénuée de suspense, puisqu’elle aura été dominée par Justin Trudeau du début à la fin. Depuis l’automne, le favori attire des foules dans des régions qui n’ont pas voté pour les libéraux depuis que son père, Pierre E., a quitté le pouvoir, il y a 30 ans. Les sondages prédisent une remontée fulgurante du PLC dans les intentions de vote si le jeune candidat accède à la direction.

Conservateurs, néo-démocrates et bloquistes croient tous que la victoire de Justin Trudeau, qu’on tient pour acquise dans les coulisses du Parlement, suscitera une réaction en chaîne qui pourrait bouleverser le paysage fédéral. Mais bien malin qui pourrait prédire dans quel sens tout déboulera.

Peut-être parce qu’il a le moins à perdre, le Bloc québécois est la formation qui fonde le plus d’espoirs dans l’ascension de Justin Trudeau. Selon le meilleur scénario bloquiste, la présence de ce dernier aux élections de 2015 serait garante d’une division du vote fédéraliste au Québec, ce qui assurerait le retour en force du parti souverainiste à la Chambre des communes.

Ce calcul n’est pas mauvais. Au cours de son histoire, le Bloc québécois a eu beaucoup de fil à retordre à deux reprises : en 2000, quand il a perdu la bataille du vote populaire contre les libéraux de Jean Chrétien, et en 2011, quand il a succombé à la vague néo-démocrate. Les deux fois, la concentration du vote fédéraliste francophone a puissamment contribué à ces résultats.

Mais le raisonnement bloquiste repose également sur la prémisse que son vote est imperméable, voire réfractaire, à l’effet Trudeau. Sur le papier, cette proposition est sensée. Mais l’idée que Gilles Duceppe se faisait de Jack Layton, croyant qu’il ne menaçait en rien le Bloc, l’était également !

Pour les néo-démocrates, Justin Trudeau est à la fois un adversaire plus sérieux que ne l’était Michael Ignatieff au Québec et plus dangereux que celui-ci dans le reste du Canada. Selon les sondages, l’aspirant libéral occupe déjà plus de place dans l’imaginaire populaire que n’y est parvenu Thomas Mulcair après un an à la tête du NPD.

Pour bien des électeurs, Justin Trudeau représente un idéal canadien auquel ils s’identifient, souvent davantage qu’ils ne le faisaient à l’époque du départ à la retraite de Pierre E. Trudeau. C’est ainsi qu’un récent sondage plaçait la Charte canadienne des droits et libertés très loin devant la monarchie — si chère aux conservateurs — sur la liste des éléments de l’héritage canadien que privilégie l’électorat. En même temps, l’adhésion à la dualité linguistique canadienne est en progression à l’extérieur du Québec.

Les stratèges néo-démocrates conviennent d’ailleurs que si le choix du prochain chef libéral avait coïncidé avec le déclenchement d’élections générales, l’artillerie lourde n’aurait peut-être pas réussi à contrer l’effet Trudeau. Mais plus de deux ans sépareront le dénouement de la course libérale du prochain scrutin fédéral.

Selon la meilleure hypothèse du NPD, Justin Trudeau ne sera plus jamais aussi populaire qu’il l’est actuellement. Les néo-démocrates parient qu’à l’usure son influence sur l’électorat s’émoussera, et même que son manque d’expérience se retournera contre le PLC.

Les conservateurs de Stephen Harper devraient faire bon accueil à tout rebondissement susceptible de perpétuer la division du vote progressiste au pays. Mais le premier ministre actuel ne s’est pas retrouvé à la tête d’un gouvernement majoritaire en rêvant en couleurs.

Stephen Harper a assisté à la descente aux enfers de Gilles Duceppe en 2011. Il sait que personne n’est à l’abri d’un revirement de situation et que rien n’est plus difficile à gérer qu’un coup de cœur de l’électorat. Après une décennie de gouvernance conservatrice, Justin Trudeau incarne un changement de ton et de génération qui pourrait séduire bien des électeurs.

Les stratèges conservateurs s’inquiètent également de la résonance du nom Trudeau dans les communautés culturelles, fortement représentées dans les banlieues sur lesquelles le premier ministre compte pour assurer sa réélection à la tête d’un gouvernement majoritaire en 2015.

Sur ce terrain stratégique, l’arme pas vraiment secrète des conservateurs s’appelle Jason Kenney. L’infatigable ministre de l’Immigration de Stephen Harper s’est déjà créé tout un réseau dans les communautés culturelles. On assiste ces jours-ci à une multiplication d’apparitions médiatiques destinées à faire mousser sa popularité en vue d’un éventuel duel électoral entre le ministre et le futur chef libéral dans les communautés culturelles.

Dans la perspective d’une victoire au leadership de Justin Trudeau, il y a finalement une dernière possibilité — moins probable, mais pas nécessairement moins plausible que celle de la résurrection du PLC ou de sa disparition comme force fédérale au Canada —, celle des alliances.

Il y a indénia-blement un caractère désespéré dans l’engouement actuel du Parti libéral pour Justin Trudeau, dont la candidature se veut une solution magique aux problèmes de fond engendrés par deux changements structurels : la réunification du Parti conservateur, en 2003, et le débarquement en force du NPD au Qué-bec, en 2011.

En clair, on compte sur l’effet Trudeau pour faire reculer l’horloge et la ramener à une époque où le PLC avait l’envergure nationale de ses ambitions. C’est un défi énorme.

L’histoire récente ne manque pas d’exemples de candidatures gonflées à l’hélium qui n’ont pas résisté à la tourmente électorale. Kim Campbell, en 1993, et Paul Martin, en 2003, avaient tous deux l’allure de rouleaux compresseurs qui allaient tout écraser sur leur passage. On connaît la suite.

La campagne libérale n’a pas donné lieu à une véritable course, mais elle a offert un choix clair aux militants : d’un côté, le retour à un statu quo glorieux, que leur fait miroiter Justin Trudeau, et de l’autre, la possibilité d’un avenir plus coopératif avec le NPD, incarnée par la candidate Joyce Murray.

Au cours de la campagne, Joyce Murray s’est démarquée des autres candidats en proposant une alliance électorale avec les néo-démocrates en 2015. Le gouvernement de coalition qui pourrait en résulter resterait au pouvoir le temps d’instaurer un système électoral plus proportionnel et de renvoyer le Canada aux urnes en fonction des nouvelles règles du jeu.

Dans ce cas de figure, les gouvernements minoritaires au Canada seraient davantage la règle que l’exception, et la cohabitation au pouvoir des libéraux et des néo-démocrates pourrait devenir chose courante.

C’est une possibilité que rejettent pour l’heure les élites des deux partis en cause. Mais il y a un an, à la même date, une proposition similaire avait propulsé le candidat Nathan Cullen en troisième place dans la course à la direction du NPD.

Si, d’ici 12 mois, l’effet Trudeau se résume à perpétuer une guerre d’usure avec le NPD au profit des conservateurs à l’échelle fédérale et du Bloc au Québec, il ne faut pas écarter l’idée que le plan B d’un rapprochement entre les principaux partis d’opposition fédéralistes refasse surface. D’ici là, on saura si Justin Trudeau appartient au clan des Turner-Campbell-Martin ou à celui des Chrétien-Harper-Layton.

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Ouf! L’effet Trudeau va certes laisser des traces. Malgré l’excellente analyse que vous en faites, je me demande si ce n’est pas Thomas Mulcair qui a le plus à perdre. Je viens de le voir à la télé et je me demande bien comment le nouveau Mulcair (le naturel revenant toujours au galop) va se manifester. Il est à l’avantage des Stephen Harper et Thomas Mulcair de ne pas trop s’énerver à partir de lundi prochain, s’il en font trop ils seront perçus comme étant des personnes qui craignent de voir leur % de satisfaction s’effriter. Au moins, cette nouvelle dynamique va faire du bruit sur la colline, Qui ne se rappelle pas de Claude Béchard, dommage qu’il soit parti si jeune, le dauphin de Jean Charest.

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