Twitter bloqué en Turquie

Il en parlait depuis un certain temps déjà, il l’a fait : Recep Tayyip Erdoğan a annoncé que son gouvernement disposait désormais de décisions de justice lui permettant d’interdire le réseau social Twitter en Turquie. Mais quels sont donc les mobiles du premier ministre turc dans cette périlleuse entreprise, à moins de 10 jours des élections locales ?

Photo : AFP / Getty Images
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Il le disait depuis un certain temps déjà, et il l’a donc fait !

PolitiqueAu cours de l’année qui vient de s’écouler, Recep Tayyip Erdoğan s’en est pris à de nombreuses reprises aux réseaux sociaux (et en particulier à Twitter), menaçant de les interdire purement et simplement.

Le 20 mars, lors d’une rencontre électorale à Bursa, le premier ministre turc a déclaré que le gouvernement disposait désormais de décisions de justice lui permettant d’interdire Twitter, en affirmant qu’il ne tiendrait pas compte de ce que pourrait en dire la communauté internationale et qu’il allait montrer au monde le pouvoir qu’avait la République de Turquie.

Quelques heures plus tard, le BTK (Bilgi ve teknolojiler iletişim Kurulu — Conseil de l’information et des techniques de la communication) est effectivement passé à l’acte, en ordonnant l’interdiction totale de Twitter en Turquie.

Cette mesure, malgré tout surprenante, place d’un coup ce pays dans la catégorie des pires ennemis d’Internet (comme la Corée du Nord)…

Une décision de l’exécutif

Ce n’est certes pas la première fois que la Turquie se singularise par des mesures qui limitent l’usage d’Internet et qui affectent quelques grands noms de la Toile.

En 2010 et 2011, YouTube et la plateforme de blogues Blogger avaient été confrontés à des interdictions générales plus ou moins longues.

Mais les causes et le contexte de ces interdictions n’étaient alors pas tout à fait similaires. Elles découlaient souvent de décisions de justice intempestives, justifiées par des raisons variées, qui n’étaient pas toujours reliées au contexte politique le plus immédiat (irrespect de l’image d’Atatürk, atteinte à la «turcité», voire mise en cause de l’exclusivité des retransmissions télévisées de matchs de football).

Or, la situation d’aujourd’hui est sensiblement différente, car l’interdiction de Twitter fait suite à une série de menaces publiquement proférées par le premier ministre, y compris dans les heures qui ont précédé la mesure prise. Celle-ci n’est donc pas le résultat de dysfonctionnements généraux de l’État de droit turc, mais bien l’expression de la volonté du gouvernement, et du premier ministre en particulier, de recadrer la liberté d’expression — voire de la supprimer, le cas échéant.

C’est le BTK, une nouvelle institution de régulation créée par la récente loi règlementant l’usage d’Internet et placée sous l’autorité du ministère des Transports et de la Communication, qui a prononcé l’interdiction, pas une cour de justice ou un procureur — même si le BTK invoque des décisions judiciaires à répétition qui blâment Twitter, l’une d’entre elle ayant fait suite à une requête de Binalı Yıldırım, l’ex-ministre des Transports et candidat de l’AKP (Parti de la justice et du développement) aux prochaines élections municipales à Izmir.

Depuis les événements de Gezi, la liberté d’expression en berne

Le tournant en matière de restriction à la liberté de communiquer en Turquie peut être daté des événements de Gezi, qui ont secoué la Turquie en juin dernier.

Confronté à Istanbul (et dans la plupart des villes de la Turquie) à un puissant mouvement de contestation qui utilise largement les réseaux sociaux, Recep Tayyip Erdoğan s’en prend tout de suite à Twitter. Dès le 3 juin, il qualifie ce mode de communication de «menace pour la société». Des personnes sont d’ailleurs arrêtées «pour diffusion de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux», et des projets de réglementation de l’usage d’Internet sont annoncés en haut lieu.

Alors que les événements de Gezi tirent à leur fin, la polémique rebondit au moment du renversement de Mohamed Morsi, en Égypte, que Recep Tayyip Erdoğan dénonce avec une virulence extrême — ce qui provoquera, trois mois plus tard, une réduction du niveau des relations diplomatiques entre Ankara et Le Caire.

Le premier ministre turc trouve, dans l’éviction du président islamiste égyptien, des arguments pour dénoncer le caractère factieux que présenterait pour lui l’usage des réseaux sociaux dans les mobilisations populaires.

Le 11 juillet, en plein ramadan, lors d’un iftar (NDLR : un repas pris chaque soir par les musulmans au coucher du soleil, pendant le jeûne) de la MÜSIAD, il déclare, de façon très significative : «Dans le passé, les coups d’État militaires se déroulaient avec la prise de possession de la rue par l’armée, la déclaration de la loi martiale, la prise de contrôle de la radio et de la télévision. Aujourd’hui, le point de départ est constitué par des manifestations illégales, l’occupation de lieux symboliques, l’action des réseaux sociaux ; les militaires n’entrent en lice qu’après.»

Par la suite, le gouvernement souffle le chaud et le froid annonçant des réformes — sous prétexte d’améliorer le fonctionnement d’Internet en Turquie —, mais continuant à dénoncer le rôle dangereux des réseaux sociaux.

Internet : cible de la riposte gouvernementale au «scandale du 17 décembre»

Après le «scandale du 17 décembre», qui voit l’incarcération de trois fils de ministres et d’une cinquantaine de proches du gouvernement, les sites Internet et les réseaux sociaux reprennent. Ils disséminent les informations sur les épurations, les inculpations et, plus généralement, les affaires de corruption que le gouvernement dément ou entend étouffer.

Les nouveaux supports d’Internet sont devenus un moyen d’information d’autant plus important en Turquie que depuis les événements de Gezi, le gouvernement s’est attaqué aux médias traditionnels (presse et télévision, notamment) en faisant licencier des éditorialistes ou des journalistes célèbres.

Mais face au danger que représente pour lui la vague d’arrestations du 17 décembre, le parti au pouvoir utilise les grands moyens : épuration massive de la police (plus de 6 000 policiers licenciés ou réaffectés), interdiction faite à la police d’obéir aux magistrats dans les procédures judiciaires sans en référer à l’exécutif, mutations des procureurs «dangereux», réforme de la justice, etc.

Il n’est dès lors pas étonnant qu’Internet soit également affecté par cette contre-offensive gouvernementale.

Dès le 20 décembre 2013, le site de l’éditorialiste du quotidien Taraf, Mehmet Baransu, est bloqué. En janvier, la plateforme américaine de publication de vidéos Vimeo est interdite par décision de justice pendant 24 heures.

Début février, le site Internet du vice-président du CHP (Parti républicain du peuple), Umut Oran, est temporairement censuré, pour avoir publié la question parlementaire que ce dernier a posée au gouvernement concernant les affaires en cours de corruption — et plus particulièrement la fameuse conversation téléphonique écoutée, au cours de laquelle le premier ministre demande à son fils de disperser de massives sommes d’argent, issues d’opérations suspectes.

Peu après, Mahir Zeynalov, un journaliste de Zaman d’origine azerbaïdjanaise, est contraint de quitter la Turquie sous la menace d’un arrêté d’expulsion. Il est en particulier accusé d’avoir diffusé des «tweets mensongers sur de hauts responsables turcs».

À la même époque est adoptée une nouvelle loi de régulation d’Internet, dont les débats au parlement ont provoqué, depuis plusieurs semaines, diverses polémiques et manifestations. Arguant que cette loi permettra d’interdire aussi les sites pornographiques, le premier ministre n’hésite pas à dénoncer ceux qui s’opposent à son texte en les qualifiant de «défenseurs de l’immoralité» et de «lobby de la pornographie».

Assimilant pêle-mêle le mouvement Gülen (qualifié «d’État parallèle»), l’opposition kémaliste et les manifestants de Gezi, le leader de l’AKP explique que ces gens-là sont les mêmes que ceux qui ont renversé le gouvernement Menderes en 1960. En somme, il s’agit de nouveaux factieux qu’il faut mettre hors d’état de nuire, parce qu’ils s’apprêtent à déchaîner des tempêtes cybernétiques sur un gouvernement sorti des urnes.

YouTube et Facebook dans la ligne de mire

C’est aussi dans ce contexte qu’intervient la confession de Fatih Altaylı. L’ex-rédacteur en chef d’Habertürk, accusé depuis plusieurs jours d’avoir cédé aux pressions du gouvernement pour ne pas diffuser certains sondages, reconnaît que les médias sont désormais soumis à des manœuvres d’intimidation sans précédent.

Le rapport annuel de Reporter sans frontières le confirme, plaçant la Turquie au 154e rang (sur un total de 180 pays) de son classement 2014 de la liberté de la presse. Si 40 journalistes y sont en prison — parfois depuis plusieurs années —, 59 journalistes ont été licenciés ou forcés à démissionner depuis les événements de Gezi.

Les explications laborieuses que le gouvernement avance à la mi-février pour justifier sa nouvelle loi sur Internet et en expliquer le contenu — dans une synthèse en anglais destinée à la communauté internationale — ne parviennent pas à convaincre.

Il faut dire que désormais, les attaques du gouvernement contre les médias se font plus explicites.

Ainsi, le 6 mars dernier, dans une interview sur les ondes de la chaîne de télévision ATV, Recep Tayyip Erdoğan fait part de sa détermination en la matière en déclarant : «Des milieux bien connus se sont immédiatement rebellés contre la loi sur Internet. Nous avons fait ce que nous pouvions jusqu’à présent, mais il y a d’autres choses que nous pouvons faire après le 30 mars (jour de la tenue des prochaines élections locales). Nous sommes déterminés. Nous ne sacrifierons pas le peuple turc à YouTube et à Facebook.»

Force est de constater que le premier ministre n’aura pas attendu le lendemain des élections, même si c’est finalement Twitter qui aura été le premier réseau à être frappé.

La décision d’interdire Twitter de manière générale en Turquie est l’aboutissement d’un raidissement autoritaire du gouvernement de l’AKP, sans doute perceptible depuis 2011, mais qui s’est accéléré depuis les événements de Gezi.

Cette mesure fait aussi partie de la riposte orchestrée par le gouvernement pour faire échec à la mise au jour des affaires de corruption consécutives au «scandale du 17 décembre», qui, outre l’appareil policier et judiciaire, a fortement affecté la presse écrite, la télévision et Internet. Il reste que cette interdiction surprend par sa violence et son caractère dérisoire.

Une interdiction de Twitter brutale mais dérisoire…

Beaucoup de ministres et de collaborateurs du premier ministre sont des utilisateurs assidus de Twitter, où ils se sont faits encore remarquer récemment.

Il y a quelques jours, notamment, l’ancien ministre des Affaires européennes, Egemen Bağış, avait provoqué une tempête de protestations pour y avoir traité de «nécrophiles» les manifestants protestant contre la mort de Berkin Elvan, cet adolescent blessé pendant les événements de Gezi et décédé des suites de ses blessures, après 269 jours de coma.

Depuis l’interdiction de Twitter, des responsables gouvernementaux de premier plan continuent d’utiliser le réseau social. Abdullah Gül, le président de la République, l’a fait quant à lui pour exprimer son désaccord, en affirmant : «Comme je l’ai dit plusieurs fois, vu le niveau atteint par les technologies actuelles, il est impossible de bloquer un réseau social international comme Twitter. J’espère que cette affaire ne durera pas.»

Pour l’heure, et au cours des dernières 24 heures, on observe que le nombre d’utilisateurs de Twitter n’a pas décru, et qu’il aurait même significativement augmenté.

Des internautes disent avoir pu accéder à leur plateforme favorite de microblogues sans même avoir à utiliser un réseau de contournement. L’interdiction de YouTube, il y a quelques années, avait d’ailleurs bien montré l’illusoire du procédé — la plupart des Turcs parvenant à se connecter à la célèbre plateforme d’hébergement de vidéos même s’il leur était devenu plus difficile d’y publier leurs œuvres.

Quels sont donc les mobiles du premier ministre dans cette périlleuse entreprise, et ce, à moins de 10 jours des élections locales ?

Peut-être s’agit-il d’abord de provoquer des réactions en Turquie même, pour avoir tout le loisir de dénoncer à nouveau les «complots» de ceux «qui ont toujours cherché à renverser les gouvernements légalement élus».

Peut-être s’agit-il aussi de susciter les réactions de la communauté internationale, afin d’être à même de se «victimiser» et de se poser en défenseur d’une Turquie forte, insensible aux pressions extérieures.

Quoi qu’il en soit, il y a probablement là un appel à cette Turquie profonde, inquiète du pouvoir des nouveaux médias et dérangée par les nouveaux modes de vie ; une Turquie qui s’interroge sur l’existence menée par ses enfants dans des résidences universitaires lointaines et parfois mixtes où, expliquait encore le premier ministre il y a quelques mois, «on ne sait pas très bien ce qui se passe…»

À cela s’ajoute le caractère très impulsif de Recep Tayyip Erdoğan, qui nous a déjà habitué à des coups d’éclats comparables. Mais force est de constater que si ces audaces ont assuré la popularité de l’AKP à une époque où tout paraissait lui réussir, il est moins sûr qu’elles lui soient aussi profitables dans un contexte politique, économique et social beaucoup plus incertain.

Le billet original a été publié sur le blogue de l’auteur.

 

Jean Marcou
Collaborateur de la Chaire @RDandurand @UQAM
Professeur des Universités et directeur des relations internationales à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble

 

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À propos de la Chaire Raoul-Dandurand

Créée en 1996 et située à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques compte plus de 30 chercheurs issus de pays et de disciplines divers et comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand.

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