Ukraine : la paix fragile

Faillite économique, société fragmentée, fragilité de la classe politique : la situation est plus que délicate pour cette nation au bord de l’implosion. Quelles perspectives pour l’Ukraine à l’heure de la reconstruction ?

Photo : Getty Images
Photo : Getty Images

Après trois mois de manifestations et une escalade dramatique de la violence, la semaine dernière, l’opposition au président Ianoukovitch est parvenue à faire tomber un régime quasi dictatorial.

L’intervention de la diplomatie européenne et le courage d’une opposition résolue ont été cruciaux dans la tournure qu’ont pris les événements.

Faillite économique, société fragmentée, fragilité de la classe politique : la situation est plus que délicate pour cette nation au bord de l’implosion. Quelles perspectives pour l’Ukraine à l’heure de la reconstruction ?

L’heure du changement de régime

Ces derniers jours ont probablement été les plus dramatiques de l’histoire de l’Ukraine. L’opposition violente entre le régime et une partie importante de la population a tourné au bain de sang.

Le rôle des diplomaties européennes a été décisif pour parvenir à y mettre fin : la menace de sanctions — même tardive — contre ceux qui feraient ou ordonneraient l’usage de la force a probablement changé l’opinion de nombreuses élites, et la présence des diplomates européens dès jeudi a fourni un cadre de négociations sans lequel la chute du régime aurait été dangereusement incontrôlée.

Grâce à la démission de plusieurs membres du Parti des régions, l’opposition a gagné la majorité des sièges au Parlement a et pu ordonner un cessez-le-feu.

À la suite de ce revirement important du rapport de force, de nombreuses mesures annoncent un changement de régime, selon un échéancier assez réaliste. Le Parlement devrait nommer ce jeudi un premier ministre et un gouvernement de transition, qui sera dirigé par Olexandre Tourtchinov, nommé président par intérim dimanche dernier — dans l’attente d’une élection présidentielle anticipée en mai prochain.

L’ensemble des manifestants détenus depuis novembre sera protégé par une loi d’amnistie, et les actes d’une violence extrême à l’égard des civils feront l’objet d’une enquête conjointe des autorités, de l’opposition et du Conseil de l’Europe.

Poursuivi pour «meurtres de masse», Viktor Ianoukovitch sera donc bien jugé devant la Cour pénale internationale, n’ayant pas obtenu l’immunité parlementaire : un mandat d’arrêt a en ce sens été lancé contre lui, mardi, pour «crimes graves».

Une société fragmentée, une nation inachevée

En 20 ans d’indépendance, les dirigeants ukrainiens ne sont pas parvenus à forger un semblant d’unité nationale. Résultat : l’Ukraine demeure une société fragmentée.

À titre d’exemple, certains dirigeants des régions de l’est du pays ont promulgué, samedi, des lois d’autogestion, qui sont en vigueur «jusqu’à ce que l’ordre et la loi soit rétablis».

Si ces mesures peuvent être considérées comme un palliatif administratif temporaire plutôt pragmatique, elles représentent une menace substantielle à l’unité nationale dans le contexte de la montée de tendances séparatistes régionales.

La présence de forts particularismes locaux et de profondes divisions linguistiques et religieuses, mais également le souvenir d’une histoire nationale marquée par les totalitarismes nazis et soviétiques, exacerbent aujourd’hui les tensions.

L’influence des élites politiques russes sur ces zones instables sera décisive dans les prochaines semaines, Moscou contestant la légitimité et le «caractère dictatorial» des nouvelles autorités ukrainiennes. La «fédéralisation de l’Ukraine» est d’ailleurs devenue depuis quelques mois un sujet de discussion fréquemment abordé dans les sphères politiques russes.

Dans ce contexte, le risque sécessionniste en Crimée est à prendre au sérieux, étant donné que Moscou possède de nombreux intérêts stratégiques dans cette région qui abrite, en outre, une minorité russophone importante. Des manifestations prorusses ont eu lieu à Sébastopol, mardi, en opposition aux mesures «illégitimes» votées ces derniers jours par le Parlement.

Transit du gaz naturel vers l’Europe, flotte russe en mer Noire dans le port de Sébastopol et liens importants avec des entreprises du complexe militaro-industriel ukrainien sont, dans ce contexte, autant de facteurs potentiels de chantage sur Kiev au détriment de la stabilité régionale.

Le risque de la faillite

Selon Andrew Weiss, de la fondation Carnegie, le conflit est «un fiasco à quatre voies» qui implique à la fois Ukrainiens, Européens, Russes et Américains.

L’accord de coopération économique préparé par l’Union européenne (UE) pour novembre 2013 était une offre de partenariat sur le long terme, particulièrement inadaptée pour résoudre les difficultés financières immédiates de l’Ukraine. L’aide de 15 milliards de dollars proposée par Vladimir Poutine est aujourd’hui suspendue : Moscou condamne la chute du régime et conteste la finalité des accords.

Les États-Unis et l’Europe doivent dès lors travailler ensemble, idéalement avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, afin de fournir une aide d’urgence à cette Ukraine au bord de la faillite. Mais le scénario d’un soutien occidental, aux contreparties coûteuses pour un pays habitué à recourir aux perfusions financières rapides de Moscou, semble peu probable.

Au-delà de cette aide, l’UE ne doit pas relâcher la pression exercée sur les élites : bien que tardives, les menaces de sanctions ont fait mouche et pourraient participer à l’assainissement de la vie politique ukrainienne à court et à moyen terme.

L’enjeu des élections

L’Ukraine manque cruellement de leaders responsables. Si le lien national doit naître de la population elle-même, il s’agit aujourd’hui pour l’UE de former et socialiser les dirigeants de demain aux cercles européens. Comment ? En appuyant la société civile, mobilisée et renforcée depuis les dernières manifestations.

La nouvelle de la libération de Ioulia Timoshenko, votée à majorité par le Parlement, est néanmoins à prendre avec précaution.

Symboliquement, cette libération est un facteur important de mobilisation pour la population, consacrant la chute de la dictature et la renaissance du pays. Mais l’ex-première ministre doit répondre de la fin peu glorieuse qu’a connu la Révolution orange et des nombreuses allégations de corruption et de fraude.

La «princesse du gaz», à la fortune estimée à plus de 10 milliards de dollars, s’est considérablement enrichie lors des périodes de privatisation troubles des années 1990. Ses liens douteux avec d’anciens ministres à la réputation sulfureuse — comme Pavlo Lazarenko, emprisonné aux États-Unis depuis 2006 — et son inculpation pour dissimulation de revenus, détournement de fonds et évasion fiscale n’en font malheureusement pas une candidate idéale.

Les événements des derniers mois en Ukraine consacrent bien le rejet d’une classe politique corrompue et népotique, méprisant les libertés publiques. Le chemin est encore long à parcourir après la révolte… et le risque de désillusion reste important.

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la : @allainaurelie

À lire aussi :
Ukraine: vers l’état d’urgence? – mercredi 19 février 2014
Comment «sauver» l’Ukraine? – mercredi 12 février 2014
Ukraine : l’ultimatum d’un peuple en colère –  vendredi 24 janvier 2014
L’Ukraine crie son désir d’Europe – mardi 3 décembre 2013
L’Ukraine peut-elle se permettre le choix de l’Europe ? – mardi 19 novembre 2013

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Les tribulations de l’Ukraine actuelle pourraient bien déboucher, aujourd’hui, sur la formation d’une fédération qui serait aussitôt amputée de la Crimée, qui elle fut « donnée » par Nikita Krouchtchev en 1954 à l’Ukraine soviétique, dont il fut longtemps le représentant auprès de Staline, et où il agissait comme un véritable potentat. Dans le reste de l’Ukraine, heureusement, ces fractures ne paraissent pas infranchissables. Le russe et l’ukrainien sont apparentés. Les ukrainiens et les russes partagent une longue histoire commune. Les Tatars de l’est préfèrent vivre sous la protection de l’Ukraine. L’intermariage fait en sorte que les locuteurs sont souvent bilingues. Beaucoup de russophones, surtout les jeunes, veulent vivre dans un pays qui soit indépendant de la Russie, afin de préserver leurs chances de construire une société démocratique et libérale, de style européen ( NewYork Times d’aujourd’hui). La responsabilité des politiciens ukrainiens est donc grande, mais leur tradition démocratique est pratiquement nulle et, si le passé récent est garant de l’avenir, il n’y a pas lieu d’être optimiste. Sauront-ils établir des conditions favorables au dialogue ethnique et social, comme la Tunisie par exemple a su le faire? Sauront-ils, au besoin, s’ouvrir à l’idée d’une fédération? Quel sera le sort de la Crimée arrachée aux Turcs à la fin du XVIIIe siècle, et véritablement et indéniablement russe depuis Potemkine ? Il semble que les parlementaires actuels, bien excités à l’ombre des barricades toutes proches du parlement de Kiev, se sont empressés ces derniers jours d’abolir une loi de 2012 qui accordait le statut de langue officielle au russe (ou à toute autre langue) dans les villes et les régions où plus de 10% de la population s’en réclame. Une des premières décisions des leaders révolutionnaires a donc été de poser un geste de repli identitaire qui on le sait, n’est pas très propice à l’établissement d’une société démocratique.