Ukraine : l’ultimatum d’un peuple en colère

Quelle issue envisager au duel entre le peuple et le pouvoir en Ukraine ? Sous la pression d’un ultimatum conjoint de l’opposition et de la communauté internationale, Viktor Ianoukovitch relance aujourd’hui un périlleux jeu de négociations.

Anti-government protests in Ukraine
Photo : Burak Akbulut/Anadolu Agency/Getty Images

Le bras de fer qui oppose depuis fin novembre le pouvoir ukrainien aux manifestants pro-européens a franchi, dimanche dernier, un nouveau cap : la promulgation de nouvelles lois liberticides ravive la colère du peuple et plonge Kiev dans une situation de guérilla urbaine.

Quelle issue envisager à ce duel entre le peuple et le pouvoir ? Sous la pression d’un ultimatum conjoint de l’opposition et de la communauté internationale, Viktor Ianoukovitch relance aujourd’hui un périlleux jeu de négociations.

Deux mois de contestation

Ancien pays satellite de l’URSS, l’Ukraine est en proie depuis plusieurs semaines à un mouvement historique de contestation populaire, provoqué par la décision des autorités de renoncer à signer un accord de libre-échange avec l’Union européenne.

Cet abandon, justifié par la crainte de représailles économiques et énergétiques de la part de la Russie, avait attisé la défiance du peuple vis-à-vis d’une classe politique corrompue, en plus de susciter d’importantes manifestations. Dès la fin novembre, le peuple ukrainien réclamait la démission du gouvernement et la tenue de nouvelles élections.

Après deux mois, face à la faiblesse de l’opposition et l’absence de réponse du gouvernement, la contestation laisse place à la colère. L’insurrection s’étend et les manifestants occupent les administrations régionales, notamment dans l’ouest traditionnellement pro-européen du pays, près de Lviv.

Un regain de violence

Des images qui circulent depuis mercredi dans Internet témoignent d’affrontements d’une rare violence. On peut y voir les forces de police ouvrir le feu et lancer des grenades lacrymogènes sur les manifestants, qui répliquent à grand renfort de cocktails Molotov : le centre-ville s’embrase, et les assauts se multiplient. Selon une source de l’opposition, les affrontements auraient fait jusqu’à 1 500 blessés depuis dimanche.

Ce regain de violences suit l’adoption, le 16 janvier dernier par le Parlement ukrainien, de nouvelles lois liberticides allant de peines de prison — 15 jours pour l’installation de tentes dans des endroits publics et 5 ans pour l’occupation de bâtiments publics — à des amendes pour tenue de propos diffamatoires dans Internet ou port de masques.

Lors des émeutes, les manifestants ont également pu lire sur leur écran de cellulaire un message anonyme pour le moins étrange : «Cher abonné, vous êtes enregistré comme participant à un trouble massif à l’ordre public». Un message quasi Orwellien, largement relayé dans de multiples langues sur les réseaux sociaux…

Selon un article du site Mashable, certains équipements illégaux permettraient ainsi de transmettre le même message à l’ensemble des usagers d’une zone circonscrite, sans considération de marque ou d’opérateur téléphonique. Une méthode déjà employée en 2011 par le régime d’Hosni Moubarak pour appeler les clients de Vodafone Egypte à «affronter les traîtres et les criminels et protéger le peuple et l’honneur».

Dans ce contexte, les chefs de l’opposition ont lancé mercredi un ultimatum au Président : faire cesser le bain de sang, ou s’exposer à une radicalisation de la contestation.

Quelle issue ?

Les États européens enjoignent à leur tour le gouvernement ukrainien d’amorcer le dialogue avec les opposants, menaçant Viktor Ianoukovitch d’«actions» potentielles et exigeant le retrait immédiat des multiples lois anti-démocratiques entérinées la semaine précédente.

Pendant ce temps, Washington suspend les visas de plusieurs officiels ukrainiens impliqués dans les émeutes, provoquant ainsi l’indignation de Moscou, qui dénonce «l’ingérence chronique des États occidentaux dans les « affaires intérieures » de l’Ukraine».

Ainsi soumis à la pression internationale — et devant l’ultimatum de l’opposition —, le président Ianoukovitch a engagé jeudi soir des négociations avec les manifestants, qui réclament toujours la démission du gouvernement et la tenue d’élections anticipées.

Après quatre de pourparlers, le résultat fut, sans surprise, décevant. Face à cet échec, Arséni Iatseniouk, porte-parole de l’opposition dirigée par la détenue Ioulia Timochenko, a affirmé, face à des manifestants déçus et silencieux : «Nous ne nous rendrons pas, même si cela doit se finir avec une balle dans le front». 

De nouvelles négociations devraient se tenir d’ici quelques jours, le président ayant invoqué la tenue d’une session extraordinaire du Parlement le 28 janvier.

 

 

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la : @allainaurelie

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