Un 1er juillet en berne

L’ombre des enfants morts dans les pensionnats autochtones planera lourdement sur la fête du Canada. Mais au-delà des drapeaux en berne et des célébrations annulées, quels gestes concrets doivent poser les autorités pour que la lumière soit faite dans ce dossier ? Décryptage.

Justin Tang / La Presse Canadienne

Le drapeau qui flotte au sommet du toit cuivré de la tour de la Paix à Ottawa est en quelque sorte l’unifolié de tous les unifoliés : celui qui veille sur le Parlement et la vie politique canadienne. Or, en ce 1er juillet 2021, jour de la fête du Canada, ce drapeau-symbole sera… en berne. 

C’est une image forte qu’il faudra ajouter à celles des 215 paires de petits souliers qui ont rendu hommage aux enfants de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique. Ou aux 751 marqueurs orange sur les tombes non identifiées de Marieval (Cowessess), en Saskatchewan. 

Autant de manières de « réfléchir à la tragédie des pensionnats », comme l’écrivait mercredi le premier ministre Justin Trudeau, au moment d’annoncer la mise en berne du drapeau qui domine la colline parlementaire. 

Plusieurs municipalités ont déjà poussé la réflexion plus loin : il n’y aura pas de célébrations de la fête du Canada cette année, plutôt une sorte de deuil national. Un peu partout au pays, des événements de commémoration sont aussi organisés à l’initiative de membres des communautés autochtones. À Montréal, le nom d’une marche qui partira du parc du Mont-Royal reflète l’état d’esprit général : « Rendons hommage aux enfants autochtones. Dénonçons le génocide. Réclamons la justice. »

Changement

Jamais le Mois national de l’histoire autochtone — c’est en juin — n’aura-t-il été aussi incarné que cette année. Il était d’ailleurs consacré « aux enfants disparus, aux familles qu’ils ont laissées derrière eux et aux survivants des pensionnats »…

Deux ondes de choc ont ainsi secoué le Canada — et une partie du monde — en juin. Celle provoquée par la découverte des 215 dépouilles de Kamloops, à la fin mai. Puis, le 24 juin, l’annonce de la découverte d’environ 751 sépultures non identifiées sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Marieval, en Saskatchewan. 

Or, personne n’en doute : d’autres découvertes du même type viendront, à mesure que des recherches seront menées autour des quelque 130 anciens pensionnats autochtones. D’ailleurs, la veille de la fête du Canada, les restes de 182 corps non identifiés ont été signalés par la Première Nation Lower Kootenay, près d’un ancien pensionnat à Cranbrook, dans les montagnes Rocheuses.

Si l’on trouve des centaines de sépultures, c’est bien parce que les communautés et des experts les cherchent. En soi, cela témoigne du fait que des actions ont été prises pour faire la lumière sur le sort vécu par les milliers d’enfants disparus sans laisser de traces, et dont la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) parlait dans son important rapport de 2015

« Sans négliger ou diminuer l’importance des actions qui ont été posées jusqu’à maintenant, ce qu’on vit depuis quelques semaines est en train de complètement changer la donne », affirmait mardi à L’actualité Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador. « Ce qu’on va faire à partir de maintenant va sans doute être beaucoup plus remarqué et senti » que ce qui a été fait jusqu’ici, dit-il. 

Cela parce qu’il « y a une énorme différence entre la vérité qui est entendue, et celle qui est maintenant vue aux yeux de tous », estime M. Picard. 

Quoi d’autre ? 

Six des 94 recommandations de la CVR concernaient directement les pensionnats et visaient à « mettre en œuvre des stratégies et des procédures qui permettront de repérer, de documenter, d’entretenir, de commémorer et de protéger les cimetières des pensionnats ou d’autres sites où des enfants qui fréquentaient ces pensionnats ont été inhumés ». 

Le gouvernement fédéral était bien sûr interpellé, mais pas seulement. Les communautés religieuses — notamment par l’accès aux archives — et les gouvernements provinciaux ont aussi un rôle à jouer dans ce chantier, relevait la Commission. 

Depuis, le gouvernement fédéral a contribué au financement du Centre national pour la vérité et la réconciliation (10 millions de dollars en 2016). Dans le budget 2019, on réservait une enveloppe de 34 millions de dollars sur trois ans pour permettre de développer et gérer le registre national des décès des élèves des pensionnats. 

Il y a quelques semaines, l’essentiel de ce montant (27,1 millions de dollars) a été débloqué « d’urgence » pour « aider les partenaires et les collectivités autochtones à élaborer des plans communautaires, à mener des recherches et à rassembler des connaissances afin d’identifier et de localiser avec précision les lieux de sépulture pour commémorer les enfants qui sont morts dans les pensionnats ». 

À Ottawa, on indique être prêt à en faire plus… mais on martèle qu’il faut surtout respecter les volontés des communautés impliquées. 

« Ce sont des démarches qui vont demander beaucoup d’argent, mais aussi de patience, relève Ghislain Picard. On a fait quelques sites, il en reste énormément. Il y a des difficultés logistiques — d’autant qu’on peut parler de scènes de crimes —, mais aussi émotionnelles : il faut prendre en compte l’importance de vivre son deuil. Puis trouver des façons de ramener ces jeunes enfants là où ils devraient être, dans leurs communautés. »

Mais Ghislain Picard se dit convaincu que le gouvernement fédéral « est à l’écoute et va ajuster son intervention en conséquence ». Même chose pour le gouvernement du Québec, qui a annoncé avec Ottawa à la mi-juin la création d’un guichet unique pour aider les communautés à organiser des fouilles sur les sites des anciens pensionnats québécois.

« La suite des choses revient beaucoup aux communautés, ajoute M. Picard. Le gouvernement doit être là avec un appui financier, mais surtout avec de l’écoute. »

Histoire connue

Personne ne doit être surpris de ce que les terrains des anciens pensionnats dévoilent. 

Dès 1922, le médecin Peter Henderson Bryce parlait d’un « crime national » pour dénoncer les conditions insalubres dans lesquelles les enfants autochtones vivaient dans ces pensionnats dirigés conjointement avec les Églises anglicane, catholique, presbytérienne ou unie.

Le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones — qui aura 25 ans en octobre — consacrait un long chapitre détaillé à ce programme d’assimilation lancé en 1849. 

On y rappelait que le but officiel « était d’amener l’ensemble des peuples autochtones à sortir de leur état “primitif” et démuni et à accéder à la “civilisation” et à l’autonomie, contribuant du même coup à faire du Canada une communauté homogène, c’est-à-dire non autochtone et chrétienne ». 

Le résultat ? « À cette campagne concertée pour faire disparaître les habitudes, les souvenirs, les langues, les traditions et les croyances autochtones […] vinrent s’ajouter la mauvaise gestion et le sous-financement, une instruction de qualité inférieure, la négligence et les sévices déplorables subis par de nombreux enfants ». Or, « tous ces faits étaient connus du Ministère et des Églises tout le temps que dura le réseau des pensionnats », stipulait la Commission. 

Le 11 juin 2008, le premier ministre Harper présentait donc « des excuses complètes au nom des Canadiens relativement aux pensionnats indiens ». Dans son discours aux Communes, il rappelait que le système des pensionnats visait à « tuer l’Indien au sein de l’enfant ». « Cette politique d’assimilation était erronée, elle a fait beaucoup de mal et elle n’a aucune place dans notre pays. »

Alors chef de l’opposition officielle, Stéphane Dion avait souligné « qu’il nous faudra comprendre pourquoi et comment le Canada a laissé les pensionnats indiens propager la maladie, la mort, la tuberculose, la pneumonie. Il nous faudra découvrir ce qui est réellement arrivé aux nombreux enfants qui ont disparu dans des tombes anonymes. »

Le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, avait résumé en parlant d’un « cauchemar racial » dont le souvenir « déchire impitoyablement notre âme, tels des couteaux. »

Puis, en 2015, le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada est venu étoffer tout ce qu’on pouvait savoir ou deviner autour des pensionnats autochtones. La Commission avait réussi à identifier au moins 3200 enfants décédés dans les pensionnats — les travaux subséquents ont porté ce nombre à 4100. « Leurs parents n’étaient souvent pas mis au courant […]. Personne n’a pris la peine de compter le nombre de morts ou de consigner leur lieu de sépulture. »

C’est un peu de tout cela dont parle Ghislain Picard quand il évoque une vérité « entendue » et écrite. Il restait à en avoir une représentation concrète. Elle est venue par des sépultures anonymes. Et un drapeau en berne. 

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Rédition de compte , les acteurs gouvernementaux et des institutions religieuses doivent etrent clairement identifiés .
Ils sont déjà en train de se lancer la balle …

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S’ils fouillent tous les terrains autour des anciens pensionnats partout à travers le Canada. Ils vont trouver des milliers de tombes anonymes. Il semble qu’ils ne se donnaient pas la peine d’identifier les supultures et d’informer les familles du décès d’un enfant. Pas de registres des décès?

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On ne peut plus se raconter des histoires sur la façon dont les peuples authoctones ont été traités. Cependant on ne peut réparer le passer et les pensionnats n’existent plus. Il faut regarder vers l’avenir et non le passé.

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On oublie que la Royauté britannique a sanctionné ce carnage et il semble que personne n’en fait mention!!! La Royauté britannique est aussi coupable que le gouvernement fédéral et les religieux!

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Très jolie fêtes du Canada

Je te souhaiter pour toujours.
Nous l’écoutons attentivement des heureux au revoir

Bonne journée belle fête du Canada oxo

Marc Bonin

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Les découvertes récentes sont le «smoking gun» des crimes qui ont été racontés par les centaines de témoins qu’a entendus la CVR. On aurait pu creuser à la pelle ou la pépine alentour des pensionnats mais c’était probablement un peu trop drastique pour les communautés, creuser sans savoir ce qu’on va frapper ou trouver. Maintenant, c’est grâce à une nouvelle technologie qu’on peut au moins déterminer où creuser, où se trouve les corps. Reste à voir quelles seront les prochaines étapes (creuser pour identifier les ossements?).

Par ailleurs, toute la question du génocide des peuples autochtones fait surface en même temps. Le gouvernement canadien a affamé et entraîné la morts de plusieurs «Indiens» dans les Plaines pour les obliger à se confiner dans des réserves. Pendant des décennies les services d’aide à l’enfance ont enlevé des enfants autochtones à leurs mères pour les placer dans des familles «blanches» ici au Canada et même à l’étranger, c’est la rafle des années 60. On a aussi depuis fort longtemps stérilisé les mères autochtones qu’on trouvait indignes d’avoir des enfants, pour les empêcher de procréer des petits «Indiens».

Le Dr Bryce avait aussi fustigé le gouvernement pour la façon dont on traitait les Indiens dans les réserves où la famine régnait et où les services médicaux étaient affreusement déficients. Les conditions sordides de pauvreté dans ces réserves ont créé les conditions extraordinaires pour le développement d’épidémies mortelles, tout comme cela s’est passé dans les pensionnats où les enfants étaient mal nourris et où les services de santé étaient nettement insuffisants.

Devant un tel portrait, bien sommaire, on ne peut que souhaiter la décolonisation de ce pays. La commission royale de 1996 avait fait 440 recommandations qui, pour la plupart ont été ignorées, surtout par le gouvernement de Jean Chrétien. Nous avons les solutions, manque seulement la volonté politique de nous sortir de ce marécage infect qu’ont causé les politiques colonialistes de la société dominante. Justin Trudeau peut bien avoir des larmes de crocodile mais depuis qu’il est le premier ministre, depuis 2015, il a fait si peu dans cette affaire qu’il est aussi coupable que ses prédécesseurs. Il avait la clé (plus de 1 000 recommandations de commissions et enquêtes) pour ouvrir la porte de l’avenir aux peuples autochtones, il a préféré l’ignorer.

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