Un amoureux fou de Montréal s’éteint avec Jean Doré

Doré laisse un héritage précieux, fragile, qu’il faudra préserver contre les tentations autocratiques indissociables de l’exercice du pouvoir.

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Jean Doré en 1986. – Photo : Bill Grimshaw/La Presse Canadienne

Jean Doré a pu constater de son vivant l’empreinte qu’il a laissée sur Montréal. Quelque 300 personnes — pour l’essentiel des militants de la première heure du Rassemblement des citoyens et des citoyennes de Montréal (RCM) — lui avaient rendu hommage, le 14 décembre dernier, pour marquer à la fois le 40e anniversaire de la formation et les 70 ans de l’ancien maire.

Politique«Nous étions et nous sommes encore une belle gang de fous amoureux de notre ville, Montréal», avait lancé M. Doré, déjà condamné par un impitoyable cancer du pancréas.

L’annonce de sa mort, lundi, a amputé la «gang de fous» de son plus bel ambassadeur. Maire de Montréal de 1986 à 1994, Jean Doré a présidé à la reconstruction de Montréal, passée d’une ville portuaire et industrielle en déclin à une ville à l’échelle de ses résidants sous sa gouverne.

Jean Doré et le RCM ont marqué l’histoire de Montréal plus que toutes les administrations municipales qui leur ont succédé. André Lavallée, qui avait pris la tête du RCM à la suite de la défaite de Jean Doré, en 1994, relate dans ce texte tout le chemin parcouru par la métropole grâce au maire à l’éternelle moustache.

Le RCM, un parti progressiste porté par la force de ses idées et de ses militants de tous les horizons politiques, a vu le jour en 1974, alors que Jean Drapeau régnait encore en autocrate sur une ville en perte de vitesse. Le RCM était aux années 1970 et 1980 ce que Projet Montréal est aujourd’hui : un véritable parti politique (et non une coalition spontanée fondée autour d’un chef) animé par des militants qui avaient à cœur de redonner la ville à ses résidants.

Le RCM émerge alors que Montréal accuse une certaine fatigue. La ville perd son titre de capitale économique au profit de Toronto. En raison du déclin irrémédiable des activités portuaires et industrielles, le centre-ville est «truffé de terrains vacants, comme au lendemain d’un bombardement», écrit André Lavallée.

D’abord confiné au rang de parti d’opposition pendant trois cycles électoraux (1974, 1978 et 1982), le RCM fait une entrée fracassante à l’hôtel de ville en 1986. L’administration Doré innove en présentant une équipe de candidats hétéroclite (hommes, femmes, syndicalistes, hommes d’affaires, gens de gauche et de droite, anglophones, francophones, etc.). Le RCM jette les bases d’une nouvelle façon d’envisager la politique municipale. Elle deviendra l’affaire de tous les Montréalais.

L’élection de Jean Doré marque le début d’un long travail de modernisation et de démocratisation de la Ville de Montréal. Il nomme la première femme à la présidence du comité exécutif, Léa Cousineau — un geste symbolique qui annonce la fin de l’hégémonie masculine sur les affaires de la cité.

Les Montréalais doivent notamment à Jean Doré la naissance du quartier international, la revitalisation du Vieux-Montréal et de l’île Sainte-Hélène, la création des bureaux Accès Montréal (une initiative de décentralisation), l’adoption d’un premier plan d’urbanisme, l’élaboration de politiques de mixité sociale dans les quartiers résidentiels, l’aménagement des premières pistes cyclables et des premières voies réservées aux autobus, la création d’un bureau de consultation publique (pour favoriser la participation citoyenne), la fermeture de l’ancienne carrière Miron, la création d’un service de la culture, etc.

En dépit des turbulences de la dernière décennie, alors que Montréal a traversé l’épreuve des fusions et des défusions, l’esprit des réformes mises en place par l’administration Doré demeure vivant. L’ancien maire a doté Montréal d’institutions démocratiques qui ont permis aux résidants d’avoir leur mot à dire dans le développement de la ville. Un héritage précieux, fragile, qu’il faudra préserver contre les tentations autocratiques qui sont indissociables de l’exercice du pouvoir.

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Jean Doré aura sans doute laissé une empreinte indélébile sur ses quelques 300 coreligionnaires ou ex-coreligionnaires du RCM. Quelle empreinte laisse-t-il réellement sur ces concitoyennes et concitoyens ? En quoi cette ville est une ville où il fait tellement mieux vivre depuis qu’il prît les commandes de la métropole voici presque 30 ans ?

Que sont devenus ces montréalais qui sont soient tous déjà morts ou qui ont pour la plupart émigrés soit vers les banlieues, soit vers d’autres régions du Québec, soit vers d’autres provinces ou à l’étranger… pour y faire grandir leur famille, pour y travailler ou pour y vieillir ?

J’habite une agglomération de la Rive-Sud, non loin de Montréal. C’est stupéfiant de voir le nombre de personnes de 60 ans et plus qui sont d’ex-montréalais ? Sont-ils tous partis parce que la vie est meilleure là où ils sont ou plus pragmatiquement parce que toutes les administrations municipales qui se sont succédées (et pas seulement celle de Jean Doré) n’ont absolument rien fait pour qu’ils restent dans leur ville depuis le départ de Jean Drapeau.

L’excellent article de Georges-Hébert Germain publié dans L’actualité du 1er novembre 1990 — qui peut être lu présentement sur les blogues du journal -, apporte un éclairage très nuancé sur les bienfaits et les réalisations du maire Doré. Jean Drapeau avait à cœur notamment de garder les familles avec des enfants dans sa ville. Continuer d’édifier en très grands nombre des logements à prix modiques pour y maintenir ces familles. — « Exit » tout ça avec le RCM.

On parle alors de démocratie dans la ville, mais on ne fait rien de spécial pour le bénéfice des familles aux revenus modiques. En revanche l’auteur de ce blogue parle ici de l’adoption d’un « premier plan d’urbanisme » alors qu’il s’agissait simplement d’un « plan directeur ». Un plan directeur c’est un catalogue non contraignant de bonnes intentions. Un plan d’urbanisme, un vrai, c’est un ensemble de documents assez précis qui permettent d’établir les grandes directions en matière de développement de la ville. C’est un outil indispensable de travail et de planification qu’on doit mettre à jour constamment et continuellement.

Quelle direction urbanistique a pris Montréal depuis 30 ans ? Quand on y va au cas par cas, de projets en projets au gré des opportunités. Qu’est-ce qu’on a fait pour générer cette mixité sociale — un thème qui pourtant était essentiel dans la vision généreuse qu’avait Jean-Doré d’un Montréal des années 2000 -, au cours de ces trois décennies ? — Le Plateau Mont-Royal est rendu presque aussi cher que Westmount. Il se vide même de ses fidèles clients qui envers et contre tout achetaient leurs choses sur Saint-Denis ou l’avenue du Mont-Royal. Quand aujourd’hui la seule vraie question c’est de savoir : « What’s new next for the foreign investors in town ? »

Pendant ce temps quelque part… loin de chez vous, on prévoit des quotas d’habitations à loyers modiques pour autant que faire se peut accommoder si possible près de 90% d’une population qui en a bien besoin. Ouhais ! C’est bin bin beau la démocratie municipale avec une population migrante toujours grandissante qui de par son statut administratif n’a même pas le droit de vote. À Rome, y parait qu’il faut vivre comme les romains ! À Montréal faut vivre au rythme du business… « As usual » en ce 16 juin 2015 !