Un coup de sonde dans le brouillard

Il y a des mandats au pouvoir qui, tout en étant restreints dans le temps, drainent autant d’énergie et de capital intellectuel qu’une décennie au gouvernement. Le mandat fédéral actuel est de ceux-là.

Photo : Daphné Caron

Après l’épisode du verglas au Québec au début de 1998, Lucien Bouchard dominait le paysage politique. Cela n’a pas empêché le Parti québécois, l’automne suivant, de perdre le vote populaire aux mains des libéraux. 

Entre les deux, il y avait eu le coup de théâtre du remplacement de Daniel Johnson à la tête du Parti libéral du Québec par Jean Charest. 

Des circonstances extraordinaires — à savoir l’urgence d’une contre-offensive fédéraliste pour consolider une victoire référendaire obtenue à l’arraché en 1995 — avaient planté le décor du passage, autrement improbable, d’un chef conservateur fédéral à la direction du PLQ.

Peut-on nécessairement exclure que le paysage politique fédéral postpandémie ne sera pas redessiné de la même façon d’ici à ce que les électeurs canadiens retournent aux urnes ?

La crise de la COVID-19 a forcé le Parti conservateur à reporter le choix de son prochain chef, prévu initialement pour le 27 juin, au 21 août. Fin mars, bien des conservateurs se désolaient déjà de l’état de la courte liste des aspirants à la succession d’Andrew Scheer.

Même au sein du mouvement conservateur, ni le présumé favori de la course, Peter MacKay, ni son principal adversaire, Erin O’Toole, ne s’imposent comme des personnages incontournables.

Le mois dernier, des voix se sont élevées pour argumenter que les défis inédits que pose la crise de la COVID-19 justifieraient de reprendre la course au leadership à zéro.

Entre les lignes de cet argumentaire, on peut lire l’espoir qu’un retour à la case départ amènerait certaines des grosses pointures qui ont décidé de passer leur tour plus tôt cette année à changer d’idée. 

Dans la mesure où la cote d’approbation de Justin Trudeau est en hausse depuis le début de la pandémie, ce serait probablement un pensez-y-bien.  

Au fil des semaines, le Parti libéral a repris les devants dans les intentions de vote, grugeant une partie des appuis récoltés par les conservateurs l’automne dernier. Au Québec, le Bloc québécois devance de loin ses rivaux de l’opposition, toutes formations confondues.  

Dans les circonstances, il ne manquera sans doute pas de conservateurs pour se dire que le futur chef est encore davantage destiné qu’Andrew Scheer à passer rapidement à la trappe.

Mais en même temps, personne ne peut jurer que Justin Trudeau sera partant pour une troisième bataille électorale ou que, réélu, il resterait à la tête du PLC très longtemps. Et ce, même si ses chances de remporter une victoire majoritaire au prochain scrutin pourraient être plutôt bonnes. 

Le premier ministre et son Cabinet — à commencer par Bill Morneau aux finances — s’usent à l’ouvrage depuis des mois. Une fois que sera franchi le tournant espéré de la COVID-19, c’est une côte économique à pic qui attendra le gouvernement fédéral. La pandémie et ses suites vont constituer la toile de fond de la politique publique au Canada pour l’avenir prévisible.

Il y a des mandats au pouvoir qui, tout en étant restreints dans le temps, drainent autant d’énergie et de capital intellectuel qu’une décennie au gouvernement. Le mandat fédéral actuel est de ceux-là.   

Il n’est pas question ici de mouvement au sein du PLC en vue de pousser le premier ministre vers la sortie. Pour l’heure, le choix du moment de passer la main appartient donc encore complètement à Justin Trudeau.

Cela n’empêche pas bien des libéraux de se dire que, quoi qu’il arrive, la vice-première ministre, Chrystia Freeland, et (peut-être) l’ancien gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney sont en réserve de la nation.

En terminant : normalement, il est difficile de prévoir à quelques mois du déclenchement d’un scrutin quelle en sera l’issue. Dans l’état actuel des choses, la prospective politique se résume à autant de coups de sonde dans le brouillard. Il en va de même de ce qu’on peut apercevoir dans le rétroviseur politique. 

Ainsi, si des élections fédérales avaient eu lieu en pleine affaire SNC-Lavalin le printemps dernier, c’est sans doute Andrew Scheer qui se retrouverait à piloter tant bien que mal dans la tempête de la COVID-19.

Même si la vaste majorité des électeurs ne regrettent pas sa défaite, on ne saura jamais si le chef conservateur aurait été à la hauteur des événements.

D’autres leaders politiques mal-aimés et relativement inexpérimentés — comme le premier ministre ontarien, Doug Ford — ont réussi à dépasser largement les attentes de leurs électeurs depuis le début de la crise. La cote d’approbation de M. Ford en Ontario est même supérieure à celle de son homologue conservateur Jason Kenney en Alberta.

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Il est bien compréhensible que tout le monde ait bien hâte de mettre la pandémie derrière nous et d’amorcer un tournant. Si ce n’est que même avec un vaccin ou peut-être trois ou quatre comme les recherches les plus prometteuses nous incitent à le penser, nous serons encore limité au nombre de doses qui peuvent être produites par an. Aujourd’hui, globalement la capacité mondiale de production est de l’ordre d’un milliard de doses par an, cela peut paraître beaucoup, mais s’il faut vacciner 50 à 70% de la population mondiale. Cela prend du temps.

Si les laboratoires pharmaceutiques s’entendent et choisissent de coopérer (ce qui est très possible), la production pourrait doubler.

Bref, si nous regardons les choses pragmatiquement. Il n’y aura pas de véritable tournant avant deux ou trois ans (dans les plus favorables des cas), si nous pouvons estimer retourner à une certaine normalité, il est assez peu probable que cela ne se fasse avant au moins un an.

Pendant ce temps et bien après, les gouvernements — quelle que soit leur teinte politique -, devront poursuivre une gestion de crise et parer au plus pressé. Et tout cela est suivant l’hypothèse que la Covid puisse être contrôlée.

Pour un temps certain, le sanitaire et l’économique vont être intimement liés, l’économie ne reprendra pas le dessus sans qu’il ne soit appréhendé une issue durable planétaire. Regarder la pandémie dans son rétroviseur et poursuivre la course en avant serait probablement suicidaire. Cela mettrait la table pour la prochaine crise, qui cette fois pourrait être fatale.

Contrairement à ce qu’écrit madame Hébert, je ne tablerai pas sur un avenir prévisible mais plutôt sur un travail au jour le jour qui nous permette d’assurer notre quotidien. Cela ne demande pas seulement un travail politique, cela requière la volonté de l’ensemble des citoyens. Pour le moment, nous vivons encore avec l’adrénaline et le ballon d’oxygène offert aux travailleurs et aux travailleuses Canadiens. Mais après ?

C’est lorsqu’il nous faudra retourner au terre à terre, au « train-train » quotidien que nous pourrons apprécier qui en réserve de la nation est le plus apte à savoir gouverner. À cet effet je me demande parfois, si une femme de ménage méritante, une mère de famille monoparentale aimante, ne serait pas la meilleure réserve pour nous assurer d’un bien meilleur avenir serein.

Pas sûre que Sheer aurait remporté l’élection fédérale pendant l’affaire SNC-Lavallin ni que la popularité de Trudeau survivra au-delà de la distribution actuelle de soutiens financiers par le fédéral. Il n’est visiblement plus intéressé par la tâche. J’aimerais bien pour ma part voir Madame Freeland le remplacer.