Un débat sans bon sang sur les tampons

Le gouvernement fédéral offre désormais à toutes ses employées des produits hygiéniques. Mais si les menstruations étaient masculines, est-ce que l’opposition serait aussi féroce? Mathieu Charlebois en doute.

Photo : iStockPhoto

Avec le temps, on s’est un peu insensibilisé aux réactions fortes que provoque le débat sur la laïcité. Aujourd’hui, les gens qui se traitent de racistes ou d’intégristes, ça ne me fait plus rien. C’est rendu que je m’injecte le débat sur la laïcité directement dans la paupière pour avoir un buzz.

J’ai besoin de quelque chose de plus fort. J’ai besoin d’un débat Fentanyl, qui rend les gens complètement fous. Parlons donc de menstruations, puisque c’était dans les nouvelles la semaine dernière.

En ce moment, le Code du travail oblige la fonction publique fédérale et les entreprises de compétence fédérale (banques, télécommunications, transport aérien, etc.) à fournir à leur employés du papier de toilette, du savon, de l’eau tiède et de quoi se sécher les mains. Cela signifie que le papier brun dans les toilettes d’employés d’Air Transat est là parce que c’est la loi, et c’est Monsieur Transat qui le paye.

Ces jours-ci, le gouvernement Trudeau parle d’ajouter les produits menstruels à la liste. Non, Justin Trudeau ne passera pas de porte en porte pour distribuer des serviettes sanitaires gratuites avec une carte «Félicitations pour votre pas de bébé». Mais il va y avoir des tampons dans les toilettes des employées fédérales. C’est tout.

On peut être pour, on peut être contre, mais à moins d’être en plein SPM idéologique, je vois mal comment on peut se fâcher. Et pourtant, fâchés, il y eut.

Pour certains, il s’agit d’une manoeuvre purement électorale, pour que les femmes associent le Parti libéral avec la semaine où elles ont des crampes. Une stratégie comme une autre.

Trudeau voudrait «acheter le vote des femmes» avec des tampons.

Sauf que «les femmes», c’est 18 millions de Canadiennes. Si une mesure est conçue pour plaire à la moitié du pays, est-ce que c’est supposé être un problème? «Les femmes», ce n’est pas un obscur groupuscule aux intérêts exotiques. Les libéraux ne proposent quand même pas une mesure qui va avantager les joueurs de curling avec un oeil de verre.

Les femmes qui se tiennent ensemble synchronisent leurs cycles menstruels, pas leurs intentions de vote. On devrait leur présumer un peu plus de jugement et de libre-arbitre.

Il y en a d’autres qui prétendent que si on met des serviettes sanitaires dans les toilettes, il va y avoir de l’abus. Des femmes fonctionnaires vont en ramener des boîtes et des boîtes à la maison. Après tout, on a tous un collègue qui traîne des bouteilles vides et se fait des provisions de savon à main sur le bras de la reine. Non? Non. Moi non plus.

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La seule fois où j’ai ramené un rouleau de papier de toilette du bureau en cachette, c’est parce que j’avais un meuble à sabler chez moi. Si on achète les serviettes sanitaires à la même place que le papier de toilette rugueux et le savon à main qui fait craquer la peau, les serviettes sanitaires risquent d’être de grosses couches inconfortables. Je ne crains pas trop les vols.

***

Aurait-on ce débat si c’était les hommes qui avaient des menstruations? J’ai plutôt l’impression qu’on trouverait déjà serviettes et tampons dans toutes les toilettes publiques.

Si les hommes saignaient à tous les mois, il y aurait des pubs à la télé où des hommes font courageusement du BBQ malgré leurs menstruations. Le sang entre nos cuisses et le sang du steak sur le grill seraient mis en parallèle comme deux preuves de notre virilité.

On vendrait un Viagra pour continuer à menstruer même après l’andropause. Ce serait un concours de qui pisse le plus de sang chaque mois. On se ferait des traces rouges dans le visage, comme des maquillages de guerrier de l’ovulation.

Mais comme ce sont les femmes qui ont des menstruations, c’est presque tabou d’en parler en public. Leur donner accès à des serviettes et des tampons sur leur lieu de travail est vu comme un traitement de faveur plutôt qu’un progrès.

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Il s’en est aussi trouvé beaucoup pour dire que «franchement, il y a des problèmes plus urgents».

Maxime Bernier a été le premier à dire qu’on devrait plutôt parler de choses plus importantes. Et pour donner l’exemple, il a fait une vingtaine de tweets sur le sujet en deux jours, ainsi qu’une infolettre consacrée entièrement aux tampons fédéraux.

En point de presse, Bernier a également lancé : «Ce n’est pas le rôle de l’État de payer pour ça. Est-ce qu’on paie pour le papier de toilette? C’est ridicule!»

C’est effectivement ridicule, Maxime. Oui, on paye pour le papier de toilette. Si tu forces tes employés à traîner leur propre rouleau, tu n’es pas un défenseur de la liberté individuelle, tu es un mauvais patron.

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3 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Bonjour, je suis une femme et je fus de celles un peu fachées qui est contre. Personnellement, c’est tout le monde qui va payer pour ces produits d’hygiène féminine. Vous n’allez pas me dire que les employées fédérales ont un salaire qui ne leur permettent pas de s’en prémunir. Il y a des femmes, qui travaillent au salaire minimum et à la sueur de leur front et qui ne peuvent s’en acheter faute de moyens. Non, je n’ai pas fait le choix d’être femme, mais ce nest pas aux autres de payer pour les « conséquences » que ça apporte. Et en 2019, me semble que ce n’est pas difficile de prévoir et de toujours conserver ces produits dans son sac à main. Un moment donné, c’est de prendre ses responsabilités. Si c’est produits doivent être distribués gratuitement qu’ils le soient pour toutes les femmes et non seulement pour des employées avec des salaires qui ne sont pas à plaindre et avec des conditions mieux que quiconque. Merci

Le but ultime, ce n’est pas de gâter les fonctionnaires, mais bien d’instaurer la pratique. Pour que toutes les femmes y aient un jour accès, il faut bien que ça commence quelque part. Comme le dit l’article, je doute que les employées se remplissent les sacoches de serviettes qui n’auront vraisemblablement rien d’extraordinaire. C’est reconnaître l’existence d’une fonction naturelle (ô joie, réservée aux femmes) au même titre que les autres. Il y a quelques années à peine, le régime de taxation considérait les produits d’hygiène féminine comme un luxe, donc taxables. On appelle ça le progrès…

Le degré zéro de l’argumentation : « Si c’était des hommes, bla bla bla ». Qu’on soit d’accord ou non avec Bernier, il est tout simplement conséquent avec sa vision conservatrice des dépenses de l’État, par opposition à la vision prodigue de Trudeau le gouvernemaman, qui dépense des milliards pour un oléoduc. Ne soyez pas surpris si les Conservateurs sont élus. Les électeurs en ont assez de payer pour tout et pour rien.