Un entrepreneur en construction se vide le cœur

Infiltré par la mafia italienne et les groupes de motards criminels, selon Paul Sauvé, le monde de la construction est mal en point au Québec. Dans un essai-choc, il dénonce une industrie où la corruption est érigée en système.

Un entrepreneur en construction se vide le cœur
Photo : M. Rivard / VLB Éditeur

« La plupart des entrepreneurs désirent une industrie saine et honnête, mais ils ne font pas le poids. Même s’ils essayent d’agir le plus honnêtement du monde, difficile de ne pas se faire prendre dans cet engrenage qui fait fonctionner le système depuis si longtemps. Les trois quarts du temps, cela se passe à notre insu. Durant le quart restant, on ferme les yeux parce que l’on ne veut pas le reconnaître et que c’est la seule manière de garder un chantier en opération. Il faut tolérer la présence du crime organisé pour éviter l’intimidation et le vandalisme.

Si certaines firmes tolèrent que les travaux d’excavation sur le chantier d’une usine d’aluminium, par exemple, soient effectués par les motards, c’est que cela constitue la meilleure façon d’éviter d’avoir des problèmes. On achète la paix, tout simplement. À condition de fermer les yeux et de garder le silence.

Tandis que dans les sphères politiques on ne veut rien savoir de ce qui se passe, le milieu de la construction affronte seul un système de corruption généralisé quasi féodal.

Et quand la collusion est un dogme, s’en écarter signifie l’excom­munication. […]

La construction est un pacte entre des loups. Tout le monde couche avec tout le monde pour monter les prix et garder la « balloune » économique de l’industrie bien gonflée. LM Sauvé était la meilleure petite entreprise familiale dans le secteur de la maçonnerie au Québec jus­qu’à ce qu’on l’écrase. J’en suis convaincu. Comment arriver à se relever et à continuer ? […]

Ceux que j’ai dénoncés sur la place publique ont continué de mener leurs affaires malgré tout, pendant que ma compagnie faisait faillite. Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de ménage à faire chez LM Sauvé, mais je commence à me sentir libéré. La restructuration aura été longue et ma passion pour mon métier a pris toute une raclée. Mais je m’en remettrai. Par contre, le Québec, lui, n’est pas débarrassé des éléments qui le polluent, et c’est ça qui me tourmente encore. […]

Il y a plus de cinquante ans, un autre Paul Sauvé – premier ministre du Québec sous la bannière de l’Union nationale [NDLR : et cousin germain du grand-père de l’auteur] – demandait une commission d’enquête publique sur le milieu de la construction. Dans les années 1970, la Commission d’enquête sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la cons­truction, plus communément désignée sous l’appellation de commission Cliche, révélait d’inquié­tantes affiliations entre la FTQ et le crime organisé. Mon père était de tradition libérale, et il arrivait souvent que des politiciens comme John Parisella, Robert Bourassa, Jean Chrétien ou Pierre Elliott Trudeau viennent lui demander conseil. Je ne peux pas nier qu’à ce moment de l’Histoire, nous avions les moyens de crever l’abcès de l’indus­trie de la construction.

Malheureusement, la plaie n’a pas été nettoyée et l’infection s’est propagée. Les mesures adoptées à l’époque sont aujourd’hui obsolètes et la volonté politique n’y est plus. L’industrie vit une période de crise tellement aiguë que « cons­truction » et « col­lu­sion » sont devenus synonymes. »

L’industrie de la corruption, par Paul Sauvé (VLB Éditeur).