Un épouvantail nommé déficit

En proposant le retour aux déficits, le cadre financier dévoilé par la cheffe libérale, Dominique Anglade, montre une cassure flagrante avec l’historique d’austérité budgétaire des ères Couillard et Charest. Mais c’est peut-être une façon beaucoup plus prudente de financer ses promesses.

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À la fin des années 1990, l’obsession du déficit zéro envahissait tout le pays. On se souvient du sommet de l’économie de Lucien Bouchard, devenu premier ministre du Québec après le référendum de 1995, qui réunissait gouvernement, syndicats, patrons et groupes sociaux pour « assainir » les finances publiques. Ça avait même ouvert la voie à l’adoption, fin 1996, d’une loi imposant la quête du déficit zéro (toujours en vigueur aujourd’hui, quoique suspendue pendant la pandémie).

Les lourdes compressions qui en ont résulté ont fait mal pendant des années. Mais elles suivaient une tendance qui avait aussi touché le fédéral, sous le ministre des Finances Paul Martin, ainsi que des gouvernements qu’on aurait crus étrangers à ces vagues de coupes massives, comme celui du néo-démocrate Roy Romanow en Saskatchewan.

Une fois l’objectif atteint, la réduction de la dette est devenue la nouvelle obsession dans les années 2000. Au fédéral, tous les budgets présentés entre 1997 et 2008 ont été écrits à l’encre verte. La crise économique a certes forcé un long retour dans le rouge sous Stephen Harper — mais c’était à son corps défendant.

Or, en 2015, Justin Trudeau a gagné l’élection en promettant… des années de déficits. Contrairement à tous leurs adversaires.

C’était le signe d’une certaine maturité politique. Les électeurs ont compris que « balancer les comptes » ne pouvait être l’unique projet de société ; que les dépenses gouvernementales pouvaient être un moteur pour l’économie, surtout avec des taux d’emprunt presque nuls ; et qu’au final, la dette continuait de baisser malgré la taille de l’économie.

Ce qui nous ramène aux réactions par rapport au cadre financier de Dominique Anglade, qui propose des déficits annuels qui passeraient progressivement de 2,8 milliards à 6,7 milliards pour les cinq prochaines années.

Le chef de la CAQ, François Legault, a dit que le cadre financier du PLQ n’avait « aucun bon sens » et que le parti était devenu dépensier, à mille lieues de ce qu’il était.

Mais a-t-il raison ? Pour financer des baisses d’impôts comparables à celles proposées par la CAQ, le PLQ décide de faire des déficits. François Legault, lui, préfère piger dans les versements au Fonds des générations.

Or, le rendement moyen du Fonds dépasse les 6 % — de 7 % à 11 % dans les dernières années. Par ailleurs, la bonne cote de crédit du Québec lui permet actuellement d’emprunter à tout au plus 3 % ou 4 % d’intérêt.

Faire des déficits, comme le propose le PLQ, revient donc plus avantageux financièrement que de désinvestir dans le Fonds des générations. Curieux qu’un comptable comme François Legault semble croire le contraire.

Mais la question n’est pas économique, elle est politique. Dominique Anglade reprend la recette qui a fait le succès de Justin Trudeau : faire des déficits tout en maintenant la réduction de la dette par rapport au PIB.

François Legault, lui, brandit le spectre des déficits, un épouvantail qui rebute encore beaucoup d’électeurs. Les classiques de campagnes électorales depuis 20 ans — comme les promesses de baisses d’impôts — semblent indémodables.

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La dette des États modernes (comme les provinces naturellement) est faite principalement du déficit public (le financement des services de l’État) et d’immobilisations (les dettes contractées pour financer nos investissements, d’usage ce sont des infrastructures).

L’inconvénient des déficits publics, c’est que même s’ils sont habituellement assez réduits, leur montant s’accumule d’années en années ce qui accroît le montant de la dette publique, ce qui peut à terme nuire à la capacité d’emprunt d’un État, lorsque d’un point de vue trivialement économique, ce sont les investissements qui contribuent le plus à la croissance du PIB.

Ainsi sous l’ère de Philippe Couillard (une ère de rigueur et non d’austérité), l’équilibrage des finances publiques a permis à l’État québécois de s’endetter plus, la dette globale n’a pas baissée mais a continué de croître, dans le même temps, les agences de notations ont relevé la cote de crédit du Québec (Aa2, selon Moody’s) ce qui est excellent puisque cela relève la capacité d’endettement de la province.

Actuellement, l’État québécois bénéficie encore de cet assainissement.

La dette n’a pas continuée de baisser contrairement à ce qu’écrit Jean-Philippe Cipriani, c’est le ratio dette/PIB qui a continué de baisser. Mais disons-le clairement, c’est un exercice purement comptable.

Le déficit public auquel madame Anglade entend avoir recours est une mesure en principe limitée dans le temps, le montant alloué au déficit public est très raisonnable, considérant que le PIB réel (PIB réduit de l’inflation) s’élevait en novembre 2021 aux alentours de 380 milliards de dollars. C’est un déficit d’à peine 0,7% la première année qui pourrait culminer à tout au plus 1,6% dans 5 ans tout dépendant de la croissance du PIB.

Le pari de madame Anglade est que nous pouvons maintenir un niveau d’investissement élevé et que nous pouvons nous offrir un déficit public contrôlé.

L’idée d’accorder des baisses d’impôts est rarement purement désintéressée, elle repose sur un principe vérifié qu’à court ou moyen terme les recettes de l’État (taxes et impôts) devraient augmenter plus vite que les baisses concédées. On pourrait certainement ajuster les seuils d’imposition à fin de faire en sorte que tous les contribuables payent un peu moins ; cette idée que le gouvernement redonne directement de l’argent plaît à une part de l’électorat.

Plaire aux électeurs n’est-ce pas le but lors d’une campagne électorale après tout ?

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Je fais partie de ceux et celles à qui l’endettement fait dresser les cheveux sur la tête. Par ailleurs, votre analyse se défend certainement sur le plan mathématique/économique, mais le spectre d’un flambée des taux d’intérêt ne nous guette-t-il pas?

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