Un futé à l’école des «smattes»

Il n’a jamais confirmé publiquement son désir de diriger un jour le Québec. Après sa maîtrise à Harvard, l’ancien «jeune ministre» péquiste André Boisclair s’installe même à Toronto!

Sur le campus de la John F. Kennedy School of Government, où il étudie depuis septembre, André Boisclair avance, de la neige jusqu’aux genoux, vers une fontaine fermée pour la saison. L’ex-ministre du Parti québécois déblaie le monument, dévoilant une citation du président américain assassiné en 1963. Les quatre questions au moyen desquelles, selon Kennedy, les historiens devraient juger les leaders: «Furent-ils des hommes courageux? intègres? dévoués? avisés?» André Boisclair lit à voix haute et sourit. Comme si tout était soudainement clair pour celui qui aspire à diriger, un jour peut-être, le Québec.

Une autre citation de Kennedy, sur une des colonnes à l’entrée du campus, retient l’attention du «jeune vieux» ex-ministre. Elle est tirée d’un discours prononcé peu après la crise des missiles de Cuba, en 1962: «Quel genre de paix recherchons-nous? Pas une pax americana imposée au monde par des armes de guerre américaines. Pas la paix du tombeau ou la sécurité de l’esclave. Je parle de la paix authentique […] – pas seulement une paix pour les Américains, mais une paix pour tous les hommes et les femmes.»

Cette citation, André Boisclair l’a remarquée pour la première fois l’été dernier. Il venait d’être admis à Harvard, dans un programme d’études d’un an – et d’environ 35 000 dollars américains – réservé à des professionnels triés sur le volet, surtout de la haute fonction publique, à mi-carrière. Et il devait décider s’il allait foncer. Foncer voulait dire quitter sa famille politique, le Parti québécois, qui l’a presque vu grandir, depuis sa première élection, dans Gouin, en 1989, à l’âge de 23 ans. Foncer signifiait aussi sortir de sa «zone de confort», remettre en question ses certitudes, se consacrer entièrement aux études et à la réflexion. Pour un homme qui n’avait connu que la vie politique, on comprend que le changement ait paru aussi intimidant qu’excitant.

Que l’on ne s’y trompe pas: André Boisclair n’est pas en sabbatique. Il travaille presque aussi fort qu’au temps où il était ministre d’État aux Affaires municipales et à la Métropole, à l’Environnement et à l’Eau – de janvier 2002 jusqu’à la défaite du Parti québécois, en avril 2003. À la différence qu’il tape désormais lui-même ses devoirs (en anglais), prépare lui-même ses exposés et repasse lui-même ses chemises. «J’ai toujours évolué dans un environnement où j’ai été soutenu. Dans tout ce que j’ai fait comme député ou ministre, il y avait le Parti québécois, un caucus qui m’appuyait. Il n’y a rien, dans ce que j’ai fait, que j’ai accompli seul», explique André Boisclair, dans un restaurant du quartier chic de Beacon Hill. «Là, je suis seul avec moi-même. J’avais grandement besoin d’acquérir cette liberté.»

L’écrivain et dramaturge irlandais Oscar Wilde a déjà dit: «Je ne suis pas assez jeune pour tout savoir.» André Boisclair en est une bonne illustration. Lorsqu’il est recruté par Jacques Parizeau pour être candidat dans Gouin, il quitte l’Université de Montréal, où il étudiait en sciences économiques. Sans diplôme. Sûr de lui, le jeune député se démarque vite par sa franchise et son intelligence. Trop, au goût de certains, y compris, à quelques reprises, de son chef. «J’étais le petit «smatte», avoue André Boisclair. J’avais gardé un peu de l’arrogance de l’adolescent. Je suis à découvrir la sérénité de l’homme adulte.»

À 39 ans, il se retrouve à l’université et est conscient qu’il n’en sortira pas en sachant tout. Avec ses quelque 240 condisciples venant de dizaines de pays, il approfondit ses connaissances en économie, en études environnementales et en politique énergétique. Il carbure aux lectures, s’abreuve du savoir de ses profs. Les questionnements sont quotidiens à Harvard. «Un dialogue intérieur s’amorce chaque jour», dit-il. Comme lorsqu’il a entendu Natan Sharansky, le célèbre dissident soviétique et actuel ministre israélien de la Diaspora, donner une conférence cet hiver. Le discours de cet ardent défenseur de la politique de George W. Bush en Irak a quelque peu ébranlé les convictions d’André Boisclair – qui a marché avec des milliers de Montréalais, en mars 2003, pour manifester contre la guerre. «Sharansky dit de ne pas serrer la main des dictateurs, parce que ça décourage les dissidents. Voilà qui enrichit ma réflexion. Mais je demeure un fervent apôtre du multilatéralisme. Aucun pays ne peut agir seul.»

En étudiant le leadership, André Boisclair découvre que celui-ci a bien peu à voir avec les certitudes. En politique comme en affaires, un bon leader doute constamment et ne se présente pas avec la solution à tous les maux, a-t-il retenu d’un séminaire avec Ronald Heifetz, sommité dans le domaine. Pour Heifetz, faire preuve de leadership consiste à «mobiliser les gens pour qu’ils affrontent les problèmes» et à «faire ressortir leurs qualités les plus nobles». Parmi les dangers qui guettent tout leader: sa marginalisation par ceux qui se refusent à affronter les problèmes sous prétexte qu’il existe une solution magique. Heifetz semble avoir eu une telle influence sur André Boisclair que ce dernier a remplacé le proverbe bouddhiste à la fin de ses courriels par une citation du professeur!

Il est difficile d’aborder le sujet du leadership avec André Boisclair sans parler du Parti québécois ou de ses propres ambitions. Le chef, Bernard Landry, est actuellement coincé entre l’aile dite «orthodoxe» du parti, qui le critique pour avoir écarté la possibilité d’une élection référendaire, et l’aile plus pragmatique, qui craint que sa promesse d’un référendum sur la souveraineté «le plus tôt possible dans le mandat» ne prive un éventuel gouvernement péquiste de sa marge de manoeuvre. Cette question domine les discussions sur le leadership de Landry. André Boisclair, lui, trouve le débat quelque peu stérile: «Ce n’est pas un changement de leadership qui va régler les angoisses des souverainistes. Pourquoi ce besoin de certains militants de toujours exiger une profession de foi, d’être rassurés à chaque conseil national sur les convictions des leaders souverainistes?»

André Boisclair dit faire partie de la génération des souverainistes pour qui le désir de bâtir un pays ne s’est pas manifesté en réaction au Canada anglais. S’il veut la souveraineté, dit-il, c’est parce qu’il croit que les Québécois de toutes origines sont porteurs de projets – en environnement, en social-démocratie, entre autres – qui peuvent faire une différence dans le monde. Au lieu de s’inquiéter de la date du prochain référendum, les souverainistes devraient méditer sur les erreurs du passé, soutient l’ancien ministre. Parce que, comme le dit Ronald Heifetz, «on a tous une part de responsabilité dans nos propres échecs». Et quelle serait celle des souverainistes?

André Boisclair réfléchit longuement. «Combien de Lucien Bouchard faudrait-il pour faire contrepoids à un Yves Michaud?» laisse-t-il tomber. Quand la vieille garde souverainiste commence à parler d’ethnicité, comme l’a fait Michaud, les opposants à la souveraineté oublient vite les mains tendues aux anglophones et à la communauté juive.

Yves Michaud, rappelons-le, est ce souverainiste de la première heure, grand ami de Bernard Landry, qui, en 2000, a traité le mouvement B’nai B’rith de «phalange extrémiste du sionisme mondial» et suggéré que le peuple juif n’avait pas été le seul à souffrir dans l’histoire de l’humanité. Blâmé par l’Assemblée nationale, celui que l’on a jadis surnommé «le Robin des banques» a vu s’évanouir ses chances d’être candidat péquiste dans Mercier. L’incident a divisé les rangs souverainistes et aurait même précipité le départ du chef du parti et premier ministre, Lucien Bouchard.

André Boisclair sait qu’en évoquant «l’affaire Michaud» il risque de se faire autant d’ennemis que d’amis. Mais il n’a jamais reculé dans sa bataille pour élargir les bases du Parti québécois. Déjà, en 1993, il a subi les foudres de Jacques Parizeau pour avoir dit qu’il voulait «dépéquiciser» la souveraineté. «Nous devons continuer à tendre la main, à ouvrir nos portes et à dénoncer l’intégrisme, qui, même s’il nous garde au chaud, nous guidera droit à l’asphyxie, avait-il dit alors. Les gens qui se replient sur eux-mêmes font fausse route et il y en a pas mal au PQ.» Jacques Parizeau a réagi sèchement à l’époque. «Ce jeune Boisclair n’existe plus», a-t-il déclaré aux médias.

Douze ans plus tard, enhardi par 15 années dans l’arène politique et épanoui par ses études, le «jeune Boisclair» constitue une force grandissante au sein de son parti. Après ceux de Pauline Marois, François Legault et Gilles Duceppe, son nom est le plus souvent évoqué par les militants comme éventuel successeur de Bernard Landry. André Boisclair n’a jamais, publiquement du moins, déclaré son intérêt pour le poste. Mais ses ambitions, et ses compétences, sont bien connues à Québec. «J’ai toujours dit à André, même quand il avait 20 ans, qu’il allait occuper toutes les fonctions au Parlement, rappelle l’ex-ministre Louise Harel, la doyenne de l’Assemblée nationale. Quand? Je ne sais pas. Mais ça se produira.»

À la différence, par exemple, d’une Pauline Marois, âgée de 56 ans, André Boisclair sait que la prochaine course à la direction ne sera pas celle de la dernière chance. Il n’est d’ailleurs même pas certain d’assister au congrès du parti, en juin, qui décidera du sort de Bernard Landry. Quelques jours après le vote de confiance, il recevra son diplôme de Harvard – une maîtrise en administration publique. Puis il s’envolera vers Paris, à l’invitation du ministère français des Affaires étrangères, dans le cadre d’un programme de deux semaines réunissant des «personnalités d’avenir». Il entend par la suite passer une partie de son été dans le Nord québécois, notamment chez les Cris, avant de s’installer à… Toronto!

Fin août, André Boisclair entrera chez McKinsey & Company, une des plus importantes sociétés de consultants de la planète. «J’ai fait une demande d’emploi pour la première fois de ma vie», rigole Boisclair. McKinsey a un petit bureau à Montréal, mais lorsqu’on a offert à l’ex-ministre de travailler à Toronto, il n’a pas hésité. «Oui, un souverainiste québécois peut aller travailler à Bay Street!»

Pari risqué? Après tout, il s’agit d’une culture des affaires qui lui est étrangère. La perspective d’un échec ne lui fait pas peur. «Ça vient de notre père», explique Philippe, son frère cadet, associé dans une entreprise pancanadienne de courtage de bois dont le siège est à Montréal. «Notre père a connu un échec financier et s’est repris. Il a toujours parlé de ça de façon très philosophique. Nous ne craignons donc pas de sortir de notre zone de confort, de ne pas toujours avoir du succès.»

Les frères Boisclair ont grandi à Outremont. L’actuelle présidente du Conseil du Trésor, la libérale Monique Jérôme-Forget, et son mari, Claude, ministre sous Robert Bourassa, étaient des proches de la famille. André Boisclair se trouvait au Centre Paul-Sauvé, en 1980, lorsque le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, a déclaré qu’un Non au référendum sur la souveraineté du Québec était un Oui au renouvellement du fédéralisme. Il a fait du porte-à-porte avec Monique Ryan, la fille du chef du camp du Non, Claude Ryan. Celle-ci a depuis épousé le meilleur ami d’André Boisclair, Marc-André Blanchard… l’actuel président du Parti libéral du Québec! «J’avais 14 ans en 1980, raconte André Boisclair. Si j’avais pu voter, j’aurais voté non.»

Jacques Parizeau dit être devenu souverainiste lors d’un voyage en train vers l’Ouest canadien. André Boisclair, lui, le serait devenu à l’occasion d’un voyage dans l’est du Québec. «J’ai découvert une tout autre réalité», dit-il. Un Québec plus pauvre, où des gens brillants ne pouvaient développer leurs talents faute de moyens ou d’accès à l’éducation. Il dit avoir constaté à quel point l’éducation devait devenir un projet de société pour les Québécois. Pendant ce voyage, il est tombé amoureux d’un Québec qu’il ne connaissait pas jusque-là.

Son implication au sein du mouvement étudiant, qui grouille alors de souverainistes, y est sans doute pour quelque chose aussi (en 1984, il préside la Fédération des associations étudiantes collégiales du Québec). Peu après, il achète sa première carte de membre du Parti québécois… à Bernard Landry – qu’il a appuyé lors de la course à la direction de 1985. «Bernard Landry m’a le premier fait comprendre que souveraineté et mondialisation n’étaient pas incompatibles. Avant ça, j’avais toujours craint que la souveraineté ne soit une occasion de repli.»

C’est cependant Jacques Parizeau, récemment élu à la direction du parti, qui remarquera le nouveau président du Comité national des jeunes, en 1988. Et qui le convaincra de se présenter dans Gouin l’année suivante.

À l’époque, Louise Harel et son mari, le député Michel Bourdon (aujourd’hui décédé), ont milité en sa faveur. «André, c’est un gagnant. Jeune, déjà, il avait du leadership, du courage. Et il était capable de sortir des rangs pour critiquer son parti. Je me retrouvais un peu en lui. Je lui ai souvent dit pour blaguer que j’aurais pu être sa mère!»

Destin ou hasard, André Boisclair a souvent marché dans les pas de la députée d’Hochelaga-Maisonneuve. Il lui a succédé comme ministre de l’Immigration, puis ministre délégué aux Relations avec les citoyens (autrefois l’Immigration et les Communautés culturelles) – de 1996 à 1998, période où il est en psychanalyse. Enfin, il lui succède à la Solidarité sociale, puis aux Affaires municipales et à la Métropole.

C’est à l’Environnement, de 2001 à 2003, qu’il se fera le plus remarquer. Moratoire sur les nouvelles porcheries, politique nationale de l’eau, campagne pour la ratification du protocole de Kyoto, augmentation des aires protégées de 2% à 5%, enquête sur la forêt, fin du programme des petites centrales hydroélectriques… Si dans le milieu de l’agriculture on ne le regrette pas, en environnement, les militants ont gardé de beaux souvenirs. «C’était un bon ministre, dit Steven Guilbeault, directeur de Greenpeace au Québec. L’un de ses grands mérites aura été de donner au ministère de l’Environnement un prestige qu’il n’avait pas. Ce ministère a pris de l’importance grâce à lui.»

Le poste permettra au politicien de se faire remarquer à l’extérieur du Québec. Lors du débat sur la ratification du protocole de Kyoto, relatif à la réduction des gaz à effet de serre, il est l’instigateur d’une coalition des provinces. Celle-ci poussera le fédéral à respecter ses engagements dans ce dossier, malgré l’opposition farouche de l’Alberta et l’appui mitigé de l’Ontario. Ses pairs canadiens seront impressionnés, ses collègues au Conseil des ministres aussi.

C’est en effet au cours de cette période qu’on commence à le considérer comme un candidat sérieux à la succession de Landry. «C’est phénoménal, la capacité d’André de se saisir d’un dossier complexe et d’en connaître les tenants et les aboutissants quasiment mieux que les sous-ministres, affirme Louise Harel. Mais c’est à la fois une qualité et un défaut en politique. La population en général n’est pas portée vers les premiers de classe. La politique est un métier de généraliste.»

Il n’y a pas que dans le monde de l’agriculture qu’André Boisclair ne fait pas l’unanimité. D’aucuns, dans le milieu gai, n’acceptent pas son manque d’enthousiasme, voire son indifférence, dans leur lutte contre la discrimination.

André Boisclair n’a jamais caché son homosexualité, mais n’en a parlé publiquement qu’en 2000, dans l’hebdomadaire montréalais Voir. «Je ne retire aucune fierté de mon orientation sexuelle», a-t-il martelé alors pour expliquer sa non-participation au défilé de la Fierté gaie.

«Je ne le redirais pas aujourd’hui», concède-t-il.

L’homme n’a jamais voulu être le «politicien gai» de service. Son orientation sexuelle n’a jamais posé problème non plus. Mais à Harvard, il côtoie des étudiants venant de pays où l’homosexualité demeure un crime. L’un d’eux l’a même qualifié d’«immoral». «Je n’avais jamais vécu ça au Québec de façon aussi directe ou crue.»

André Boisclair est un amateur de sports. Son corps svelte en témoigne. À Boston, il est devenu un adepte du cardio-vélo (spinning) – ces exercices en groupe sur vélos stationnaires, avec entraîneur vociférant et musique à l’avenant! En attendant bien sûr sa prochaine escalade. Il a déjà conquis le Kilimandjaro, avec son frère et trois amis. Il aurait voulu être de la partie lorsque Philippe a gravi l’Aconcagua, le plus haut sommet d’Amérique du Sud, en début d’année, au profit de la Société Alzheimer – maladie dont souffre leur père. Les frères parlent maintenant d’escalader le mont Vinson, en Antarctique, ou le Denali (McKinley), en Alaska.

Quels autres sommets vise André Boisclair? «Je n’ai pas besoin d’être premier ministre dans ma vie, insiste-t-il. Je reviendrai en politique si je sens que je peux servir. Il y a une prudence, une sagesse dans mes choix, ce qui n’est pas incompatible avec la capacité de prendre des risques.»

Risques. Et calculs. Deux ingrédients dont est faite la politique. On peut penser qu’André Boisclair fait un calcul en s’exilant temporairement du Québec. Qu’il fait le pari que le poste convoité se libérera au bon moment. Il court cependant le risque de regarder passer le train. Si, au printemps, la fronde contre Bernard Landry semblait s’être calmée, le Parti québécois pourrait se retrouver en pleine course à la direction dès juin. Le troisième ingrédient de la politique n’est-il pas l’imprévisibilité?

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