Un géant chez les verts

Georges Laraque pourra-t-il aider le Parti vert à gagner un premier siège à Ottawa ?

Georges Laraque pourra-t-il aider le Parti vert à gagner un premier siège à Otta
photo : Parti Vert

Dans YouTube, le verdict est sans appel : c’est le Georges Laraque qui laisse tomber les gants qui plaît le plus. Les montages des « meilleures » bagarres du hockeyeur au fil de ses 12 saisons dans la Ligue nationale cartonnent, avec des centaines de milliers de visionnements. À côté, les quelque 270 personnes qui ont vu la vidéo de son discours au congrès que le Parti vert du Canada (PVC) a tenu en août, à Toronto, font figure de marginaux. Dans ce clip, le nouveau chef adjoint du parti a l’air métamorphosé. Même s’il agrippe solidement le pupitre, l’homme en chemise blanche, gilet noir et nœud papillon qui s’adresse avec douceur aux militants paraît bien loin du « gorille » qui intimidait ses adversaires sur la patinoire !

Une chose n’a toutefois pas changé chez le colosse de 33 ans : la confiance. Georges Laraque n’a aucune expérience politique, mais il plonge. « Ce n’est pas différent de Ken Dryden [ancien gardien maintenant député libéral] ou de Jacques Demers [ex-entraîneur devenu sénateur conservateur]. Ce sont des gens populaires qui suscitent de l’intérêt pour leur parti », fait valoir l’ancien homme fort des Oilers d’Edmonton et du Canadien (61 matchs de 2008 à 2010).

Congédié par le directeur général Bob Gainey en janvier 2010 – on le considérait comme une « distraction » dans l’équipe -, Georges Laraque n’a pas mis de temps à réorienter sa carrière. Impliqué chez les verts depuis février 2010, il a remplacé le 31 juillet l’ex-journaliste de la SRC Jacques Rivard, passé au Bloc québécois.

La nomination de Laraque comme chef adjoint du parti dirigé par Elizabeth May – un poste bénévole – en a laissé plus d’un sceptique. « Ce n’est pas une embauche lourde de conséquences d’un point de vue politique, dit le professeur Nelson Wiseman, politologue à l’Université de Toronto. Je ne dis pas s’il voulait se présenter aux élections, mais ce n’est pas le cas. »

Georges Laraque, qui vit principalement à Edmonton, l’a répété à maintes reprises : la politique active ne l’intéresse pas, et il a trop d’engagements caritatifs pour songer à faire le saut. Construction d’un hôpital en Haïti, conférences sur le végétalisme et l’environnement, campagne contre le syndrome du bébé secoué ou contre la chasse aux phoques, l’homme milite large !

Cette situation ne dérange pas Elizabeth May. Elle a recruté Georges Laraque pour sa notoriété et sa capacité d’attirer l’attention des médias, pas pour qu’il soit candidat. « Il a une réputation nationale. Il va aider à faire passer le message du Parti vert à des gens qui, autrement, ne s’intéressent pas à la politique », dit-elle.

L’ancien hockeyeur, lui, croit en ses capacités de persuasion. « Je ne parle pas comme un politicien, dit-il. Je réponds aux questions par une réponse, c’est déjà totalement différent des autres. » Son programme se résume en trois points : sensibiliser la population aux enjeux environnementaux, éveiller les consciences et amener les gens à voter. Sa seule arme ? Des discours – quand il a le temps d’en prononcer.

Le défi de convaincre l’électorat est de taille pour l’équipe Laraque-May. Malgré une progression fulgurante depuis 10 ans – neuf fois plus de votes en 2008 qu’en 2000, soit près d’un million, et un effectif qui atteint désormais 8 300 membres, deux fois plus qu’il y a cinq ans -, malgré une situation financière meilleure que jamais – grâce notamment au régime fédéral qui accorde annuellement à chaque parti 1,75 $ par vote -, le PVC n’a toujours pas réussi à faire élire un député.

Depuis quelques mois, les verts recueillent plus de 11 % des intentions de vote, alors qu’ils ont obtenu 6,8 % des suffrages à l’élection de 2008. « Ce sont d’excellents résultats, dit le politologue Nelson Wiseman, mais par ailleurs, les médias ne parlent presque plus d’Elizabeth May. Ils ont presque tous passé sous silence le congrès du mois d’août. » Le parti doit faire face à un nouveau défi, explique ce professeur, car le discours environnemental a été intégré aux programmes des autres formations. « Or, le PVC est encore perçu comme le parti d’un seul enjeu », dit-il.

La plateforme du PVC compte pourtant 140 pages. Vision verte touche à tous les domaines : gestion des ressources naturelles, famille, justice, économie, santé, culture, rôle du Canada sur la scène internationale… Le programme abonde en détails et propositions diverses. Le parti ne se réclame ni de la gauche ni de la droite. On plaide pour une « saine gestion financière » – entendre : pas en faveur d’un État-providence -, mais on se dit conscient qu’un gouvernement doit aussi fournir des « services sociaux essentiels ». Tout en restant vert, bien sûr.

Chez la clientèle cible du PVC – les groupes écologistes -, l’accueil est bon. « Nous partageons beaucoup de valeurs avec le parti », dit Matthew Bramley, de l’Institut Pembina, centre de recherche albertain spécialisé en environnement. De là à appuyer officiellement les troupes d’Elizabeth May, il y a un pas que beaucoup n’osent pas franchir. « Nous sommes non partisans, dit Matthew Bramley. C’est important pour nous de continuer à travailler avec tous les partis politiques. Surtout que nous constatons, comme tout le monde, que le Parti vert n’est pas sur le point d’accéder au pouvoir. » Des propos qui trouvent un écho dans les bureaux d’Équiterre et de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), entre autres.

Négligé par les médias canadiens, poliment boudé par ses alliés naturels, le PVC rencontre le plus d’obstacles à la diffusion de son message vert… au Québec. Moins de 7 % des membres s’y trouvent, et c’est là que le parti a enregistré ses plus mauvais résultats en 2008 (3,5 % des voix), après Terre-Neuve-et-Labrador.

Les problèmes sont multiples. Quand il a quitté son poste de chef adjoint pour rejoindre le Bloc québécois, après seulement sept mois chez les verts, Jacques Rivard était découragé. Venu mettre sur pied la structure québécoise du PVC, il est parti avant d’en voir l’émergence. « Les objectifs du Parti vert sont loin d’être mauvais, mais pour faire le poids en politique, ça prend une formation solide, avec des objectifs clairs. »

Elizabeth May se dit consciente des lacunes. « C’est sûr qu’en tant que parti national nous n’avons pas les ressources du Bloc, qui peut concentrer ses énergies sur une province », dit-elle.

La chef des verts travaille ainsi à élaborer un « message régional » apte à séduire certaines provinces. En parallèle, une aile québécoise a été créée en mai dernier, la première du genre au pays. Celle-ci en est encore à mettre au point son message et son organisation, mais l’intention est là. « Nous mettons les choses en place une à une », dit Elizabeth May.

Pour Nelson Wiseman, tous ces efforts sont louables, mais ils devront s’accompagner d’un changement de stratégie si les verts veulent gravir la colline du Parlement. À l’élection de 2008, le parti avait présenté 303 candidats. « Combien étaient vraiment crédibles ? » demande le politologue. Pour espérer connaître du succès, les verts doivent, selon lui, se concentrer sur une ou deux circonscriptions, dont celle d’Elizabeth May (Saanich-Gulf Islands, en Colombie-Britannique). « Si Elizabeth May est élue, le retentissement sera énorme. Elle sera disponible pour les médias tous les jours, on la verra à la période des questions, la roue se mettra en branle. Il faut arrêter de courir partout. »

Elizabeth May ne demande pas mieux que de pouvoir concentrer davantage ses efforts dans sa circonscription, où elle affrontera le ministre d’État aux Sports, Gary Lunn. C’est pour cette raison qu’elle est allée chercher « Big Georges » : il pourra attirer les caméras comme personne d’autre au parti, croit-on. Mais encore faudra-t-il qu’il puisse porter le bon message, lui qui dit ne pas vouloir parler de ce qu’il ne connaît pas. La protection des animaux, soit. Mais pas les affaires étrangères. Est-ce là la meilleure façon de permettre au parti de sortir du carcan de l’enjeu unique ?

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