Un homme et son plan

Que préfère James Moore dans la culture québécoise ? Le pain ! Le ministre du Patrimoine et des Langues officielles ne s’en cache pas : s’il apprécie ses produits de boulangerie, il connaît peu la Belle Province et encore moins ses artistes.

Poigne solide et coupe de cheveux à la Stephen Harper, James Moore se dit néanmoins prêt à les écouter et à « prendre soin de leurs besoins ». En janvier, il sera au Québec pour rencontrer enfin les représentants de l’industrie culturelle — impatients d’obtenir un rendez-vous demandé dès sa nomination, en octobre.

Le ministre de 32 ans, cadet du cabinet conservateur, saura-t-il regagner leur confiance ? Rien n’est moins sûr. Certes, en dépit de ses tournures curieuses et de son abus du « nos » (« nos artistes québécois », « nos autochtones »…), il s’exprime plutôt bien en français — il a étudié en immersion durant son primaire et son secondaire. Il a d’ailleurs répondu à nos questions dans sa langue seconde. Reste qu’il montre une réelle méconnaissance de la culture québécoise. Et que pour lui, le rôle du ministère du Patrimoine consiste d’abord à inspirer aux jeunes un sentiment de fierté nationale.

Son message est clair : à l’avenir, les investissements de Patrimoine canadien devront être efficaces… et « servir l’unité du pays ». Pas question de remplacer les programmes d’aide aux arts et à la culture abolis par le gouvernement conservateur. Une partie des sommes ainsi économisées a d’ailleurs été réaffectée au relais de la flamme olympique et à la cérémonie d’ouverture des J.O. de Vancouver 2010. Propagande ? Aux yeux de ce natif de la Colombie-Britannique, député de Port Moody-Westwood-Port Coquitlam, les Jeux d’hiver constitueront un « grand événement culturel », qui étalera devant le monde entier l’« excellence et la créativité canadiennes ».

Titulaire d’un bac en sciences politiques de l’Université du nord de la Colombie-Britannique, James Moore a été élu pour la première fois à la Chambre des communes en 2000, à l’âge de 24 ans, sous la bannière de l’Alliance canadienne. Il a auparavant animé un talk-show alors qu’il étudiait à Prince George. Jusqu’au 27 janvier, jour du — très attendu — dépôt du nouveau budget conservateur, il assure qu’il ne chômera pas. Mais sera-t-il encore en poste fin janvier ?

Devant les récentes décisions prises par votre gouvernement quant au financement des arts et de la culture, la question s’impose : quelle est, selon vous, leur place dans l’économie canadienne ? Un moteur ou une source de dépenses ?
— C’est d’abord un moteur économique. Plus de 650 000 Canadiens travaillent dans cette industrie, qui est l’une des plus importantes au pays — représentant le double de celle de l’assurance. Il est donc primordial pour nous d’appuyer des événements culturels partout au Canada pour soutenir cette industrie, qui est une source de richesse pour notre pays. Mais si nous investissons dans ce secteur, ce n’est pas au seul bénéfice de l’économie, mais également pour celui de nos artistes. Et pas seulement pour les aider à survivre, mais aussi pour qu’ils puissent obtenir de grands succès sur la scène canadienne et internationale.

Comment comptez-vous les aider, concrètement ?
— Depuis notre arrivée au pouvoir, en 2006, nous avons augmenté de 8 % les dépenses annuelles en arts et culture, qui totalisent aujourd’hui 2,3 milliards de dollars. Cette augmentation a été appliquée à des programmes de soutien direct aux artistes, aux communautés culturelles, aux festivals et à des événements comme le 400e anniversaire de Québec, en 2008, le 375e anniversaire de Trois-Rivières, en 2009… Nous voulons toutefois nous assurer que ces investissements soient faits de façon efficace, tant pour les contribuables que pour répondre aux besoins des membres de notre grande communauté culturelle.

Quelle est votre vision du développement des arts et de la culture au Canada ?
— Notre objectif est d’inspirer les jeunes. Nous voulons parler de l’histoire de notre pays, notamment en donnant notre appui à de grands projets de films évoquant notre passé — par exemple La bataille de Passchendaele, de Paul Gross [NDLR : sorti à l’automne 2008, ce film évoque une bataille de la Première Guerre mondiale qui a coûté la vie à des milliers de soldats canadiens en 1917] — et qui sont inspirants pour l’avenir. C’est important pour renforcer notre unité comme pays culturellement. Tout en gardant en tête la nécessité de prendre en compte des besoins du Québec.

Au Québec, vos décisions n’ont toutefois guère donné cette impression pour le moment, les compressions de 45 millions de dollars dans le financement des arts et de la culture ayant plutôt fait déraper la dernière campagne électorale fédérale. À votre avis, pourquoi ces compressions ont-elles été ressenties de façon aussi vive au Québec ?
Je viens de la Colombie-Britannique, mais je crois tout de même savoir qu’il y a une grande sensibilité au Québec en ce qui concerne les arts et la culture, et leur place au Canada et en Amérique du Nord. Ça fait vraiment partie du cœur des Québécois. Il est toutefois faux de dire que nous avons fait des compressions de 45 millions de dollars. Parmi la quinzaine de programmes que nous avons abolis, la moitié avaient accompli leur but et étaient terminés.

Par exemple ?
— Entre autres, le programme Fonds Mémoire canadienne, qui était destiné à numériser les documents d’archives canadiennes et qui comptait pour 11,5 millions sur les 45 millions en question. Ou encore le site Web Culture.ca, qui coûtait près de quatre millions de dollars par année et que personne ne visitait. Un gaspillage de premier ordre établi par les libéraux quand ils étaient au gouvernement.

Ce qui inquiète le plus le milieu culturel, c’est l’abolition des programmes PromArt et Routes commerciales. Selon un sondage mené par la Conférence internationale des arts de la scène (CINARS), celle-ci menace près de 3 400 spectacles canadiens devant être présentés à l’étranger durant les quatre prochaines saisons. Même l’Orchestre symphonique de Montréal et les Grands Ballets Canadiens seraient touchés…
— Je comprends qu’il y ait des préoccupations et des protestations à ce sujet, mais il faut comprendre que ces programmes étaient inefficaces. Routes commerciales, par exemple, coûtait sept millions de dollars, dont cinq millions étaient affectés à l’administration. Au final, il ne restait que deux millions pour les artistes ! C’est notre job d’assurer aux artistes et aux contribuables que l’argent soit bien dépensé. Et puis, il faut mettre tout ça en perspective : deux millions de dollars sur un budget de 2,3 milliards de dollars, c’est moins d’un dixième de 1 % de nos investissements !

Vous affirmez vouloir travailler en collaboration avec les représentants de l’industrie culturelle québécoise et ne pas leur imposer vos idées. Or, ceux-ci ont tous sollicité une rencontre avec vous… sans obtenir de rendez-vous. Quand comptez-vous les rencontrer ?
— Nous allons avoir des réunions au Québec bientôt, avant le dépôt du budget le 27 janvier. Je vous rappelle que la Chambre des communes a siégé pendant seulement deux semaines et demie et que j’avais une job à faire ici comme ministre avec le drame qui s’est déroulé sur la colline Parlementaire. De plus, la campagne électorale vient tout juste de se terminer au Québec. La question des subventions dans les arts et la culture était un important point de débat, et je ne crois pas que ça aurait été une bonne idée que le ministre du Patrimoine se présente sur le terrain à ce moment-là.

Comment comptez-vous rebâtir les ponts avec le milieu culturel québécois ?
— Je tiens absolument à engager de vraies discussions avec les différents groupes qui représentent cette industrie. Je vais me présenter à eux les oreilles grandes ouvertes pour comprendre leurs besoins pour l’avenir. Je ne souhaite pas leur faire un discours, mais les comprendre et travailler avec eux.

Contrairement à votre prédécesseure, Josée Verner, vous avez annoncé que les programmes abolis ne seront pas remplacés. Certains au Québec estiment que les sommes ainsi récupérées ont été réaffectées au relais de la flamme olympique des Jeux d’hiver de 2010, à Vancouver (24,5 millions de dollars), et à la cérémonie d’ouverture (40 millions)… Est-ce exact ?
— Ce n’est pas aussi simple et direct que ça, mais l’argent a été réinvesti. Parlons des J.O. de 2010, voilà un projet où au moins la moitié des athlètes vont venir de la province de Québec ! L’argent que nous avons investi dans le relais de la flamme va profiter aux gens d’un bout à l’autre du pays, les communautés francophones, les autochtones, les jeunes, les élèves, les écoles… Cela mettra en lumière la diversité du Canada. Et pendant la cérémonie d’ouverture, la créativité et l’excellence de nos artistes québécois, du Canada, de nos autochtones, de nos élèves… vont être présentées au monde entier, devant 3,2 milliards de personnes ! C’est vraiment une opportunité pour nous de pouvoir parler de l’histoire de notre pays, de l’histoire de Québec, de l’histoire de nos grandes villes… Regardez la cérémonie d’ouverture des J.O. de Pékin : le monde entier a parlé de la manière dont les Chinois ont montré l’histoire de leur pays, leur patrimoine, leurs régions… C’était formidable ! Ce n’est pas un événement sportif : c’est un grand événement culturel ! Un événement pour bâtir un sentiment de fierté de notre pays.

La Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, signée par le Canada, sous-entend des engagements — notamment aider le développement des activités artistiques à l’étranger et l’émergence de nouveaux talents. Comment comptez-vous vous y conformer ?
— Je vais travailler avec mon département là-dessus, mais je dois vous dire franchement que je suis juste en train de faire mes briefings là-dessus avec mes fonctionnaires…

Qu’en est-il du projet de réforme du droit d’auteur ? De quelle façon les artistes recevront-ils une juste compensation par rapport au piratage dans Internet ?
— Comme nous l’avons dit dans le discours du Trône, l’un de nos engagements est de protéger les créations de nos artistes. Actuellement, nos lois ne sont pas à jour en la matière, et on doit les changer. Le ministre de l’Industrie et moi-même travaillons ensemble pour élaborer ce projet de loi, qui devrait probablement arriver à la Chambre des communes l’année prochaine.

Et pour 2009, qu’avez-vous d’autre en préparation ?
— Nous allons faire de nombreuses annonces dans le budget qui sera présenté le 27 janvier prochain. De grands changements s’en viennent dans le domaine des nouveaux médias, de la télévision, des magazines… Et nous avons notre grand programme de la Feuille de route pour la dualité linguistique canadienne, avec un investissement de 1,1 milliard de dollars sur cinq ans, une augmentation de plus de 20 % par rapport au plan de Stéphane Dion quand il était ministre responsable des Affaires intergouvernementales… Ce programme ouvre de bonnes opportunités pour promouvoir nos deux langues officielles, en appuyant des événements montrant ce que ça représente de notre passé et pour l’avenir de notre pays. On a besoin de protéger notre patrimoine francophone au Québec et hors du Québec. Et nous devons être fiers d’être un pays bilingue et multiculturel.

Qu’appréciez-vous le plus dans la culture québécoise ?
— Le pain ! Mais ce n’est pas très bon pour ma ligne…

Y a-t-il un film, un livre québécois qui vous a marqué ?
— J’ai récemment vu sur l’avion La grande séduction. J’ai beaucoup aimé ce film, parce que j’ai fait mon bac à Prince George, en Colombie-Britannique, et pour moi qui avais vécu toute ma vie à Vancouver, c’était un petit village, même s’il y a 85 000 habitants. La grande séduction est une comédie, mais ça démontre vraiment bien les besoins des villages isolés. Et je crois qu’on peut y voir un peu un symbole du Québec, dont les besoins ne sont pas nécessairement compris par les autres régions de notre pays. Et comme ministre du Patrimoine, je vais faire de mon mieux pour les comprendre…

 

Les plus populaires