L’interrogatoire de Tony Accurso : décousu mais utile

Selon Tony Accurso, Marc Bibeau, un proche de Jean Charest, lui demandait de 25 000 dollars à 30 000 dollars par année pour le PLQ.

Photo: Graham Hughes/La Presse Canadienne
Photo: Graham Hughes/La Presse Canadienne

Politique
À quoi rimait l’interrogatoire de Tony Accurso mené par Sonia LeBel ? Décousu par moments, déroutant par son absence de mordant et de faits nouveaux, l’exercice a frôlé la catastrophe. Il en reste de modestes éléments utiles et pertinents pour le mandat de la commission Charbonneau.

Règle générale, il y a plus de temps morts que de temps forts lors de l’interrogatoire d’un témoin dans un procès civil ou criminel. Les avocats y vont bien sûr de quelques effets de toge occasionnels, mais ils se consacrent essentiellement à mettre en relief les faits qui serviront à l’avancement de leur théorie de la cause.

S’il fallait diffuser les audiences d’une salle de cour normale, les téléspectateurs seraient sans doute bien déçus du résultat. La cour ne laisse pas beaucoup de place au spectacle. En ce sens, la commission Charbonneau, comme n’importe quelle commission d’enquête, donne une image trompeuse des procédures judiciaires.

Les procureurs, et même la juge France Charbonneau, se permettent de sermonner les témoins, de faire la moue devant l’invraisemblance de certaines réponses et de formuler des remarques incisives qui ne seraient pas admises dans n’importe quel tribunal de droit commun. Denis Gallant (l’actuel inspecteur général de la Ville de Montréal) et Sonia LeBel sont des ceintures noires dans ce judo verbal qui se déroule à heure de grande écoute.

Seul Paul Crépeau fait figure d’exception. Le procureur, toujours habillé en teinte de gris ou de beige, mène des interrogatoires sans contraste, mais tellement efficaces. Il privilégie l’approche classique telle qu’observée dans les causes civiles ou criminelles. Usant de patience et de minutie, il soutire au témoin la preuve dont il a besoin. Il le confronte à ses propres déclarations, ou à des preuves indépendantes, pour faire ressortir les invraisemblances, les omissions… les mensonges. Quand Me Crépeau referme son cahier de notes pour quitter le lutrin, il a généralement coché toutes les cases sur sa liste des sujets à aborder.

Pendant une bonne partie de la semaine, Sonia LeBel n’était ni mordante, ni efficace avec Tony Accurso… jusqu’à sa percée de vendredi. L’entrepreneur a ouvert un peu son jeu : d’abord en éclaboussant son ennemi juré, Jacques Duchesneau, ensuite en confirmant le rôle prépondérant de Marc Bibeau, administrateur de Schokbéton, dans le financement sectoriel au Parti libéral du Québec (PLQ).

On entre, bien tardivement, dans le cœur de l’affaire. Les demandes de financement du PLQ ont explosé vers 2000, quand Marc Bibeau, un proche de Jean Charest, a commencé à s’occuper du financement en compagnie de Violette Trépanier.

Selon Tony Accurso, Marc Bibeau lui demandait de 25 000 dollars à 30 000 dollars par année pour le parti. L’entrepreneur utilisait ses employés et ses proches comme prête-noms. Leurs dons étaient «systématiquement remboursés». Un coursier se chargeait d’envoyer des piles de chèques au bureau de Marc Bibeau, dans des enveloppes portant l’entête de l’une ou l’autre des compagnies de Tony Accurso.

Les dons, en apparence légale, contrevenaient à la loi électorale. Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas y voir clair dans cette affaire. Le PLQ comptait sur la générosité des entrepreneurs et des firmes de génie conseil, principaux bénéficiaires des contrats publics, pour atteindre ses objectifs de financement.

Il ne manque plus que la preuve des «retours d’ascenseur». Jusqu’à présent, les entrepreneurs et les ingénieurs ont indiqué qu’ils voyaient leurs contributions comme une police d’assurance. On ne donne pas pour obtenir des contrats, on donne pour ne pas en perdre, a expliqué en substance Tony Accurso. Lorsqu’il cite un adage de son père — «Ne demande pas à un politicien de t’aider. Demande-lui de ne pas te nuire» —, il dénonce un état de fait connu depuis l’invention des partis politiques !

C’est quand même un aveu important. L’ingérence politique, visant à récompenser les amis du parti, mine le jeu de la libre concurrence dans l’industrie de la construction. Tony Accurso est clair à ce sujet. N’importe quel élu peut «barrer» des contrats publics une entreprise privée si le cœur lui en dit. Sur écoute électronique, il se laisse aller à des confidences révélatrices : «Charest est très rancunier. Si tu l’attaques, il va se souvenir de toi et il va barrer ton bureau», dit-il à son ami Michel Arsenault.

Les enquêteurs de la commission ne sont pas parvenus à découvrir le pot aux roses au provincial. Qui décide de la répartition des contrats du ministre des Transports ? Et comment ? Qui gère la liste des firmes méritoires, si une telle liste existe vraiment ?

Si la commission ne trouve pas la réponse à ces questions, la crédibilité de son rapport final en souffrira. Au minium, elle se doit d’utiliser le peu de temps qu’il lui reste pour creuser cet aspect.

* * *

À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il est présentement affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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Lorsque monsieur Accurso présente la façon dont ses entreprises versaient des dons au PLQ ; c’est la manière communément admise désormais depuis le début de la Commission Charbonneau. En d’autres termes, monsieur Accurso « ne se mouille pas trop » ; lorsque la question selon moi est bien ou serait bien de savoir s’il y avait d’autres moyens ou d’autres stratagèmes pour faire entrer des « sous » dans les partis politiques.

Eh bien ! Commission ou pas Commission, j’ai bien peur qu’on n’aura pas la réponse définitive à cette satanée question.

Néanmoins, monsieur Accurso nous livre — un peu lourdement d’ailleurs — un tout autre « son de cloche » avec ce soi-disant chèque de presque 250 000 dollars (une bien petite somme en quelques sortes) donné comme ça, sans rien en échange (juste des promesses) et dont on… (bin tiens !)… a perdu toutes traces ; un don si gentiment offert à un prénommé Richard (on ne connait pas même officiellement le nom de celui pour qui on libellât si bellement ce modeste présent), le tout… (bin voyons don’ !)… pour sauver Jacques Duchesneau de ce déficit de campagne électorale (municipales de 1998), lequel déficit s’est finalement soldé par un peu moins de 80 000$, remboursés rubis sur l’ongle par monsieur Duchesneau en personne.

Quelle belle leçon d’altruisme qui relève en tous points de l’anthologie et sans-doute en aucune façon de quelque forme inappropriée de « salissage » d’autrui ! Sans nul doute, « Tonyno » est vraiment le bon gars sur qui on peut compter quand on a besoin….

Les questions qui selon moi tuent, étant les suivantes : Mais qu’a-t-on donc fait alors de la différence (≃ 250 000 – ≃ 80 000) ? Est-ce que le mystérieux Richard avec la complaisance de Jacques sont allés se payer du bon temps avec ça en toute discrétion ?

Peut-on penser franchement qu’un homme d’affaire de nature méfiante et plutôt aguerri en la manière de jouer des vases communicants, soit susceptible de tomber si candidement dans pareil panneau ? Et quel message de respect envoie-t-il au public et à la commissaire France Charbonneau ?

Vraiment, pour moi selon mon appréciation des faits, monsieur Accurso, n’a pas de crédibilité, il apparait tel un « gambler », passablement doué, un homme expérimenté en l’art de manipuler les autres et en apparence assez fort pour tromper son monde.

J’estime encore que cette comparution devant la Commission, surtout en toute fin de travaux, alors qu’il a pu peaufiner son jeu, préparer ses réponses et s’entourer de conseillers juridiques pour lui indiquer la ligne à suivre. Que cet exercice était accessoire, facultatif, parfaitement inutile et même dans une certaine mesure, qu’il fait par le temps d’écoute considérable qui lui est accordé, indirectement l’apologie de ces « bad guys » qui ont réussi.

Ainsi nous n’assistons pas à un témoignage honnête et franc, quand plutôt à une sorte d’exercice de relation publique obligatoire produit à même la gracieuseté et la grande générosité du denier public. Qui sortira vraiment vainqueur de cet exercice ?

Accurso a aussi mentionné très bien connaître Ginette Boivin et ce par l’entremise de Marcel Melançon..

Si Ginette Boivin et Marcel Melançon n’avaient pas été des instigateurs de ces pratiques illégales de prête-noms sous le PQ, les Violette Trépanier et Marc Bibeau n’auraient pu utiliser ces méthodes condamnables peut-être?

Si on tait que la source du problème remonte bien au-delà des années 1995, on ne fait qu’endosser un protectionnisme en faveur du PQ.. ce PQ plus blanc que blanc.. Le nationalisme porte à l’indulgence.. le fédéralisme à la diabolisation.. L’enfer est rouge! Le ciel est bleu! Il ne faut surtout pas que cette fausseté soit démentie!..

Où il y de l’humain, il y a de l’hommerie…

Intéressant Hélène Beaulieu ce que vous dites.
Autrement dit, si votre fils venant de se faire arrêter pour xyz raisons n’avait pas été entraîné par son copain Basuèle, il n’aurait pas fait ses choses illégales dont il est maintenant accusé. Ben c’t’une façon de voir les choses.
C’est pas de ma faute si j’ai volé le bouchon d’essence de cette voiture, c’est la faute du méchant voleur qui a volé celui de ma voiture!

Ben oui, c’est humain!

Pas pour tout le monde madame Beaulieu! Pas pour tout le monde madame!

Violenter sa femme aussi, il n’y a pas très longtemps c’était de l’hommerie, où il y a des humains…
Là où il y a des humains, il y a aussi des femmes.
Pis on commence à le constater, même dans la ligue de football, tout ne passe plus aussi bien…
Cessez donc d’excuser l’inexcusable une bonne fois pour toutes.
Vos propos démontre que ça peut continuer…de toute façon ce n’est pas de leurs faute, c’est la faute des autres qui nous ont volés avant eux!
Ben vous m’en direz tant mame Beaulieu!

La commission Charbonneau n’a pas fait son travail. Elle est, comme nous tous, intimidée par les tenants de la mafia. L’intimidation ne se fait pas dans les bureaux de la commission, mais bien en dehors des murs. Enfin, l’argent chargé en trop pour la réalisation des contrats de construction se trouve dans les parois d’un bateau. On ne peut pas être plus clair.

Rien n’est utile provenant de cette commission. On cherche des coupables alors que ce n’est pas une enquête, et on tourne autour du pot, puisque le noeud de l’affaire, c’est l’effort concerté des élites québécoises pour éloigner la concurrence « étrangère ».
Une bonne lecture sur le libéralisme et le libre-échange suffirait pour dicter les mesures à prendre.
Pierre Lortie, dans les années ’90, disait qu’un avantage du Québec, était le fait que l’on était « tissé serré ». C’est en effet ce que l’on constate depuis: la collusion généralisée syndicats-patronat-politiciens dans la promotion du capitalisme local.