Un mariage de raison conservateur à la croisée des chemins

Le Parti conservateur n’est plus le même depuis le départ de Stephen Harper. Ses membres devront choisir soit de se donner une véritable option sur la victoire, soit de séparer leur formation en factions divorcées du réel.

Montage : L’actualité

Yan Plante est vice-président de l’agence de relations publiques TACT. Il est un ex-stratège conservateur ayant conseillé l’ancien premier ministre Stephen Harper lors de trois élections. Comptant près de 15 ans d’expérience en politique, il a également été chef de cabinet de l’ex-ministre Denis Lebel.

Nous sommes à l’automne 2003. Les libéraux menés par leur nouveau chef, Paul Martin, se dirigent vers une possible quatrième victoire électorale de suite, malgré les scandales, grâce à une opposition divisée, surtout à droite.

Les alliancistes de Stephen Harper, qui forment l’opposition officielle, et les progressistes-conservateurs, parti désormais secondaire sous Peter MacKay, choisissent alors de mettre fin à leur lutte fratricide. Après de longues années dans l’opposition, où le mouvement conservateur était écartelé par ses différentes factions, les deux chefs en viennent à la conclusion que seule une réunification de la droite écarterait les libéraux du pouvoir. Bref, il faut gagner. Conservateurs sociaux, économiques, progressistes et libertariens décident alors de se concentrer sur ce qui les unit plutôt que sur ce qui les divise. 

Ce mariage de raison célébré le 6 décembre 2003 se retrouve, 18 ans plus tard, à la croisée des chemins. L’heure est à la discussion franche, pour se dire les vraies affaires : on reste ensemble ou on se sépare de nouveau ?

L’union des conservateurs a pourtant vite été payante. Dès la deuxième campagne électorale du nouveau parti, Stephen Harper est devenu le 22e premier ministre. Les élus et les membres du parti ont vite fait de mettre de l’eau dans leur vin et se sont concentrés sur ce qui était au cœur de l’ADN conservateur : l’économie, des impôts bas, un gouvernement minimaliste, une plus grande liberté de choix, une responsabilisation citoyenne, une politique étrangère assumée et une lutte sans merci contre les criminels. 

À la surprise des sceptiques, il y a finalement même eu une certaine lune de miel à l’interne. Les gens ont pris goût à gagner et travailler ensemble. Près d’une décennie à pouvoir mettre en place des solutions conservatrices, à gérer des crises et à remporter des élections a contribué à tisser des liens très forts entre les personnes qui en ont fait partie. Le pouvoir aide à refouler les lamentations.

Des tensions ponctuelles sont évidemment apparues. Reste que la cohésion passait beaucoup par la stature du chef. Stephen Harper avait cette capacité, avec une autorité morale certaine et un leadership fort, de rassembler l’équipe autour d’objectifs communs, de tracer les limites du terrain de jeu. Son intelligence pour les politiques publiques et sa vision stratégique étaient toutefois sa force principale. Un peu comme dans une partie d’échecs, il était habile pour persuader son caucus que si on bougeait une pièce, les adversaires allaient réagir de cette façon et qu’il serait ainsi possible de les mettre échec et mat. Le caucus, les conseillers et les membres avaient confiance en sa capacité de diriger un bon gouvernement et de remporter des élections. Il savait aussi convaincre les députés de résister aux pièges tendus par les adversaires sur des enjeux qui étaient à leur désavantage — comme l’avortement. 

Les atouts de Harper ont de toute évidence fait défaut à ses deux successeurs.

Chacun doit y trouver son compte

Depuis le retour des conservateurs dans l’opposition, force est d’admettre que les lamentations refoulées remontent à la surface. Si les bleus continuent d’offrir une performance électorale remarquable dans l’Ouest, c’est tout le contraire à l’est du Manitoba, où ils n’ont fait élire que 55 des 231 députés en 2021.

Comment maintenir les acquis dans les bastions alliancistes tout en faisant les gains nécessaires pour former un gouvernement (entre 25 et 55 députés de plus) dans les régions qui ont mené Brian Mulroney à deux victoires historiques ? La coalition conservatrice est très hétérogène. Quand l’équipe perd la boussole des intérêts communs, elle a tendance à manquer autant de discipline que de perspective.

C’est ainsi qu’on se retrouve dans des scénarios où beaucoup se demandent ce qu’il y a pour eux dans cette relation sans amour. 

Des élus de l’Ouest en ont assez des prises de position spéciales pour le Québec qui ne rapportent jamais plus de 12 sièges aux élections. Reconnaissance de la nation québécoise, règlement du déséquilibre fiscal, une place à l’UNESCO, fédéralisme d’ouverture, respect du droit du Québec de légiférer sur le port de signes religieux (alors que la question est explosive même au sein des troupes conservatrices) : plusieurs décisions ou positions destinées à tendre la main aux Québécois ont déplu à l’interne. 

À l’inverse, notamment au Québec, d’autres ne tolèrent plus de devoir expliquer à leurs amis et voisins qu’eux-mêmes respectent entièrement le droit des femmes de disposer de leur corps, que l’homosexualité doit être célébrée autant que l’hétérosexualité, et qu’ils ne nient pas les changements climatiques. 

Le fait qu’il soit difficile de devenir chef du Parti conservateur sans un appui minimal des conservateurs sociaux est souvent suffisant pour générer les attaques des adversaires et semer le doute chez certains électeurs. Par conséquent, il s’avère lourd pour les élus et les militants qui ont des valeurs fondamentales totalement opposées de porter sur leurs épaules cette perception rétrograde du temps où la religion et la politique ne faisaient qu’un.

Pour d’autres, le problème ne réside pas dans les positions du parti. Il se résumerait au fait que les derniers chefs étaient incapables de défendre fermement et fièrement le conservatisme. S’il est vrai qu’Andrew Scheer et Erin O’Toole avaient l’habitude d’être hésitants ou de changer trop souvent d’idée, ça paraît un peu simpliste de ne pas accepter le fait qu’il y a également de réels enjeux structuraux sur la route du succès. En politique, quand on ne veut pas se regarder dans le miroir, on blâme les communications !

Le Parti conservateur du Canada est donc arrivé à une intersection. Il doit maintenant choisir le chemin qu’il empruntera en élisant un nouveau chef. D’un côté, il y a la route de l’unité, et donc du compromis. Celle qui redonne une chance à ce mariage de raison, en se concentrant sur ce qui rassemble et permet que toutes les personnes se sentent respectées au sein de leur parti. Cette voie assez dégagée offre une sérieuse option sur la victoire dès les prochaines élections, dans un contexte où les Canadiens auront envie de changement après trois mandats libéraux.

De l’autre côté se trouve plutôt la route cahoteuse du divorce. Celle où les mariés en viennent à la conclusion qu’ils sont allés au bout de leur union et que leurs divergences sont désormais irréconciliables. Cette sortie ne peut mener qu’à une suite d’innombrables gouvernements libéraux qui se succéderont par défaut.