Un témoin gênant pour la commission Charbonneau

Les rédacteurs de la commission Charbonneau ont dû déchirer quelques pages du rapport final en raison des nouvelles révélations sur les mensonges de Gilles Cloutier.

PolitiqueMine de rien, les rédacteurs de la commission Charbonneau ont dû déchirer quelques pages du rapport final en raison des nouvelles révélations, plutôt gênantes, sur les mensonges de Gilles Cloutier.

L’organisateur d’élections clés en mains se serait parjuré 15 fois. Il a été arrêté le 2 septembre dernier à la suite de plaintes portées par la commission Charbonneau, l’ex-ministre péquiste Guy Chevrette et la famille du défunt maire de Saint-Stanislas-de-Kosta, Maurice Vaudrin.

Sa comparution, prévue pour le 7 janvier, a été reportée. La seule explication possible, c’est qu’on a voulu préserver le peu de crédibilité qu’il lui reste, en prévision de son témoignage dans le procès pour fraude de Boisbriand.

M. Cloutier témoigne depuis le 7 janvier contre l’ex-maire de Boisbriand, Robert Poirier, Rosaire Fontaine (un ancien employé de BPR-Triax) et France Michaud (une ex-ingénieure de Roche). Il est le principal témoin à charge de la Couronne.

Les parjures de Gilles Cloutier pèseront lourd sur la cause. Il a toutes les allures du «témoin taré», un qualificatif généralement réservé aux délateurs dans le procès impliquant des têtes dirigeantes du crime organisé.

Le juge pourra le croire, en tout ou en partie, même s’il a menti. Mais avant de le faire, il devra trouver des preuves indépendantes pour corroborer son témoignage.

Pour de nombreuses infractions, il n’y a pas d’autres preuves que les siennes. C’est dire comment les choses vont mal pour le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) dans cette affaire. Le procès n’est peut-être pas en péril, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il vacille.

Gilles Cloutier entraîne par ailleurs la crédibilité de la commission Charbonneau dans sa chute.

Durant son contre-interrogatoire, il a admis qu’il avait fait une nouvelle déclaration vidéo aux enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ) lors de son arrestation, en septembre dernier. Les avocats de la défense, qui ont visionné la preuve, en sont arrivés à quelques conclusions troublantes, exposées dans deux requêtes.

La procureure en chef de la commission, Sonia LeBel, et deux enquêteurs (Éric Roy et Stéphan Cloutier) auraient joué «un rôle important dans la gestion [des] affirmations mensongères» de Gilles Cloutier. Ils seraient tous trois allés le rencontrer à sa résidence, au printemps 2013, pour lui dire de ne pas s’en faire avec son parjure.

Devant la commission Charbonneau, M. Cloutier avait déclaré qu’il était propriétaire d’une résidence secondaire dans Charlevoix utilisée pour le développement des affaires auprès des élus municipaux, alors qu’il était en fait locataire. Le mensonge a l’air anodin, mais il permettait à Gilles Cloutier de se donner de l’importance dans le trucage d’élections municipales, et de rehausser ce faisant sa crédibilité à une heure de grande écoute.

Les procureurs de la commission ont nié les paragraphes des requêtes concernant les interventions de Me LeBel. Les voilà bien avancés. Indirectement, ils le traitent de menteur. Ils reconnaissent que leur témoin vedette ne dit pas toujours la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

J’imagine comment Guy Chevrette doit rager dans son Joliette intérieur. L’ex-ministre péquiste a été traîné dans la boue par Gilles Cloutier, sur une supposée magouille au bénéfice de Roche concernant le prolongement de la route 125, à Saint-Donat, moyennant un pot-de-vin de 100 000 dollars. Pourra-t-on maintenant le blâmer dans le rapport final pour cette histoire ?

Gilles Cloutier était si fascinant à la commission Charbonneau. Il avait commencé à corrompre les électeurs dans le Québec de Duplessis, en distribuant des vaches (!), puis des électroménagers aux ménagères influentes, pour ensuite passer à de l’argent comptant (tellement plus pratique).

La loi de René Lévesque sur le financement des partis politiques ? Il avait mis moins de deux ans à en contourner l’esprit et la lettre en recrutant des prête-noms.

Il était un si bon raconteur. C’est justement le problème. Comment se fait-il que les enquêteurs et les procureurs de la commission ne l’aient pas réalisé ?

* * *

À propos de Brian Myles

Brian Myles est journaliste au quotidien Le Devoir, où il traite des affaires policières, municipales et judiciaires. Il a récemment été affecté à la couverture de la commission Charbonneau. Blogueur à L’actualité depuis 2012, il est également chargé de cours à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On peut le suivre sur Twitter : @brianmyles.

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«Gilles Cloutier entraîne par ailleurs la crédibilité de la commission Charbonneau dans sa chute.»

C’est étrange, on dirait qu’il ne vient à l’esprit de personne – y compris de M. Myles – que c’était justement le but de la manœuvre. Un type certes quelque peu borné, comme bien d’autres dans son milieu, mais pas complètement idiot, qui se rend compte que le système qu’il prenait pour acquis et qui le faisait vivre, fondé sur la fraude et le mensonge, est sur le point d’être dévoilé et qui se dit : «Perdu pour perdu, je vais semer les déclarations trompeuses et contradictoires afin de causer le maximum de dommages possible à la commission. En la discréditant, je peux même aider des amis à s’en tirer grâce à la confusion que j’ai semée, et ils me seront alors redevable$.» Je n’exclus même pas qu’il se soit entretenu de la chose avec quelques amis, avant de livrer ce témoignage pourri…

@ Marc Provencher,

Ce que vous écrivez là est juste. La plupart des témoins appelés à témoigner publiquement devant la Commission sont usuellement rencontrés avant. Ne serait-ce que pour approuver la pertinence de leur témoignage.

C’est d’ailleurs ce que dit en substance Brian Myles lorsqu’il écrit parlant de maître Sonia LeBel et de deux enquêteurs : « Ils seraient tous trois allés le rencontrer à sa résidence, au printemps 2013 ». Rencontrer les témoins s’inscrit bien dans le mandat de la Commission Charbonneau.

Dans les phases préliminaires, tout comme dans la phase publique, la plupart de ces témoins sont accompagnés d’un avocat au moins. Et certains témoins vedettes comme Tony Accurso — pour n’en citer qu’un seul -, ont soigneusement préparé ces audiences avec des professionnels, des gens de lois et des professionnels engagés dans les relations publiques.

En ce sens, on ne saurait exclure comme vous le dites, que monsieur Cloutier se soit entretenu avec quelques amis avant (et peut-être après). Lui qui aime tant se livrer, notamment sur les ondes de Radio-Canada. Mais qui sont-ils ces amis, voilà la question ? Nous voulons des noms !

Pourra-t-il jamais un jour tous nous les livrer sans jamais avoir à se parjurer ?

Il n’en reste pas moins comme vous le dites en substance dans vos commentaires, qu’il est bien parvenu à faire mal paraître cette Commission, il n’était pas le seul inscrit sur cette voie. On peut naturellement se demander si dans le choix de ses témoins, à tout le moins dans son volet public, si la Commission Charbonneau n’a pas libéralement préféré privilégier le croustillant au détriment de la substance.

Après tout, le bon peuple auquel j’appartiens, ne cherche-t-il pas à s’émoustiller de diverses façons et Gilles Cloutier a su avec un certain brio contribuer à cette pamoison collective 🙂

Je crois qu’il était manifeste dès les premières minutes que cet individu était au sommet d’un narcissisme peu commun. Le non dit, la façon de s’exprimer, une mémoire phénoménal des détails de chaque affaire dont les détails sur les détails faisaient de cet herluberlu, un candidat digne d’un pinocio du troisième millinaire.

Le manque le plus total d’expérience de la part de certains procureurs firent de la Commission une comédie tragico-comique dont les spectateurs pouvaient certes s’en regaler mais ou la vérité en a pris pour son rhume. Ces manques de responsabilité en matière de droits surpassent tout entendement.

Les interrogatoires du bozo « rambo » et de monsieur Sicile par excellence (Accurso) auraient pu être beaucoup plus corcés compte tenu des preuves en main. J’ai l’impression que la Commission a beaucoup limitée ses interrogatoires afin de ne pas nuire aux travaux qui se préparaient en chambre criminelle puisqu’elle a le pouvoir de « taper » sur les idiots, ce qu’une Commission n’a pas les pouvoirs de faire.

Nous n’avons certes pas terminé d’en entendre parler puisque la chambre criminelle en a pour plus de deux ans, si tout va bien, pour compléter le travail nécessaire aux poursuites déja déposées mais en attente d’audience.

Ce que peu savent, est que le total des saisies avant jugement dépassent le 3.5$ milliards de dollars, ce qui est beaucoup plus que ce qui a été affirmé par les médias durant la Commission tout comme si la chambre criminelle n’existait pas.

«…monsieur Sicile par excellence (Accurso).»

Ah tiens, seriez-vous de ces gens qui expliquent Cosa Nostra par la sicilianité de ses perpétrateurs?

@ Roger Wentworth,

— Vous écrivez ceci : « Ce que peu savent, est que le total des saisies avant jugement dépassent le 3.5$ milliards de dollars »

Je dois dire qu’en effet, ce que vous écrivez, je ne le savais pas. Je me suis donc livré à une petite recherche pour voir s’il était possible de trouver quelques documents qui permettent de recouper ou de valider vos propos.

J’ai bien sûr vérifié ce qui était disponible sur le sujet auprès de la Chambre criminelle et pénale, j’ai regardé aussi s’il y avait quelques détails sur la valeur des saisies effectuées par l’UPAC, j’ai essayé de voir si ces montants engloberaient l’ensemble de saisies faites dans le champ criminel et non spécifiquement celles qui relèvent des enquêtes dans le cadre du mandat de l’UPAC.

Et je dois dire que je n’ai pas été capable de trouver quoique ce soit de pertinent qui permette de valider vos affirmations. Je ne dis pas que ce que vous dites ne soit pas vrai. Vous êtes peut-être sur certains sujets mieux renseigné que nous.

— Ma question est tout de même la suivante : Pourriez-vous nous transmettre quelques éléments d’investigation qui puissent nous permettre de valider vos affirmations, s’il vous plait ?

Merci par avance pour votre réponse.