Une crise de leadership

Le temps dira si Justin Trudeau a encore suffisamment d’autorité morale pour assumer efficacement un second mandat minoritaire dont les premiers mois sont jalonnés de turbulences imprévues.

Photo : Daphné Caron

Au moment de son départ pour une visite éclair en Afrique le mois dernier, Justin Trudeau ne pouvait pas deviner qu’un projet de gazoduc en Colombie-Britannique allait déclencher la plus grave crise autochtone de son mandat de premier ministre.

Le tracé du pipeline contre lequel s’insurgent des chefs de la nation Wet’suwet’en avait été validé par le gouvernement de la Colombie-Britannique et par une majorité d’intervenants autochtones sur le terrain. Le gazoduc n’est pas de compétence fédérale.

De tous les gouvernements provinciaux, c’est celui du néo-démocrate John Horgan qui entretient normalement les relations les plus cordiales avec les Premières Nations. À la fin de l’an dernier, la Colombie-Britannique est même devenue la première province à s’engager à arrimer ses lois à la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, un geste que le gouvernement Trudeau a d’ailleurs promis d’imiter.

À l’échelle pancanadienne, les têtes d’affiche du mouvement autochtone — sans aller jusqu’à parler d’un climat au beau fixe — étaient plutôt satisfaites de leurs relations avec le gouvernement Trudeau.

À tout prendre, l’automne dernier, les leaders des Premières Nations considéraient la réélection des libéraux comme un résultat immensément préférable au retour au pouvoir des conservateurs.

Aucun premier ministre ne peut être toujours au bon endroit au bon moment. En l’absence de M. Trudeau, on aurait néanmoins pu imaginer qu’un ou plusieurs ministres auraient pris la relève, ne serait-ce que pour montrer clairement que le gouvernement fédéral ne dormait pas aux commandes. Au lieu de cela, il a fallu une semaine avant qu’Ottawa ne finisse par donner signe de vie autrement que pour passer le relais aux provinces.

La résurrection du rôle de vice-première ministre avait été le fait marquant du Cabinet constitué par Justin Trudeau pour son second mandat. Il faut croire que la définition de tâche de Chrystia Freeland se résume à tenir la main du premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, et de ses collègues conservateurs. Sinon, comment expliquer que la numéro 2 du gouvernement fédéral n’ait pas pris la relève en attendant le retour au pays de Justin Trudeau ?

Pas étonnant, dans les circonstances, qu’on ait reproché au premier ministre un manque flagrant de leadership. Ou que ses premières interventions, visant vraisemblablement à ne jeter aucune goutte d’huile sur le feu, quitte à envoyer de très nébuleux signaux de fumée sur ses intentions, n’aient pas été jugées à la hauteur des événements.

Aucun des membres de l’équipe ministérielle, y compris Mme Freeland, ne fait sérieusement ombrage à Justin Trudeau.

Le temps dira si Justin Trudeau a encore suffisamment d’autorité morale pour assumer efficacement un second mandat minoritaire dont les premiers mois sont jalonnés de turbulences imprévues. D’ici là, force est de conclure que la carence de leadership dont on taxe le premier ministre est plutôt généralisée à Ottawa.

Cela commence par une équipe ministérielle dont aucun des membres, y compris Mme Freeland, ne fait sérieusement ombrage à Justin Trudeau. S’il accrochait ses patins demain matin, y a-t-il vraiment au sein du Cabinet un personnage qui en impose tellement par la force de ses idées ou de ses convictions que le Parti libéral fédéral serait en meilleure posture que sous son chef actuel ?

Les conservateurs ne sont pas mieux nantis. S’ils sont retournés sur les banquettes de l’opposition à la suite du dernier scrutin fédéral, c’est beaucoup parce que leur chef sortant, Andrew Scheer, n’a pas réussi à persuader grand monde à l’extérieur du cercle des partisans convaincus qu’il avait l’étoffe d’un homme d’État.

Les premiers mois de la course à sa succession ont été marqués par le refus d’une série de grosses pointures de se présenter à la chefferie. Les uns après les autres, les candidats-vedettes espérés ont décliné les appels du pied d’une partie de la base militante. Pour le moment, aucun des principaux candidats en lice ne semble partant pour un réel brassage d’idées. Chez les conservateurs, les visions d’avenir passent apparemment par le rétroviseur.

Quant au NPD, il vivote sous un chef qui ne réussit toujours pas à s’imposer aux Communes. Le caucus de Jagmeet Singh est trop dégarni pour compenser le manque de présence de son chef. En recul dans presque toutes les régions du pays, les néo-démocrates fédéraux ont de plus en plus de difficulté à trouver leurs marques dans le paysage politique.

En matière de leadership, on peut dire que les principaux partis pancanadiens sont tous des cordonniers plutôt mal chaussés.

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Il me semble que c’était Robert Bourassa qui estimait que le temps permet de venir à bout de bien des situations. Je paraphrase quelque peu…. En sorte que bien des crises se résorbent d’elles-mêmes. Cette arme du temps qui passe pour tout le monde inexorablement, elle est employée par d’autres politiciens ailleurs.

Prenons l’exemple des gilets jaunes en France. Macron a fait semblant de plier pour apaiser la grogne populaire, mais en final au fil du temps, il a mis pratiquement au pas cette « morgue » populaire en ajoutant qui plus l’insulte à l’outrage en concoctant une réforme des retraites qui selon quelques experts va faire mal aux Français pour les 50 prochaines années.

Ainsi, l’attitude plutôt conciliante de monsieur Trudeau, laisse-t-elle au temps les moyens de trouver une issue heureuse à cette situation. Elle permet à tout le moins de conserver un dialogue ouvert avec les Premières Nations. Ce qui est donc vu « à chaud » comme une forme de faiblesse par les uns, peut être au contraire considéré par d’autres comme la capacité de s’ajuster et de ne pas rompre, de rester sur sa trajectoire malgré les écueils rencontrés inéluctablement par l’exercice du pouvoir. Ceci en quelques sortes permet de limiter le phénomène d’érosion.

Quoiqu’on puisse dire, je ne suis pas certain que compte tenu de la réalité des faits, il y ait de meilleure solution. Sauf peut-être le recours à l’armée et l’usage de la force, incluant des pièces d’artillerie contre les insurgés barricadés, comme le suggéraient voici peu, encore quelques grands esprits sans doute manifestement très intelligents….

Alors, considérant le manque de dents de l’opposition comme le montre Chantal Hébert, je me dis que les libéraux, tous minoritaires qu’ils soient, devraient encore pouvoir se prendre un peu de bon temps.

Curieux que Chantal Hébert focusse sur le manque de leadership des partis fédéraux, quand le Bloc, aux dires de nombreux analystes politiques, a, justement, assumé ce leadership. Pas un mot sur le sujet!?!!

Vous êtes très généreuse avec le gouvernement Trudeau qui ne pouvait pas voir venir la crise autochtone quand elle a éclaté. En fait, cette crise était prévisible et je me souviens très bien qu’on s’attendait à des réactions à l’échelle du pays depuis quelques mois. D’abord, il y a un peu plus d’un an la police fédérale avait attaqué les protecteurs du territoire wet’suwet’en mais le tout s’était réglé avec une trêve et les protecteurs arrêtés avaient été libérés sans accusations.

Puis, le Guardian a rendu public une note de service de la police fédérale à l’effet qu’il était suggéré d’utiliser la force « létale » contre les autochtones qui s’opposaient au gazoduc. Ensuite, environ 1 mois avant l’attaque de la police, il y avait eu des avertissements par la GRC d’une attaque imminente contre les Wet’suwet’en sur leur territoire. Ils ont ensuite amené dans la région une pléthore de matériel militaire et de personnel et ont créé une « zone d’exclusion » autour du territoire qui a fait les manchettes au Canada anglais; on voulait exclure les journalistes, témoins gênants de l’attaque.

Enfin, la police fédérale a attaqué les Wet’suwet’en sur une période de 3 jours en utilisant des tactiques militaires contre des gens désarmés. On a pu voir des francs-tireurs viser les protecteurs et des images ont circulé dans les médias et sur le web. Ils ont même utilisé des travailleurs de CGL pour démanteler les camps des protecteurs. Cela a mis le feu aux poudres à travers les nations autochtones du pays.

Le fédéral ne pouvait pas fermer les yeux sur la situation en prétendant qu’il s’agissait d’une affaire provinciale car c’est bien la police fédérale qui est en cause ainsi que des « Indiens » au sens de la loi coloniale sur les Indiens. Le fédéral n’a aucune excuse à mon avis.

Mais ça c’est sans parler du fond du problème, le titre autochtone des Wet’suwet’ensur leur territoire. Malgré une décision favorable aux Wet’suwet’en en 1997 (Delgamuukw v. BC & Canada) le fédéral a tourné le dos à cette Première Nation et a refusé de négocier de bonne foi comme l’avait recommandé la Cour suprême du Canada. C’était une violation majeure de leurs droits constitutionnels et il était plus que probable que de la turbulence surgirait surtout dans le cadre de la contestation d’un gazoduc qui va défigurer leur territoire dans un contexte où la terre vit une crise climatique.

Mais vous avez raison sur un point : les libéraux sont un moindre mal si on les compare aux conservateurs. Imaginez-vous seulement si un gouvernement conservateur avait aussi attaqué les autres nations autochtones qui ont donné leur appui aux Wet’suwet’en… On peut dire que les conséquences auraient été beaucoup plus néfastes pour le pays. Au moins le PM a eu le mérite de ne pas prendre de décision intempestive qui aurait créé une escalade du chaos.