Une élection qui ne règle rien

Les Québécois ont reconduit un gouvernement mal aimé, affaibli, et qui ne sait même pas à quelles politiques ou à quels programmes il devrait accorder la priorité.

Dans la soirée du 26 mars, à l’hôtel Universel de Rivière-du-Loup, quelques jeunes empoignent leurs pancartes comme s’il s’agissait de balais et font le geste de nettoyer la scène avant l’arrivée de Mario Dumont. Hilarant, mais combien vrai: l’Action démocratique a «balayé» le Parti québécois, glissant sous le tapis le projet souverainiste. Elle a aussi failli renverser le Parti libéral du Québec, plaçant le fédéralisme inconditionnel de Jean Charest sous haute surveillance.

«Le 26 mars 2007» restera dans les annales politiques du Québec comme une date importante. On en parlera sans doute comme on parle encore de «l’élection du 22 juin 1960» — qui vit le début de la Révolution tranquille, avec les libéraux de Jean Lesage — ou de celle du «15 novembre 1976» — qui marqua l’avènement au pouvoir du Parti québécois de René Lévesque.

Pour l’instant, le Québec sort surtout affaibli de cette mauvaise campagne électorale. Malgré les sérieux problèmes avec lesquels la province est aux prises, aucune solution ne s’est dégagée qui recueille l’appui d’une majorité de citoyens. Pis encore, l’existence d’un gouvernement minoritaire permettra à Ottawa de choisir son interlocuteur. Après avoir osé rejeter, en pleine campagne, toute forme de collaboration avec André Boisclair et le parti qu’il dirige, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, choisira-t-il pour interlocuteur Jean Charest ou Mario Dumont? Ou jouera-t-il l’un contre l’autre?

Notons que le gouvernement fédéral est, lui aussi, minoritaire. Le conservateur Stephen Harper sera-t-il encore premier ministre après la prochaine campagne électorale fédérale? Ou sera-t-il remplacé par le libéral Stéphane Dion, qui n’est pas en très bons termes avec ses cousins du Québec?

Au fond, les Québécois se sont fait «voler» cette campagne électorale, lancée le 21 février, au lendemain du dépôt d’un budget de 60 milliards de dollars. Les 34 jours qu’elle a duré auraient dû permettre de débattre d’ambitions communes: Le Québec vit-il au-dessus de ses moyens? Ses priorités et ses milliards sont-ils mis au bon endroit? Comment pourrait-on maintenir la qualité des services publics tout en réduisant l’impôt sur le revenu? La campagne aurait aussi dû être l’occasion de faire le bilan des quatre années que Jean Charest a passées à la tête du gouvernement. Qu’en a-t-il été de son engagement à diminuer les impôts, à éliminer les listes d’attente dans les hôpitaux, à réduire la taille de l’État — la fameuse «réingénierie»?

Au lieu de cela, de quoi a-t-on débattu? De la parenté idéologique entre Mario Dumont et Jean-Marie Le Pen (président du Front national, en France), de l’obsession référendaire d’André Boisclair, des gaffes de candidats inexpérimentés! Résultat: les Québécois n’ont pas vraiment choisi de nouveau gouvernement, malgré le mécontentement qu’a soulevé celui de Jean Charest. Ils ont reconduit un gouvernement mal aimé, affaibli, et qui ne sait même pas à quelles politiques ou à quels programmes il devrait accorder la priorité.

Du même coup, le parti souverainiste est lui-même menacé de disparition, après 40 ans d’existence. C’était prévisible: les Québécois, dans une proportion de deux sur trois, ne veulent pas entendre parler d’une autre campagne référendaire et ne croient plus que le Québec se séparera du reste du Canada. Malgré cette réalité, le Parti québécois — le seul capable de renverser le Parti libéral — n’a pas modifié le premier article de son programme depuis… 1968. Contraint à l’action référendaire avant toute autre chose, il s’est en quelque sorte mis lui-même hors d’état de gouverner le Québec!

Cela faisait 30 ans qu’à une alternance entre progressistes et libéraux s’était substituée la nécessité de choisir entre souverainistes et fédéralistes, perspective qui tenait le reste du Canada sur ses gardes. À chaque poussée de fièvre souverainiste, le gouvernement du Canada, de concert avec les autres provinces, créait des commissions d’enquête chargées de trouver quelque nouvelle forme d’accommodement pour le Québec. Maintenant qu’il ne peut plus brandir la menace séparatiste, le Québec ne fait plus peur. Et comme disait Pierre Trudeau: «Il n’est rien de plus mesquin que le poltron revenu de sa peur…»

Sans renoncer à ce nationalisme qui anime l’âme québécoise depuis quatre siècles, le chef de l’ADQ a proposé l’affirmation de l’autonomiste, plutôt que la rupture du séparatiste. «S’affirmer sans se séparer», a-t-il dit. Et les Québécois ont d’autant plus aimé cette promesse que, dans leur esprit, il y a des choses plus urgentes à entreprendre que l’organisation d’un référendum sur la souveraineté.

Les élections du 26 mars sont toute une consécration pour le jeune Mario Dumont — 37 ans le 19 mai prochain —, qui a présidé la Commission jeunesse du Parti libéral sous Robert Bourassa. En 1993, il a rompu avec les libéraux et fondé son propre parti, qu’il vient de mener pour la quatrième fois dans une campagne électorale. D’abord élu seul, il n’avait jamais réussi par la suite à faire élire plus de quatre députés à l’Assemblée nationale… Il en a aujourd’hui 40! Et il forme l’opposition officielle.

Avec son slogan «On passe à l’action», l’ADQ a incarné le ras-le-bol de ceux qui veulent «passer à autre chose», sans perdre leur temps dans des querelles entre souverainistes et fédéralistes. Pragmatique, Mario Dumont a aussi un sens de la formule qui plaît. À Bernard Derome, qui lui demandait s’il était populiste, il a répondu en pouffant de rire: «Chaque fois qu’André Boisclair m’accuse de populisme, c’est quand les gens disent qu’ils m’ont compris. Je pense qu’il y a un peu de jalousie de sa part, car les gens ont généralement du mal à comprendre ce qu’il veut dire, lui!»

Le scrutin du 26 mars n’est pas un feu de paille allumé par la popularité du chef de l’Action démocratique. C’est l’explosion d’une révolte trop longtemps contenue et qui couvait un peu partout au Québec. Seul Montréal a résisté. Le Parti québécois avait son «problème québécois». L’Action démocratique a son «problème montréalais».

Certains ont vu dans le débat sur les accommodements raisonnables une question anecdotique. La frustration de la population — et pas seulement la population rurale ou francophone — est bien réelle, et Mario Dumont a su l’exploiter. À cette frustration s’est juxtaposé un ressentiment contre Montréal — «la grande ville» —, où se commettent tous les péchés et qui est la source de tous nos maux. De cela aussi, Mario Dumont s’est servi, jusqu’à en abuser, sans se rendre compte qu’en dressant le Québec contre sa métropole, c’est l’un et l’autre qu’il affaiblissait.

Mais c’est le Parti libéral qui gouvernera le Québec dans les prochains mois, peut-être pendant une année complète, personne n’ayant intérêt à précipiter de nouvelles élections générales. Avec ou sans Jean Charest? La question est ouverte. Mais les défis restent les mêmes. Ils ont d’ailleurs été exposés dans le budget déposé le 20 février!

On sait que c’est avec beaucoup de difficultés que l’ancien ministre des Finances, Michel Audet, a maintenu un semblant d’équilibre budgétaire, parfois grâce à un rajustement inespéré des paiements de péréquation. Mais l’année financière 2007-2008 commence à peine qu’on annonce pour 2008-2009 un «trou» de 995 millions de dollars.

La dette du Québec, de 125 milliards de dollars cette année, représente 40% du PIB, le double de la moyenne canadienne. Et en dépit des mesures de restriction, les dépenses continuent d’augmenter plus vite que les revenus. La dette grimpe donc de quatre à cinq milliards de dollars par année.

Avec l’appui — quasiment garanti — de l’Action démocratique, le gouvernement libéral pourrait accélérer, une fois pour toutes, la remise en ordre des finances publiques. Mais les centrales syndicales ont mal réagi à l’élection de 89 députés dits de droite, contre les 36 députés progressistes du PQ. La domination de la droite à l’Assemblée nationale fera-t-elle descendre la population dans la rue?

C’est quand même un gros soupir de soulagement que tout le monde a poussé à Ottawa, puisque les souverainistes sont relégués au rang de tiers parti. «Je constate que les Québécois ont réagi favorablement au fédéralisme d’ouverture et que les deux tiers d’entre eux ont voté contre la tenue d’un autre référendum», a déclaré Stephen Harper. «Les Québécois ont donné au premier ministre Charest le mandat de travailler avec les autres Canadiens pour rendre le Québec plus juste, plus vert et plus prospère pour le bien de tous les Québécois, au sein d’un Canada uni», a de son côté précisé le chef libéral Stéphane Dion.

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes? Les mandarins du pouvoir fédéral n’aiment pas beaucoup les «autonomistes», tant il est vrai que le mot est synonyme de «sécessionnistes» ou d’«indépendantistes». Car il est plus difficile de dire non à un gouvernement autonomiste qu’à un gouvernement séparatiste. Et Jean Charest a surtout commis des erreurs qui risquent de coûter cher au Québec.

Le budget fédéral du 19 mars, qui fait la part belle au Québec mais mécontente six provinces sur dix, a été plutôt mal reçu dans le reste du Canada. Et voilà que l’agacement de certaines provinces contre le Québec est devenu colère lorsque «l’enfant gâté de la fédération», Jean Charest, a empoché l’argent d’Ottawa pour annoncer immédiatement une réduction des impôts. Cette décision a été perçue comme de la provocation et le Québec est sorti de cette opération plus isolé que jamais au sein du Conseil de la fédération.

On n’est pas loin de penser, dans le reste du Canada, que Jean Charest est un homme fini et que le prochain premier ministre de la province sera Mario Dumont. Même si le chef de l’ADQ est considéré avec une certaine méfiance — on n’a pas oublié ses batailles pour saboter le travail accompli par Robert Bourassa et Brian Mulroney afin de faire signer la Constitution au Québec, de 1990 à 1992, non plus que sa brève carrière dans le camp du Oui à la souveraineté, en 1995 —, on reconnaît qu’il y a déjà beaucoup d’affinités entre ses militants et les militants québécois du nouveau Parti conservateur. D’ailleurs, en 2006, c’est grâce aux assises de l’ADQ que Harper a pu faire sa percée au Québec. Depuis cette année, l’ADQ a décuplé sa force au Québec et est présente dans sept régions de la province. (Le lendemain des élections, Stephen Harper s’est empressé d’appeler Mario Dumont pour le féliciter, lui aussi.) On pourrait rappeler qu’en 1958 l’Union nationale de Maurice Duplessis avait livré 50 députés, assurant au conservateur John Diefenbaker une des plus importantes majorités aux Communes.

On dit que Stephen Harper serait tenté de répéter le même exploit, avec l’appui délibéré de Mario Dumont et la neutralité bienveillante de Jean Charest. Son budget du 19 mars a même été adopté, le lendemain des élections au Québec, avec l’appui du Bloc québécois.

Désormais, pour qu’il y ait des élections fédérales, il faudrait que le premier ministre conservateur «organise» sa chute, ce qui risque de le faire passer pour un opportuniste. On doit aussi noter que le gouvernement conservateur a présenté un projet de loi imposant des élections à date fixe, les prochaines devant avoir lieu le lundi 19 octobre 2009. Pour blaguer, Stephen Harper aurait confié à Gilles Duceppe qu’il entendait gouverner jusqu’à cette date.

Mais personne à Ottawa ne le prend au sérieux, puisque les sondages récents suggèrent que le Parti conservateur, avec une demi-douzaine de points d’avance dans les intentions de vote, écraserait le Parti libéral et obtiendrait peut-être une majorité de sièges aux Communes s’il allait aux urnes maintenant.

Et qu’attendent les adéquistes de la part du gouvernement de Stephen Harper? Ils seront certainement satisfaits de l’adoption d’un projet de loi omnibus regroupant toutes les mesures destinées à rétablir l’ordre public dans le pays et à renforcer les peines. Mario Dumont est également sur la même longueur d’ondes que les conservateurs fédéraux en matière de protection de l’environnement. Et il existe au moins un terrain sur lequel Harper et Dumont pourraient faire un long bout de chemin ensemble: celui de l’affirmation de l’autonomie des provinces, y compris celle du Québec, bien entendu.

Au lendemain du budget fédéral du 19 mars, Stephen Harper a écrit une lettre personnelle à Jean Charest dans laquelle il précise, entre autres: «Notre plan témoigne aussi du ferme engagement qu’a pris le gouvernement à l’égard du fédéralisme d’ouverture et du respect des champs de compétence provinciaux, notamment en limitant le pouvoir fédéral de dépenser.» Cette limitation du pouvoir de dépenser serait toute une prime au «beau risque» que propose Mario Dumont…

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