Une forteresse appelée Toronto

La grande banlieue de Toronto peut être un terreau fertile pour les conservateurs. Voici pourquoi Erin O’Toole n’a pas pu y récolter les fruits attendus. 

Montage L'actualité

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

Le chef conservateur, Erin O’Toole, avait misé gros sur sa capacité à percer dans le grand Toronto et à récolter une partie de ses 50 précieux sièges. Contrairement à Andrew Scheer, O’Toole est natif de la région de Durham, qu’il représente aux Communes depuis 2012. Il a grandi à l’ombre de l’usine de General Motors où son père était cadre avant de faire le saut en politique provinciale, John O’Toole ayant été député de Durham à Queen’s Park sous la bannière progressiste-conservatrice de 1995 à 2014. C’est donc dire qu’il comptait, entre autres, sur sa connaissance de la région (et ses contacts là-bas) pour réussir à y faire des gains.

Le recadrage politique vers le centre qu’il a imposé à sa formation, déclarant aux côtés du dernier premier ministre progressiste-conservateur, Brian Mulroney, que son parti n’était plus « le Parti conservateur de nos pères », visait tout autant l’électorat urbain que la banlieue, qui penchent généralement plus à gauche que les circonscriptions rurales. 

Or, avec les résultats définitifs du scrutin de lundi, on peut officiellement affirmer que sa stratégie n’a pas porté de fruits. La « forteresse de Toronto » a tenu bon, à une exception près. La circonscription de Thornhill, détenue depuis 2008 par le conservateur Peter Kent, est demeurée bleue en élisant l’ancienne porte-parole de campagne du premier ministre Doug Ford, Melissa Lantsman. 

Que manquait-il donc à la « recette O’Toole » pour réussir à séduire les Torontois ?

Le premier problème d’Erin O’Toole en est un d’authenticité. L’électorat canadien a la mémoire assez longue pour se souvenir de sa campagne à la chefferie conservatrice de l’été dernier, où il s’était présenté comme le « vrai bleu » parmi les candidats. Se plaçant à la droite de son principal adversaire, Peter MacKay, il avait pactisé avec les franges réformistes et socialement conservatrices du parti. Il avait notamment courtisé les bases de Leslyn Lewis et Derek Sloan, les deux candidats le plus fermement à droite, en leur proposant d’être leur deuxième choix. Cette formule avait été gagnante. 

Néanmoins, le pivot rapide vers le centre effectué par O’Toole durant la campagne en a surpris plus d’un — d’abord son propre caucus. Cette tentative de vendre le Parti conservateur comme une formation de « Red Tories » aurait pu réussir en région urbaine, mais il aurait fallu que le terrain soit préparé en amont. Au lieu d’intéresser un électorat centriste, ce virage idéologique a plutôt eu l’effet de semer la méfiance : qui est le « vrai » Erin O’Toole ? Et comment gouvernerait-il s’il était porté au pouvoir ? 

Son changement de discours au mitan de la campagne sur certains enjeux importants pour l’électorat urbain n’a rien fait pour atténuer le scepticisme à l’égard de celui qu’on a surnommé « l’homme de caoutchouc ». La question des armes à feu est particulièrement importante à Toronto, où la violence armée est un véritable fléau. L’année 2019 a battu de tristes records avec un total de 485 fusillades menant à 42 pertes de vie, et 2020 a été presque aussi mortelle. La position de la plateforme conservatrice, qui propose un examen de la Loi sur les armes à feu, et les discussions d’Erin O’Toole avec des dirigeants de la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu qui ont refait surface durant la campagne ont très probablement contribué à ce désintérêt des Torontois envers les conservateurs.

Enfin, une autre des promesses phares des conservateurs, relativement au crédit d’impôt pour le coût des places en garderie, ne semblait pas exactement taillée sur mesure pour les familles torontoises. Le plan O’Toole aurait accordé un remboursement d’impôt de seulement 4 800 dollars à une famille dans la moyenne salariale, alors que le coût d’une place en garderie dépasse les 20 000 dollars par année dans la région métropolitaine. Les promesses libérale et néo-démocrate de places à 10 dollars, en contrepartie, feraient baisser ces frais à autour de 2 500 dollars par année, peu importe le salaire du ménage. Pour bon nombre de familles, ce calcul a dû peser lourd dans la balance. D’ailleurs, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, est lui aussi très conscient de l’attrait de la promesse libérale sur son territoire : après avoir été complètement absent de la sphère publique durant la campagne fédérale, il est sorti de son mutisme mercredi dernier pour annoncer qu’il souhaitait à son tour signer une entente avec le fédéral sur les places en garderie. 

Bref, la stratégie de campagne d’Erin O’Toole de tirer son parti vers le centre dans le but d’interpeller l’électorat urbain, qui accorde de nombreux sièges, était probablement judicieuse. On a notamment vu les conservateurs faire des percées intéressantes au Canada atlantique, une région où le vote de centre droit est en bonne forme, comme l’ont démontré les élections néo-écossaises, mais où les conservateurs fédéraux étaient boudés depuis plusieurs scrutins. Néanmoins, pour les électeurs de la grande ville, la campagne conservatrice avait de sérieux angles morts. 

Reste maintenant à savoir si le caucus d’Erin O’Toole, dont plusieurs membres ont été choqués par sa volte-face idéologique, le laissera affiner cette stratégie et tenter à nouveau sa chance, ou s’il se fera montrer la porte avant le prochain scrutin fédéral.

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