Une histoire (vraie) de pêche

C’est Jean Charest qui l’a dit : le mois de juillet, c’est fait pour se reposer. Un billet de Jérôme Lussier.

Photo: Mark Runnacles/Getty Images
Photo: Mark Runnacles/Getty Images

Politique

C’est Jean Charest qui l’a dit : le mois de juillet, c’est fait pour se reposer.

C’est dans cet esprit que j’ai passé une semaine de vacances sur la côte Est américaine, il y a 15 jours. Le plus loin possible de la politique, même si elle semble toujours nous rattraper.

Au cours de ce séjour au bord de la mer, un petit groupe de vacanciers a décidé de faire une expédition de pêche de quelques heures dans une baie voisine. (Les voyages de pêche en haute mer sont plus excitants, mais coûtent trop cher pour les blogueurs.) On nous promettait une bonne récolte de blue crabs, mais on nous avait avertis que les poissons étaient plus rares cette année. (Les pêcheurs locaux cherchent surtout la fluke.)

Deux heures avant la marée haute, nous sommes donc partis, six d’entre nous, armés de crème solaire, de pièges à crabes et de cannes à pêche. On nous avait donné une carte qui indiquait les sites de pêche les plus fructueux, et une fiche qui énumérait les quotas pour les différentes espèces de poissons et de crabes, de même que les tailles minimales à respecter pour conserver les prises (les spécimens plus petits devant être relâchés).

Puisque la marée n’était pas encore très haute, nous avons commencé par pêcher le crabe. Les crustacés sont assez abondants et faciles à prendre, ce qui rend la pêche plus encourageante, particulièrement pour les pêcheurs de moins de 7 ans.

Et, effectivement, les premières prises vinrent rapidement et dans l’excitation générale. À coup d’un ou deux crabes aux cinq minutes, attirés dans des pièges simplissimes reposant à moins de deux mètres sous le bateau. Notre récolte s’entassait lentement mais sûrement dans un boisseau. (La limite fixée par la loi est d’un boisseau de crabes par bateau, ce qui doit correspondre à une centaine de prises environ.)

Après une heure, alors que nous avions pris une quinzaine de crabes de taille réglementaire, une membre de notre équipage exprima l’opinion que, selon elle, nous en avions assez.

La jeune femme en question avait peu d’expérience de pêche, mais la vue de ces 15 crustacés prisonniers d’un panier de bois, combinée à un fort instinct de justice sociale, suffisait à la convaincre que notre quota devait être atteint.

Compréhensif (mais un peu amusé), le pêcheur le plus expérimenté du groupe expliqua à la pêcheuse du dimanche que les crustacés que nous attrapions étaient très abondants, qu’une quinzaine de blue crabs suffisaient à peine à constituer une entrée pour quatre personnes, et qu’il était de toute façon hors de question que nous nous approchions du maximum de prises permis par la loi. Nous respections par ailleurs scrupuleusement les limites de tailles prescrites.

Notre amie des crabes fut (un peu) rassurée.

Sur ces entrefaites, nous avons interrompu la pêche pour le lunch, après quoi nous avons décidé de tenter notre chance avec la fluke. On ne nous avait pas donné beaucoup d’espoir, mais ce n’était pas une raison de ne pas essayer.

Pendant presque deux heures, il ne s’est rien passé. Peut-être avions-nous raté la marée haute. Nos appâts n’étaient peut-être pas les bons. Le plus jeune membre de notre équipage s’est remis à la pêche aux crabes. La protectrice du crustacé s’est mise à la lecture.

Et puis, soudain, quelque chose mord à une ligne.

À bord, l’excitation est à son comble. Surtout que le poisson inattendu se débat très vigoureusement, ce qui annonce une grosse prise. Le pêcheur chanceux ramène sa ligne de peine et de misère, et réussit finalement à sortir son poisson de l’eau. C’est effectivement une belle prise : un spécimen argenté d’environ 60 cm de long, qui doit bien peser sept ou huit livres. C’est un triomphe.

Le seul problème, c’est que nous ne savons pas exactement ce que nous avons pêché. Il ne s’agit clairement pas d’une fluke, poisson plat d’apparence facile à reconnaître. Notre poisson non identifié est beaucoup plus gros, et (malheureusement) d’allure beaucoup plus générique.

Notre pêcheur-en-chef consulte alors la fiche officielle qui énumère les espèces, les tailles minimales et les quotas à respecter. Malheureusement, celle-ci ne comporte aucune illustration. Il croit d’abord reconnaître un striped bass (bar rayé), mais il n’en est pas certain. S’agit-il plutôt d’un bluefish ? (Il connait mieux les espèces d’eau douce que les espèces marines.) Il sait par contre que les bars rayés sont plutôt rares, et il semble peu probable qu’un groupe de touristes en ait attrapé un à 10 m de la berge, dans une baie peu profonde.

Une chose est toutefois claire : s’il s’agit effectivement d’un bar rayé, il lui manque environ 2-3 pouces pour atteindre la taille minimale réglementaire permettant de garder la prise, soit 28 pouces. S’il s’agit de n’importe quelle autre espèce énumérée sur la fiche, notre poisson satisfait amplement le critère de taille minimale.

Le poisson-trophée est alors placé dans un seau d’eau pendant les délibérations du groupe. À bord de l’embarcation, tout le monde souhaite évidemment respecter la réglementation en vigueur. Mais, à défaut de savoir ce que nous avons pêché, il est impossible de s’en assurer.

Une application stricte du principe de précaution aurait sans doute dû nous amener à rejeter le poisson à l’eau. Mais c’était une si belle prise… et il semblait si peu probable que nous ayons vraiment pris un bar rayé… que nous avons choisi de le garder.

De toute façon, la marée redescend alors, et il est maintenant l’heure de rentrer à la marina. Notre poisson-mystère est dans son seau — pas mort, mais de moins en moins fort. Notre petit moteur mettra une quinzaine de minutes à nous ramener au port.

Arrivés à quai, nous sautons sur la première personne d’allure compétente pour nous enquérir de l’identité de notre poisson : un jeune d’environ 14 ou 15 ans, travailleur d’été en camisole et casquette, qui charge, décharge et nettoie les embarcations de pêche. Il s’étonne de notre prise mais n’arrive pas, lui non plus, à identifier notre poisson avec certitude.

Un autre type arrive alors — bourru, fin quarantaine, carrure d’ours — et il tranche : notre poisson est effectivement un bar rayé, et il doit être remis à l’eau sous peine d’amende. L’homme en question nous regarde à peine (nous parlons une langue étrange et nous aurons quitté son pays d’ici quelques jours, de toute façon), mais il insiste auprès du mousse de 14 ans : «Les poissons trop petits doivent être remis à l’eau sous peine d’amende salée». «You pay a big fine !» répète-t-il. L’amende : c’est tout ce qui semble le déranger.

De notre côté, nous sommes surtout désolés. Notre capitaine s’en veut de n’avoir pas écouté sa première impression. Le pêcheur du poisson-trophée a soudain le triomphe triste. La partisane du quota de 15 crabes se demande si notre récolte de crustacés (une trentaine) subira le même sort que le poisson (non). Même s’il ne s’agit que d’un seul poisson, de taille presque réglementaire, nous avons la désagréable impression d’avoir involontairement contribué à la disparition d’une espèce et à la dégradation de l’écosystème atlantique.

Nous avons remis le bar rayé à l’eau. Après une heure dans un seau, le poisson semblait entre la vie et la mort. Il n’est pas impossible qu’il s’en soit sorti, mais l’espoir était mince.

Puis nous sommes rentrés à la maison. Nous avons mangé nos crabes. Mais nous avons continué à penser à notre poisson.

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Pourquoi raconter cette histoire sur un blogue politique ?

Parce que c’est le mois de juillet, sans doute. Mais aussi parce que derrière l’anecdote de pêche se profile une réalité universelle concernant le rapport personnel à la norme publique.

Il s’agissait, en l’occurrence, d’obéir à la réglementation en matière de pêche. Et trois attitudes étaient en cause.

Notre protectrice du crustacé adhérait avant tout à une norme personnelle. Pour elle, la limite prescrite d’un boisseau de crabes semblait excessive, quoi qu’en disent les agences américaines de protection de la faune. Les quotas et les amendes avaient peu d’importance par rapport à son intuition écologique qu’une récolte de 15 crabes était suffisante. La norme officielle était ainsi respectée de facto, dans la mesure où elle était remplacée par une norme personnelle encore plus exigeante.

Le pêcheur plus expérimenté croyait lui aussi fermement au principe de la réglementation de la pêche. Mais, contrairement à notre pêcheuse zélée, il faisait confiance aux agences de protection environnementale pour fixer une limite prudente et raisonnable. Il souhaitait adhérer à l’esprit et à la lettre de la loi. En apprenant finalement que notre poisson n’était pas réglementaire, il a ressenti — bien davantage que la peur d’une amende — la culpabilité d’avoir enfreint une règle qu’il voulait respecter.

L’ours bourru de la marina, quant à lui, ne semblait préoccupé que par l’amende qui pouvait être imposée à quiconque se faisait pincer en possession de poissons non conformes. La protection de la faune atlantique, la justesse de la norme officielle, ses intuitions personnelles… Tout ça semblait beaucoup moins important (en apparence, du moins) que la sanction économique potentielle. Il adhérait à la lettre de la loi uniquement par crainte des conséquences concrètes de sa violation.

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La discipline d’une norme personnelle, l’adhésion à l’esprit et à la lettre de la règle officielle, le respect mécanique motivé par la peur des sanctions : voilà quelques-unes des attitudes qu’on trouve, en soi ou chez les autres, face à la loi.

Pour toutes sortes de raisons, incluant les différences entre les individus et les contextes, certaines attitudes paraîtront souvent plus légitimes que d’autres. La norme bien fondée des uns sera la règle arbitraire des autres.

Inévitablement, un grand nombre de personnes se retrouveront toujours dans la catégorie de ceux qui respectent la loi seulement pour échapper aux sanctions. Ce n’est pas illégal, et l’on aurait sans doute tort d’attendre autre chose. Tous les gens n’ont pas le loisir de s’intéresser — voire de souscrire — aux fondements critiques de toutes les règles qui s’imposent à eux.

Cela dit, en choisissant de se présenter comme élus et dirigeants légitimes du peuple, certains citoyens font implicitement le choix d’adhérer à un critère plus exigeant. La santé et l’avenir de la démocratie exigent alors d’eux qu’ils témoignent d’une adhésion plus éthique et réfléchie aux lois et règlements dont ils sont ultimement responsables — et qu’ils voudraient imposer à d’autres — qu’il s’agisse de financement politique, d’évaluation environnementale, de prise en charge de patients, ou de sacrifices budgétaires.

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À propos de Jérôme Lussier

Jérôme Lussier est juriste et journaliste. Au cours des dernières années, il a notamment travaillé à Radio-Canada et tenu un blogue au journal Voir, en plus d’avoir été conseiller politique à la Coalition Avenir Québec. Il blogue sur les enjeux sociaux et politiques contemporains à L’actualité depuis 2013. On peut le suivre sur Twitter : @jeromelussier.

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Très bonne réflexion qui n’intéressera que les honnêtes gens. Ces personnes font partie de la majorité silencieuse et ne commentent que rarement ce qu’ils lisent dans Internet. Je fais exception à la règle… Hum !