Une journée dans la vie de Mylène Drouin

Alors que la métropole se prépare à la deuxième vague de l’épidémie, L’actualité a accompagné la capitaine de la santé publique de Montréal dans une de ses (longues) journées de travail.

Mylène Drouin au côté de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et de Philippe Schnobb, président du conseil d'administration de la STM, le 5 mai à Montréal (photo : La Presse canadienne)

Il est à peine 7 h 30 du matin lorsque Mylène Drouin commence son marathon de réunions, virtuelles et en personne, dans son bureau en coin au rez-de-chaussée du pavillon Lafontaine, en bordure du parc du même nom, au cœur de la métropole. « Ma vie est une succession de réunions ! Ça n’arrête jamais, chronométré aux 15 minutes », lance la directrice régionale de la santé publique de Montréal, qui est arrivée une bonne trentaine de minutes avant ses collaborateurs pour éplucher la pile de dossiers, de demandes, de bilans reçus pendant la nuit.

Assise à la petite table au milieu de la pièce, elle enfile un masque en tissu blanc immaculé — plus étincelant que la peinture défraîchie sur les murs — lorsque ses deux collègues entrent et prennent place à moins de deux mètres d’elle.

La baisse importante du nombre de Montréalais qui se rendent dans les cliniques de dépistage de la COVID-19 inquiète le petit groupe en ce 2 juin ensoleillé. « Ça chute pas mal, lance Mylène Drouin en regardant le bilan de la veille. On a une capacité de 2 400 tests, mais on atteint à peine 1 500. Les gens ne se présentent pas. Il fait beau, ils ont recommencé à travailler, ils ont moins de temps. »

Mireille Gaudreau, adjointe à la directrice régionale de la santé publique, replace son masque rose et blanc avant de prendre la parole. « Peut-être qu’ils ont moins peur aussi ? On entend beaucoup de monde dire que la crise est finie. »

En ce début juin, l’île de Montréal, l’épicentre de l’épidémie au Canada, enregistre environ 100 nouveaux cas par jour, très loin de son sommet de 655 du 2 mai. « Ça va bien, c’est presque trop beau pour être vrai », lâche Mylène Drouin, qui se tourne vers Lyne Ouellette, la directrice adjointe à la Direction régionale de la santé publique (DRSP) de Montréal, assise à sa gauche. « Il faut revoir notre stratégie, lui dit-elle. Les cliniques mobiles dans les autobus ont atteint leurs limites et elles coûtent cher à opérer. Ce n’est pas viable à long terme. »

Lyne Ouellette opine avant de réfléchir à voix haute. « Est-ce qu’on regarde du côté des milieux de travail pour offrir un dépistage dans les entreprises ? Est-ce qu’on mobilise les pharmacies ? Tous les CLSC ? » Les trois femmes s’accordent pour y penser encore quelques jours, le temps de consulter leurs équipes. (La santé publique de Montréal annoncera plus tard le retour des autobus de dépistage au garage le 19 juin.)

« Il faut aussi reprendre le dépistage pour les infections transmissibles sexuellement (ITS) », rappelle Mylène Drouin à ses deux collaboratrices. La santé publique n’a pas que la responsabilité des épidémies, mais de tous les problèmes à plus long terme qui affectent la société : tabagisme, grippe, vaccination, inégalités sociales, promotion de l’activité physique, contrôle des ITS… « On a tout arrêté pendant la crise, mais il faut penser à remettre la machine en marche dans d’autres domaines que la COVID », dit-elle.

Avant de terminer la rencontre, vers 7 h 50, Mylène Drouin prévient qu’elle prendra quelques jours de congé entre le 4 et le 10 juin. La directrice régionale est au bout du rouleau et a les traits tirés après trois mois à gérer une situation critique à Montréal — qui compte autant de cas de COVID-19 que les 16 autres régions du Québec réunies. Elle qui n’a d’habitude aucun mal à décrocher du travail une fois à la maison a besoin de faire le vide, d’être moins absorbée par la pandémie. « Ça me prend la tête, j’y pense sans arrêt. Je suis toujours en train de réfléchir à ce qu’on pourrait faire de mieux, à chercher des idées dans les tiroirs de mon cerveau », me dit-elle entre deux réunions.

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L’actualité a pu suivre Mylène Drouin pendant une journée, afin d’offrir aux lecteurs une fenêtre sur la vie et les réflexions de la capitaine de la santé publique de Montréal, qui habite avec trois filles et un garçon à la maison, âgés de 15 à 22 ans — ses deux enfants et les deux jeunes de son conjoint.

Sa fille de 16 ans a trouvé particulièrement pénible l’absence de sa mère depuis le début mars, confie la médecin spécialiste de 46 ans, qui avoue se sentir un peu coupable. « La fin de semaine, je travaille de la maison, mais je ne suis pas présente mentalement. Ma fille me dit que je ne l’écoute pas, même si je l’entends. Elle a raison. »

La Dre Drouin est arrivée à Montréal en 2008, après un séjour à la DRSP des Laurentides. Elle atterrit d’abord comme adjointe médicale au directeur régional de la santé publique de Montréal à l’époque, Richard Massé, l’adjoint et conseiller spécial d’Horacio Arruda pendant la pandémie. Elle gravira les échelons jusqu’au sommet de la santé publique de Montréal en 2018.

Deux fois par semaine, entre 20 h et 21 h, Mylène Drouin, Richard Massé et Horacio Arruda font le point au téléphone sur la situation particulière de la métropole, plus fragile et davantage exposée au virus que les autres régions du Québec en raison de sa complexité sociale, de ses îlots de pauvreté, de sa densité de population et de sa lourdeur bureaucratique qui complique l’exécution des décisions, avec ses cinq CIUSSS qui gèrent les établissements de santé.

Après une courte pause, le temps d’aller se chercher un café filtre dans la petite cafétéria déserte du pavillon Lafontaine, Mylène Drouin sourit au retour en voyant le mot « l’empereur » écrit sur un morceau de papier collé près de la porte de son bureau. Une blague qui tourne depuis le début de l’épidémie. Le responsable de la cafétéria, Dominic, s’amuse à réclamer un bureau fermé, affirmant être le seul à ne pas en bénéficier dans l’édifice. Devant son insistance, ses collègues l’ont surnommé « l’empereur ». Depuis, il colle son surnom sur la porte de certains bureaux, au hasard, pour en réclamer l’utilisation. Ce matin, c’est celui de Mylène Drouin.

« On trouve quand même le moyen de rire un peu, sinon, on ne passerait pas au travers », raconte Jean Nicolas Aubé, conseiller-cadre aux relations avec les médias au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui gère notamment les communications de Mylène Drouin et de la santé publique. De son bureau, au bout d’un long corridor sans fenêtre, il affronte la tempête médiatique depuis le mois de mars. Plus de 650 requêtes de journalistes ont été logées à la DRSP, en plus des 21 conférences de presse organisées en trois mois. « La folie ! C’est plus que pendant toute une année », dit-il.

Sur le bord de la fenêtre du bureau de Mylène Drouin, un petit trophée en forme de micro doré rappelle que c’est elle la championne des interventions médiatiques du service.

Nouvelle réunion dans son bureau, cette fois avec les responsables des éclosions en milieux de garde et de travail. Les services de garde, qui ont repris la veille, le 1er juin, retiennent l’attention. L’île de Montréal en compte 1 500. Dans les dernières semaines, quatre CPE réservés aux travailleurs essentiels ont été touchés par la maladie. « C’est peu, et on a tout géré rapidement. On documente comment se produit l’éclosion pour corriger les failles dans les installations », explique Mylène Drouin.

Sur les 1 500 services de garde, environ 200 sont considérés comme étant plus vulnérables par la santé publique, en raison de leur emplacement dans les quartiers chauds et défavorisés de l’île. « On ne va pas attendre qu’il se passe quelque chose, on va les appeler un par un pour être certain qu’ils prennent toutes les mesures sanitaires nécessaires », explique à Mylène Drouin une des 395 employés de la DRSP, auxquels 220 se sont ajoutés pendant la pandémie à titre d’enquêteurs, d’agents de saisie et de dépisteurs. « Les centres qui appellent pour s’informer sont les plus organisés, les plus prêts, ajoute-t-elle. Ce qui m’inquiète, ce sont les services de garde qui n’appellent pas. Ils sont plus désorganisés, bousculés par le retour des enfants. Ils ne prennent pas toujours leurs courriels. Il faut les appeler ou y aller physiquement. »

Le « fixer » de Mylène Drouin

La rencontre terminée, le conseiller de Mylène Drouin entre en coup de vent dans le bureau. Simon Tessier, 42 ans, cheveux mi-longs et vêtu d’un coton ouaté vert olive à capuchon, est officiellement un agent de planification, de programmation et de recherche à la santé publique. En réalité, il est plus que ça. Elle me le présente comme son fixer, un homme qui règle des problèmes délicats. «Il m’aide à dénouer les nœuds », surtout politiques, depuis le début de la crise, dit-elle en souriant. «Quand ça chauffe, il fait des petits miracles». Les demandes arrivent de partout, autant de l’administration de la mairesse Plante que du cabinet du premier ministre ou d’Horacio Arruda. Faute de temps, Mylène Drouin laisse Simon Tessier faire le tri et éteindre les feux.

En ce mardi avant-midi, Horacio Arruda se prépare à la conférence de presse quotidienne en compagnie de François Legault, et il veut savoir « en urgence » combien d’enquêteurs travaillent à retrouver la trace des malades et de leurs contacts à la DRSP de Montréal. Le directeur national de la santé publique a lu un chiffre dans Le Devoir du matin — 170 enquêteurs — qu’il juge un peu bas. Mylène Drouin et Simon Tessier s’attardent aux chiffres ensemble à partir d’un fichier Excel concocté par les ressources humaines. C’est finalement plus près de 300 personnes. Simon Tessier s’occupera de répondre à Horacio Arruda.

Autre point sur la liste du bras droit de Mylène Drouin : la STM. La Société de transport de Montréal veut savoir si la santé publique recommande aux citoyens immunodéprimés, soient ceux qui ont un système immunitaire plus faible que la moyenne, d’éviter de prendre l’autobus ou le métro. « Ouf, c’est délicat », dit-elle en reculant sur son siège afin de prendre quelques secondes de réflexion. Une telle recommandation aurait pour effet d’interdire pratiquement l’utilisation des transports en commun aux malades chroniques ou aux personnes qui suivent des traitements, notamment contre le cancer. Un choix lourd de conséquences. « C’est toujours comme ça, je dois prendre des décisions tous les jours qui peuvent changer la vie des gens. »

Simon Tessier, le regard compatissant, attend la réponse avant de retourner voir la STM. « Je suis mal à l’aise avec ça, lâche finalement la Dre Drouin. Si quelqu’un a besoin d’aller suivre un traitement ou qu’il doit se rendre au travail malgré sa maladie chronique, je ne peux pas lui interdire les transports en commun si c’est sa seule façon de se déplacer. » Le risque de contracter la maladie dans l’autobus ou le métro est limité, selon des études encore embryonnaires sur la transmission du virus, ajoute-t-elle.

La préparation pour une deuxième vague

Mylène Drouin a cinq minutes de pause avant sa rencontre de 11 h. Elle empoigne un sac de noix sur son bureau et scrute ses courriels. Des dizaines sont entrés dans les dernières minutes. On lui demande notamment son avis sur les tests de dépistage avec la salive, plutôt que les prélèvements avec les écouvillons insérés dans le nez. « Ils sont 10 % moins sensibles que notre test actuel, me dit-elle. Le problème, c’est que ça prend quand même beaucoup de salive, alors ceux qui ont la bouche sèche ne peuvent pas l’utiliser. »

N’empêche, toutes les pistes doivent être explorées pour mieux dépister la maladie lors d’une deuxième vague de l’épidémie, probablement à l’automne. « Toutes les épidémies ont une deuxième vague. Ça va nous prendre beaucoup de tests, facilement accessibles », affirme la médecin spécialiste.

En vue de cette deuxième vague, que la santé publique anticipe moins prononcée que la première — « on sera mieux préparés et les mesures de distanciation physique vont nous aider », dit Mylène Drouin —, l’équipe de la DRSP de Montréal prépare un nouveau protocole pour prêter main-forte aux malades des quartiers défavorisés, avec l’aide des organismes communautaires. Pour les personnes infectées qui vivent entassées à plusieurs dans un petit logement ou les familles monoparentales, s’isoler des autres pendant deux semaines et ne pas sortir de la maison relève du parcours du combattant. « Il faut mieux les appuyer », dit Mylène Drouin.

Le plan prévoit qu’une personne infectée dans un quartier plus pauvre recevra, dès qu’elle apprendra son diagnostic de la part d’un enquêteur de la DRSP, le numéro de téléphone d’un organisme communautaire de son secteur qui pourra ensuite l’aider, au besoin, à faire l’épicerie ou à se rendre à la pharmacie, et même à s’isoler dans un autre lieu que la maison si possible.

Après un lunch de sushis avalés en quelques minutes sur une table de pique-nique près du pavillon Lafontaine alors que des dizaines de Montréalais font leur jogging tout près dans le parc, la Dre Drouin reprend le chemin de son bureau.

Les réunions s’enchaînent. Assis autour d’elle, les membres de son équipe tentent de planifier la rentrée scolaire de l’automne sur le plan de la santé publique. « On fait quoi avec la prévention dentaire ? » demande un collaborateur. Ce travail de sensibilisation dans les écoles est normalement effectué par des hygiénistes dentaires, mais ces professionnels de la santé sont à pied d’œuvre dans la lutte contre la COVID-19, notamment dans les centres de dépistage et dans le suivi des enquêtes sur les cas positifs. La Dre Drouin hésite, avant de trancher. « Repousse la campagne dans les écoles à novembre. On verra à ce moment-là. On va avoir besoin de nos hygiénistes dentaires pour prévenir les éclosions de COVID dans les écoles en septembre », affirme-t-elle.

Mireille Gaudreau et Lyne Ouellet reviennent s’asseoir à la table de conférence de Mylène Drouin, sur des chaises dépareillées. Nouveau point à l’ordre du jour : le deuil. Celui des Montréalais. Celui que la maladie a imposé à plus de 3 200 familles de l’île. Comment souligner la tragédie ?

« La Ville de Montréal ne semble pas vouloir prendre le ballon, alors j’ai fait la demande à la ministre Chantal Rouleau, explique Mylène Drouin à ses collaboratrices. Il faut y penser. » Les idées fusent. Faire sonner les cloches de toutes les églises de Montréal ? Après tout, il faut bien assumer le surnom de la « ville aux 100 clochers ». Imposer une minute de silence ? Créer un monument, par exemple une mosaïque de visages des personnes emportées par l’épidémie ? « Tout le monde veut faire quelque chose, mais personne ne prend le lead », explique Lyne Ouellette.

Mylène Drouin demande à ce que la réflexion se poursuive. Bientôt, la vie va reprendre son cours et il sera trop tard, estime la directrice régionale de la santé publique de Montréal. « Ce n’est pas ça qui va couper la transmission de la COVID, mais je trouve ça important de souligner le drame collectif », dit-elle.