Une tonne de briques

Rien de tel que les bons gros romans, bien lourds et bien denses, pour meubler les longues soirées d’hiver.

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Si les écrivains écoutaient tous ceux qui se plaignent de ne pas avoir assez de temps pour lire, ils ne produiraient que des plaquettes. Heureusement, ils ne sont pas dupes d’un prétexte aussi fallacieux. Ils persistent et signent des volumes de plus en plus volumineux, au risque de faire craquer les reliures.

La saison dernière, c’est Ken Follett qui a battu le record avec Un monde sans fin (Robert Laffont) : 1 285 pages, soit 250 de plus que son autre (déjà monumentale) saga médiévale, Les piliers de la terre ! Mais Thomas Pynchon le suit de près : à 1 216 pages, Contre-jour dépasse de loin son magnum opus, L’arc-en-ciel de la gravité. Dans ce nouveau roman, son sixième en 45 ans, le vieux libertaire des lettres américaines continue d’opposer l’utopie au totalitarisme, la résistance au capitalisme, la contre-culture aux institutions.

L’histoire se résume à peu près ainsi : au tournant du 20e siècle, Webb Traverse, anarchiste pour qui « les arcanes de la dynamite n’avaient plus aucun secret », est assassiné par les hommes de main d’un baron des mines farouchement opposé aux syndicats. Ses trois fils mettront trois décennies à le venger. Entre-temps, des centaines de personnages déboulent. Les innombrables trames du récit, au lieu de se resserrer, prennent de l’expansion comme l’univers après le big-bang. On passe de la science-fiction au western, du traité de maths au vaudeville, on est initié à l’histoire de la mayonnaise et du ukulélé, on étudie la biréfringence du spath d’Islande, on voyage sous les sables à la recherche d’une cité perdue. Plus la cour est pleine, plus Pynchon y jette des circonvolutions alambiquées. « Il y avait pléthore de mystères », écrit-il au milieu de la mêlée. C’est peu dire, et celui de son univers n’en est pas le moindre…

Aussi éclectique et éclaté que Pynchon, Jean-Marie Blas de Roblès nourrit sa fiction de ses expériences peu communes : archéologue sous-marin, spécialiste de l’Antiquité libyenne, l’écrivain a enseigné au Brésil, en Chine, en Sicile. Après deux courts romans publiés à la fin des années 1980, il a passé près de 20 ans à plancher sur son troisième, Là où les tigres sont chez eux, une somme encyclopédique de presque 800 pages qui a raflé cet automne le prix Médicis.

Le héros du roman, Eléazard, s’est exilé dans la jungle brésilienne pour annoter une biographie inédite d’Athanasius Kircher — jésuite ayant réellement vécu au 17e siècle, versé autant en physique qu’en médecine, en paléontologie et en égyptologie, qui aurait pu marquer la science si sa foi ne l’avait aveuglé. « Ce simple trait interdit à Kircher toute prétention à la connaissance : il choisit de croire à l’incroyable », souligne Eléazard. Intercalés dans le roman, les épisodes de la biographie sont des morceaux d’anthologie, égalant Voltaire par leur ironie. Plus Eléazard les étudie, plus il y trouve d’étranges ressemblances avec sa propre vie, celle de son ex-femme géologue, de sa fille cocaïnomane. « Qui a pu se gâcher la vie à fabriquer un tel miroir déformant ? » se demande-t-il, alors qu’il commence à douter de l’authenticité du manuscrit. La réponse est, bien sûr, Blas de Roblès lui-même, qui semble, au contraire, avoir eu un plaisir fou à écrire celui-ci.

Ils sont peu nombreux les romans de plus de 600 pages qui ne méritent pas qu’on en saute quelques-unes. Effigie, d’Alissa York, est une de ces raretés qui exercent sur le lecteur une emprise à laquelle il est impossible, à aucun moment, d’échapper. Le refoulement, on le sait, exacerbe les passions comme les haines, et c’est ce qui bouillonne chez les Hammer, un clan mormon dont le patriarche collectionne les « mariages célestes » et les trophées de chasse.
La première épouse est une dévote répressive. La deuxième, une mère pondeuse, moins attachée à ses rejetons qu’aux vers à soie qu’elle élève. La troisième, la favorite, est une Vénus en fourrures qui se déguise en renard pour débrider les désirs du vieux. Toutes se détestent cordialement. Arrive dans ce nid de vipères Dorrie, recrutée dans le gynécée à 14 ans pour ses talents de taxidermiste, logée dans la grange où elle empaille des familles de loups, de lynx, de grizzlis, qui, elles, ne sont pas polygamiques. Tapi dans l’ombre, épiant tout ce beau monde avec une curiosité malsaine, il y a Lal, le fils aîné, qui souffre d’un complexe d’Œdipe décuplé. « Quel pire péché qu’un fils qui adore une des épouses de son père et en souille une autre ? » Effigie a bien d’autres péchés en réserve.

Contre-jour, par Thomas Pynchon, Seuil, 1 216 p., 49,95 $.
Là où les tigres sont chez eux, par Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 784 p., 37,95 $.
Effigie, par Alissa York, Alto, 616 p., 28,95 $.

Et encore…
Alissa York a passé les 38 ans de sa vie à parcourir le Canada. Née à Athabasca, en Alberta, de parents australiens, elle a passé sa jeunesse à Victoria, a étudié les lettres anglaises à l’Université McGill, a travaillé comme serveuse, fleuriste et libraire à Saskatoon et à Vancouver, a fait du théâtre à Whitehorse, a vécu à Winnipeg avant de se fixer à Toronto, l’an dernier. Avec son mari, l’artiste multimédia Clive Holden, elle a fondé une petite maison d’édition expérimentale, Cyclops Press.

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