Unis contre le terrorisme

GRC, SQ, SPVM… Tous les services de police du Québec se sont unis pour traquer les terroristes, une structure unique au pays. Pour la première fois, les trois patrons répondent ensemble aux questions d’un journaliste.

(Mise à jour le 30 janvier 2017) Les plus importants corps de police présents au Québec ont créé une structure unique au pays pour lutter contre le terrorisme. En janvier 2015, L’actualité a eu un accès exclusif aux commandants de la Structure de gestion policière contre le terrorisme (SGPCT), qui ont alors levé le voile sur le fonctionnement de cette unité. Lors de l’attentat au Centre culturel islamique de Québec, fin janvier 2017, la SGPCT est entrée en activité.

Le trio de choc: Didier Deramond, du Service de police de la Ville de Montréal, Gaétan Courchesne, de la GRC, et Jocelyn Latulippe, de la Sûreté du Québec. (Photo: Jean-François Lemire)
Le trio de choc: Didier Deramond, du Service de police de la Ville de Montréal, Gaétan Courchesne, de la GRC, et Jocelyn Latulippe, de la Sûreté du Québec. (Photo: Jean-François Lemire)

Les traqueurs de terroristes du Québec sont sur le qui-vive. Depuis l’automne, les signalements à la police concernant des menaces potentielles ou des jeunes qui glisseraient vers l’extrémisme violent sont en hausse. Si chaque appel aux forces de l’ordre était un petit point lumineux sur la carte du Québec, celle-ci serait très scintillante, particulièrement dans la grande région de Montréal.

Les attentats en cascade, de Saint-Jean-sur-Richelieu jusqu’à Paris en passant par le parlement d’Ottawa et un café de Sydney, ont entraîné un flot d’informations que la police doit trier, analyser, et à partir desquelles elle doit parfois enquêter.

«Une hausse de l’insécurité génère plus de signalements, alors on doit méticuleusement s’assurer qu’il n’y a pas de menace réelle sur notre territoire», explique Jocelyn Latulippe, directeur général adjoint de la Sûreté du Québec (SQ), responsable des enquêtes et de la sécurité intérieure.

En cette fin janvier 2015, dans une grande salle de conférences lumineuse du quartier général de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, à Montréal, lui et deux autres officiers – Gaétan Courchesne, surintendant principal responsable des enquêtes criminelles de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au Québec, et Didier Deramond, directeur adjoint des activités de soutien aux opérations du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) – viennent de passer plusieurs heures à discuter du dossier de Martin Couture-Rouleau, ce jeune Québécois islamiste de 25 ans qui a happé deux militaires avec sa voiture, tuant l’un d’entre eux, avant d’être abattu par la police de Saint-Jean-sur-Richelieu en octobre dernier.

Les patrons de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Québec, ce sont eux. Ces hommes sont les commandants de la Structure de gestion policière contre le terrorisme (SGPCT), qui regroupe les trois plus grands corps de police du Québec : SQ, GRC et SPVM. Une structure unique au Canada : ailleurs, les corps policiers travaillent ensemble sur des cas précis, mais l’échange d’information sur une base permanente commence à peine.

Après leur réunion, les trois policiers ont accepté, pour la première fois, de discuter avec un journaliste de la menace terroriste au Québec et de la manière de la combattre.

Les hauts gradés assis devant moi, tous trois au tournant de la cinquantaine, sont plus habitués à l’ombre des enquêtes qu’à la lumière médiatique. Ils mesurent leurs paroles pour éviter de révéler des détails opérationnels ou d’éventer des informations sur les enquêtes en cours. Pourquoi alors rencontrer L’actualité ? «Il est temps de faire connaître davantage ce qu’on fait», dit Jocelyn Latulippe, de la SQ.

Selon lui, les risques d’attentat ne sont pas aujourd’hui plus grands qu’ils ne l’étaient avant celui du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, mais la vigilance de la population a grimpé au rythme des grands bouleversements. Une «réaction naturelle» que Gaétan Courchesne, de la GRC, ne veut pas décourager. Car la force du nombre est un précieux atout pour repérer les menaces. «On a besoin de toute l’information possible», affirme Didier Deramond, du SPVM.

Le terrorisme a évolué depuis une quinzaine d’années et les forces de l’ordre sont aux prises avec de nouveaux défis. «On est parti d’un groupe comme al-Qaida, très structuré, qui menait des attaques planifiées – comme à New York le 11 septembre 2001 -, à une idéologie qui se transmet par Internet, où les groupes sont moins organisés, où chacun agit seul, ce qu’on nomme parfois des loups solitaires. Ils sont beaucoup plus difficiles à détecter», explique Jocelyn Latulippe, de la SQ.

Un «loup solitaire», c’est ainsi que médias et policiers ont décrit Martin Couture-Rouleau, dénoncé par son père, inquiet du changement de comportement de son fils. Un signalement typique de ceux que souhaite la police. Or, même si Couture-Rouleau était apparu sur le radar antiterroriste, il est tout de même passé à l’acte. Les autorités lui avaient retiré son passeport en juillet 2014, pour éviter qu’il ne parte faire le djihad en Syrie, mais elles n’avaient pas assez de preuves pour l’arrêter. Les policiers tentent aujourd’hui de tirer des leçons de l’expérience. «Il faut être agiles, flexibles, et s’améliorer», dit Jocelyn Latulippe.

Une centaine d’agents se consacrent à temps plein à la lutte contre le terrorisme au Québec, mais ce nombre peut rapidement doubler ou tripler en fonction des alertes et des enquêtes. «On a 560 personnes formées, qui peuvent se greffer à tout moment à notre équipe», dit Jocelyn Latulippe. Chaque année, des policiers suivent des formations aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en Australie.

La Structure de gestion policière contre le terrorisme est également appuyée par des dizaines d’agents du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), qui relève du fédéral, et par leurs collègues de la GRC, à Ottawa, qui gèrent le partage d’informations avec les autres pays.

Les trois patrons de la SGPCT se réunissent régulièrement. En fonction des menaces et des événements ailleurs sur la planète, certaines de leurs réunions téléphoniques se sont déjà déroulées en pleine nuit.

C’est lors d’une rencontre ultrasecrète dans un hôtel de Montréal, en 2003, que la SGPCT est née. «Après les événements du 11 septembre 2001, il y avait des signalements ici, au Québec, qui nécessitaient un meilleur niveau d’organisation», dit Gaétan Courchesne, de la GRC. Les attentats de New York ont révélé l’échec des forces de l’ordre américaines à communiquer efficacement entre elles. Il fallait éviter cette erreur, affirme Jocelyn Latulippe. «L’avantage d’une structure permanente, c’est de pouvoir plus facilement anticiper ce qui va se passer», dit-il. La prévention est d’ailleurs l’une des quatre missions de la SGPCT, avec le renseignement, les enquêtes et les déploiements policiers en cas d’attaque.

Conformément à la loi canadienne, la responsabilité première en matière de sécurité nationale revient à la GRC. «Mais c’est évident qu’on ne peut pas tout faire seuls. Les enquêtes sont tellement complexes», dit Gaétan Courchesne. Ses deux collègues, assis à ses côtés, hochent la tête en signe d’approbation. Dans ce domaine, fini la vieille compétition entre les verts (SQ), les bleus (SPVM) et les rouges (GRC). Les ressources, tant financières qu’humaines, ne sont pas illimitées. «On se pilerait sur les pieds constamment si on travaillait chacun de notre côté», dit Jocelyn Latulippe.

Un protocole est en place, avec un système d’alerte opérationnelle présentant des niveaux qui s’échelonnent de 0 à 4. Tous les policiers savent quoi faire lorsque le commandement enclenche les différents niveaux.

Les trois commandants ont cru un instant devoir activer les niveaux supérieurs en juillet 2013, lorsqu’un train rempli de pétrole a déraillé à Lac-Mégantic et détruit le centre-ville. Mais rapidement, la piste terroriste a été écartée.

Des sources font état de dizaines de personnes sous surveillance, au Québec, liées au terrorisme. Combien exactement ? Les policiers se regardent. Silence. J’insiste. «Ça change d’une semaine à l’autre, en fonction des enquêtes et des signalements», répond finalement Didier Deramond, du SPVM. «Donner un chiffre ne ferait qu’augmenter le niveau d’insécurité de la population. Même si on surveille plusieurs personnes, ça ne veut pas dire qu’elles sont toutes dangereuses et vont passer à l’acte.»

Dans les dernières années, les forces de l’ordre ont recruté davantage de policiers, analystes et enquêteurs arabophones, qui maîtrisent des dialectes divers, puisque l’arabe n’est pas identique d’une région à l’autre du monde.

Gaétan Courchesne, qui a déjà dirigé des équipes de lutte contre le crime organisé, compare cette adaptation à celle que les policiers ont dû faire pour contrer la mafia italienne : «Les Italiens ont des accents et des dialectes selon leur provenance. On a des gens qui peuvent les comprendre. Et on fait la même chose avec l’arabe», dit-il.

Les défis des prochaines années sont déjà déterminés : demeurer à la fine pointe des technologies utilisées par les terroristes pour échanger de l’information ou recruter des combattants ; prévenir la menace, notamment la radicalisation des jeunes.

Parmi les enquêteurs de l’avenir, on trouvera des whiz kids de l’informatique, dit Jocelyn Latulippe. «On tente d’être à l’affût des nouvelles technologies, que ce soit le « deep Web » [NDLR : le Web invisible] ou autre. On fait le maximum pour être là, mais c’est un défi constant. Ça va tellement vite.»

Et les textos échangés par cellulaire, peuvent-ils les intercepter ? Didier Deramond esquisse un sourire. Il refuse d’entrer dans les détails, mais ne peut s’empêcher de lâcher : «On est en 2015 ! On s’adapte.»

La prévention doit maintenant se faire maison par maison, école par école, salle communautaire par salle communautaire, affirme Didier Deramond, du SPVM. «C’est faux de penser que les mosquées sont un haut lieu de recrutement. Ce n’est pas là que ça se joue. C’est vraiment sur Internet», dit-il.

Sans une vigilance accrue des professeurs, des entraîneurs sportifs, des parents et des leaders communautaires ou religieux, la bataille sera difficile à gagner, convient Jocelyn Latulippe. «Tout jeune qui a un fond de violence peut trouver un site Internet qui va l’attirer et le faire entrer dans la spirale de l’extrémisme. On n’a pas de problème avec les mosquées, mais plutôt avec le sous-sol des maisons de banlieue, où les jeunes vont sur le Web ! Chacun peut devenir le gars qui va, avec un simple couteau ou une auto, commettre une série de meurtres à des fins politiques ou idéologiques. Et il y a souvent un fond de maladie mentale. C’est totalement imprévisible et c’est là qu’est notre défi.»

Le phénomène, nouveau, déstabilise l’entourage de certains jeunes, qui ne sait pas comment réagir, convient Didier Deramond. «Il faut détecter un changement de comportement ou une radicalisation. Ça ne veut pas dire que cette personne va passer à l’acte ou qu’elle est irrécupérable, au contraire. Mais pour le savoir, il faut d’abord avoir l’information», dit l’officier du SPVM.

Les trois services, GRC, SQ et SPVM, font appel au public. Ils augmentent aussi la formation de leurs patrouilleurs. Plus de 400 ont déjà été formés pour repérer ce que les traqueurs de terroristes appellent des «signaux faibles» au sein des collectivités. D’autres le seront bientôt.

«Le problème n’est pas de recruter des informateurs, c’est plutôt de faire en sorte que nos policiers sur le terrain reconnaissent les signes et incitent les communautés à les reconnaître pour nous donner l’information, dit Jocelyn Latulippe, de la SQ. Les patrouilleurs et les enquêteurs doivent identifier les signaux de radicalisation à l’extrémisme, même si quelqu’un a l’air normal. Le défi est là.»

 

Il faut s’inquiéter quand une personne…

– Sociable devient renfermée, change de centres d’intérêt.

– Coupe les liens avec des amis de longue date ou sa famille.

– Tient soudainement des propos désobligeants sur certaines communautés ethniques ou religions. Ou sur les femmes.

– Tient des propos positifs à l’égard d’un groupe qui prône la violence.

 

Le Québec a son protocole

Selon l’ampleur de la menace et les besoins, la police oscille entre cinq niveaux d’alerte opérationnelle.

NIVEAU 0

Niveau de « veille », où seul le Groupe intégré de renseignements est en action. Il fait rapport au commandement des informations reçues de la part de simples citoyens ou des patrouilleurs dans la province.

NIVEAU 1

Met en cause un incident qui nécessite le déclenchement d’une enquête ou le faible déploiement de policiers à un endroit.

NIVEAUX 2 À 4

Gradation en fonction de l’importance de l’incident et du nombre de policiers qui doivent être affectés à l’enquête et à la sécurité de certains lieux stratégiques dans la province (parlement, hôtels de ville, gares, etc.). Un niveau 4, majeur jamais activé au Québec , serait un déploiement de milliers de policiers rapidement, comme à New York le 11 septembre 2001.

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