Vers un État libyen ?

Deux ans après la chute du régime de Kadhafi, l’État libyen tarde toujours à se construire.

Photo : Anadolu Agency / Getty Images
Photo : Anadolu Agency / Getty Images

Deux ans après la chute du régime de Kadhafi, l’État libyen tarde toujours à se construire. L’autorité centrale reste particulièrement faible et les milices semblent avoir pris le pays en otage.

Le Premier ministre Ali Zeidan — à la tête de l’exécutif — et le président du Congrès national général (CNG), Nouri Bousahmein (réputé proche des Frères musulmans), ne partagent par ailleurs vraisemblablement pas le même agenda politique.

Nouri Bousahmein est arrivé au pouvoir en juin 2013 après que la loi sur l’exclusion politique eut été votée au mois de mai 2013. Celle-ci visait à écarter du pouvoir toute personne ayant travaillé ou collaboré avec le régime de Kadhafi.

Cette loi aurait été adoptée en raison des nombreux actes d’intimidation faits à l’endroit des membres du Congrès par les milices, qui n’ont pas hésité à encercler et à occuper les ministères à Tripoli, dont ceux des Affaires étrangères et de la Justice.

Mohamed el-Megaryef, le précédent président du CNG, en fit notamment les frais et dut remettre sa démission malgré qu’il ait été un opposant historique de Kadhafi.

Cette loi voulue par les Frères musulmans visait aussi éventuellement à écarter du pouvoir Ali Zeidan. Le Parti de la justice et de la construction, parti des Frères Musulmans, échoua dans sa tentative de réunir les voix pour démettre Ali Zeidan.

Par ailleurs, l’enlèvement du premier ministre Ali Zeidan par des membres de la Chambre d’opérations des révolutionnaires de Libye (CORL) — qui ne dura toutefois que quelques heures — semblait avoir été réalisé pour l’intimider et l’obliger à démissionner. Il pouvait également s’agir d’une tentative de coup d’État. Cet épisode illustre de manière particulièrement éloquente les tensions et les divisons au sein du théâtre libyen.

Cet enlèvement fit suite à la capture du jihadiste Abu Anas al-Libi par un commando américain, en plein cœur de Tripoli, le 5 octobre dernier. L’opération aurait été perçue comme une ingérence par les milices, et plus particulièrement par le chef de la CORL, Abou Obeid al-Zaouia. Celui-ci aurait déclaré que les complices de l’enlèvement seraient punis, une menace à peine voilée contre le pouvoir exécutif libyen.

Malgré le déni du gouvernement quant à la connaissance de l’attaque, la manière dont s’est déroulée l’opération, ainsi que certaines déclarations, tendent à confirmer les soupçons.

L’enlèvement d’Ali Zeidan dans la nuit du 9 au 10 octobre par les membres de la CORL vise ainsi, en apparence du moins, à le «punir». Néanmoins, il convient de noter que la CORL est la seule milice à avoir été reconnue et adoubée par le président du CNG.

Ce lien ténu, de même que les déclarations d’Ali Zeidan à sa libération, obligent à considérer que les raisons de cet enlèvement sont éminemment politiques, sous fond de rivalité interne entre laïcs et islamistes. S’ajoutent la confrontation des agendas entre les tentatives du gouvernement pour fonder et constituer un ordre étatique et l’ordre anarchique imposé et voulu par les milices.

L’intégration en douceur des milices au sein de l’appareil militaire de l’État présente de nombreuses limites. Par contre, elle offre un délai au gouvernement pour constituer et former une force armée. Les milices les plus volontaires et prêtes à jouer le jeu pourront intégrer les rangs de l’armée libyenne, avant de devoir s’opposer probablement à celles qui épousent davantage une logique de brigandage.

Enfin, le régime libyen est en proie à une difficulté supplémentaire : celle d’établir un ordre social nouveau dépassant les réalités tribales et ethniques — qui sont, historiquement, les cellules de la société libyenne.

 

Adib Bencherif

Chercheur en résidence, Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord

Chaire @RDandurand @UQAM

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