Vieux, Montréalais, intellectuels… Mais de qui parle-t-on ?

Les clichés sont souvent à côté de la plaque. En abuser est risqué, particulièrement en politique.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

On croyait la « vieille Anglaise » des années 1970 reléguée aux oubliettes, mais un caricaturiste de talent vient de la ressortir des boules à mites pour marquer le dédain anglophone d’autrefois envers René Lévesque.

C’est un gros cliché déjà pas si juste dans le passé. Car qui a toujours levé le nez sur Lévesque et continue de le faire sur ses rejetons politiques ? Les grands financiers et les hauts dirigeants de multinationales. Voilà qui aurait été percutant à illustrer.

Autre cliché qui a la vie dure : les « vieux péquistes ». Pourtant, l’âge moyen des candidats du Parti québécois est de 39 ans, comme ceux de Québec solidaire (QS). C’est néanmoins à Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de QS, que l’on doit le retour de cette expression dans la campagne électorale. Il est vrai qu’il l’a employée en l’associant aux « vieux libéraux » qui, dit-il, constituent désormais la CAQ.

Est-ce qu’il parlait de leur âge ? Avec une moyenne de 49 ans, les candidats de la CAQ ne sont pourtant pas encore grabataires… Peut-être visait-il leurs années de militance ? On notera alors que bien des membres de QS sont là depuis les débuts de la formation, en 2006, et qu’ils militaient depuis bien plus longtemps encore dans les groupes politiques qui ont contribué à sa création. Doit-on en déduire que le parti est un amalgame de vieux gauchistes ?

On aura en fait compris que le terme « vieux » ne sert pas à préciser, mais à dénigrer. Ne nous en offusquons pas ! Vieillir est notre lot commun, individus comme organisations. Un jour, même les politiciens de 30 ans ou les partis récents se retrouveront « vieux ». Le choc ! Mais on s’y fait, avec désormais un sourire en coin face aux p’tits jeunes qui se croient préservés du passage des ans.

Plus complexe est le cliché du Montréalais. Le premier ministre François Legault dit plutôt : « les gens de Montréal ». Il l’a fait à deux reprises dimanche, lors de l’émission Cinq chefs, une élection à la télévision de Radio-Canada. « Les gens de Montréal », a expliqué M. Legault, regardent de haut « les gens de Québec et Lévis » quand il est question du projet de troisième lien entre ces deux villes, alors que ce n’est pas de leurs affaires.

De même, « les gens de Montréal » n’ont pas à décider si le seuil d’émission d’arsenic permis à la Fonderie Horne est convenable. Seuls « les gens de Rouyn-Noranda » sont concernés, alors à eux la parole.

On peut croire que le terme « les gens de Montréal » inclut sans équivoque quelqu’un né à Sainte-Anne-de-Bellevue, dans un arrondissement montréalais ; qui a créé une entreprise dont le siège social est à Montréal ; qui encore récemment, et pendant plus de 20 ans, habitait Outremont, autre arrondissement montréalais ; et qui, il y a quelques mois, s’est installé à L’Île-des-Sœurs, encore dans un arrondissement montréalais.

Bref, François Legault passe haut la main le test du Montréalais pur jus.

Il faut donc croire qu’il ne devrait pas lui non plus se mêler de donner, encore moins dicter, son avis sur le troisième lien. Après tout, il ne s’y connaît pas plus, pas moins que tous ces Montréalais qui, à cause du travail, de congrès, d’études ou d’amour de la capitale, en fréquentent les artères sans pourtant voter à sa mairie.

Si l’expression « les gens de Montréal » correspond toutefois à une autre définition aux yeux du premier ministre, il faudrait le préciser. Sont-ce des personnes obtuses qui ne sortent jamais de leur île (aspect qui semble avoir échappé à François Legault qui, dimanche, se demandait pourquoi Montréal aurait droit à plus de ponts que Québec…) ?

S’agit-il plutôt de « gens » issus d’un certain quartier — nommément du Plateau-Mont-Royal où, comme le veut un autre cliché, s’entasseraient des hordes d’écolos radicaux (à côté des Français, bien sûr) ?

À moins que la formule « les gens de Montréal » ne fasse référence au fait que ceux-ci ont été si peu séduits par les charmes caquistes qu’en 2018, les 27 circonscriptions de l’île leur ont résisté, à deux exceptions près ? Cela en ferait dès lors une collectivité étrange aux yeux du premier ministre.

Bref, « les gens de Montréal » forment-ils une réalité géographique, identitaire ou électorale ? Et est-ce que cela signifie qu’à l’inverse, tous ceux qui habitent à l’extérieur de Montréal doivent dorénavant s’abstenir de critiquer ou commenter ce qui s’y passe ? Mais ce serait la fin de tout débat !

Tout cela n’arrive toutefois pas à la cheville du cliché absolu au Québec, celui qui remonte à au moins 100 ans et qui fait toujours son effet : l’intellectuel.

L’intellectuel se passionne pour des idées, des concepts, des abstractions — la démocratie, par exemple. Le genre de thème qui, autour d’une table, soulève moins la curiosité qu’une intrigue de District 31, moins les passions qu’un épisode d’Occupation double, moins de colère qu’un passeport vaccinal…

Et pourtant, même si on en parle peu ou pas, c’est ce qui fait l’assise de nos sociétés. Un intellectuel va donc de temps en temps en causer.

Il sera par exemple soucieux de la qualité du débat public, de la solidité de l’opposition, de la vitalité de la société civile, du rôle des institutions ou de la juste représentation des citoyens au Parlement… « Constituante », « référendum », « réforme du mode de scrutin » sont des mots associés à ses réflexions.

Certes, cela peut se traduire par des discussions savantes, même jargonneuses, mais ce n’est rien de très différent de ce qui se vit à l’Assemblée nationale quand un député doit se pencher sur l’étude détaillée des articles d’un projet de loi ou qu’il doit essayer de comprendre l’organigramme d’un ministère. Comme dirait le premier ministre, personne ne se bat dans les autobus pour ça ! Pourtant, l’intellectuel comme l’élu se livrent ainsi à des activités indispensables à la santé de notre société.

Il est vrai toutefois que les intellectuels ont la fâcheuse habitude de poser des questions, de douter, de bousculer, de déranger, et de le faire à haute voix. Au Québec, pays du consensus, cela n’est guère apprécié, d’où sans doute le mépris facile qui les entoure.

Mais on attend plus de discernement de la part de quelqu’un qui est au pouvoir. Après tout, les intellectuels sont les premiers que les dictatures emprisonnent. À l’inverse, les démocraties devraient se faire un point d’honneur de les respecter.

Donc, à Radio-Canada dimanche, quand François Legault a réduit à « quelques intellectuels » ceux qui veulent réviser notre mode de scrutin, il est tombé dans de tristes ornières. C’était d’autant plus surprenant que certains, sur les réseaux sociaux, lui reprochent une activité d’intello : son amour de la lecture, qu’il aime faire partager.

Je préfère croire que son exclamation témoignait plutôt de la même impatience que lorsque l’opposition le talonne de trop près à l’Assemblée nationale. Le premier ministre n’aime pas être remis en question.

Pourtant, 60 % des Québécois jugent préoccupant l’écart entre le nombre de sièges gagnés et le pourcentage du vote obtenu, selon un sondage Léger. Cela justifie que le premier ministre doive expliquer pourquoi sa promesse de réforme a été abandonnée. Un sondage, c’est quand même plus indicatif des soucis collectifs qu’attendre les batailles dans les autobus.

Encore un beau cliché d’ailleurs que celui-là : dans la vraie vie, tout le monde y a les yeux rivés sur son cellulaire !

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Je suis bien d’accord que l’intellectuel est trop souvent traité comme le clou qui dépasse. Au Québec on craint plus que tout d’être chassé du troupeau et on punit ceux qui le quittent.

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Madame j’adore vos réflexions et commentaires. Vous avez, d’après moi, une opinion éclairée.
Vous me faites rire aussi à cause de la justesse de vos remarques et vos interrogations exprimées avec humour. Cela nous amène à une réflexion positive.
Lâchez pas!

Merci

Lyse Beaudry

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Jadis, hélas, j’étais un fidèle client du EATON centre ville. Je n’ai jamais rencontré de problème avec les vendeuses, même anglophones, toutes gentilles… Maudits clichés!

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La société québécoise est fort bizarre car elle est une des rare qui dédaigne ses aînés et utilise le mot «vieux» pour mépriser ceux qui ont de l’âge. Généralement, dans les sociétés civilisées, les aînés sont respectés en raison de leur expérience et, souvent, leur sagesse. D’ailleurs on parlait autrefois des «sages» et ça ne concernait pas les élèves tranquilles de l’école primaire mais bien les aînés qu’on voulait consulter pour éviter de réinventer la roue. Même ici, à côté de nous, les peuples autochtones ont un grand respect pour leurs aînés qui sont partie intégrante et active de la société.

Quant aux intellectuels, là on est tombé bien bas car on parle aussi de «woke», un mot que le PM Legault galvaude comme insulte à tous vents. Ces maud… intellectuels ne digèrent pas de s’être fait passer un sapin par ledit Legault avec le bris de sa promesse d’élections plus démocratiques à la proportionnelle. Un enfant pourrait comprendre que c’est antidémocratique qu’un homme soit chef d’état avec seulement 40% des votes des électeurs et que ça veut dire que la majorité des électeurs ont voté contre.

De toute évidence, ce ne sont pas les intellectuels qui mènent la province car si on en croit la tendance, le même Legault et son parti seront réélus haut la main le 3 octobre. La majorité des électeurs n’a donc pas compris qu’ils se sont fait passer un sapin et vont récompenser le délinquant avec un nouveau mandat quasi dictatorial. Legault peut bien détester les woke et les intellectuels mais il a carte blanche et il peut allègrement gouverner sans eux. Bon, quand allons-nous réinventer la roue?

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Bonjour,vous écrivez ..Après tout, les intellectuels sont les premiers que les dictatures emprisonnent.. les intellectuels de gauche et les milieux de la gauche universitaires sont les premiers a appuyer les partis d’extrême gauche ,les dictatures communiste et les régimes répressif .

Ici au Québec le maoiste Charles Gagnon du journal marxiste léniste En Lutte de F., David en était un .. ses écrits trouvaient des échos favorable dans les milieux de la gauche universitaire du Québec et même au au-delà .

Alain Badiou Badiou a derrière lui, une longue histoire d’intellectuel engagé en faveur du communisme et des régimes totalitaristes et il n’es pas le seul

Jean Paul Sartre et combien d’autre comme lui se sont fait les apologistes du maoisme ,de mai 68 ,de l’ex URSS et des dictatures marxiste .

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