Vote autochtone : le grand chef ignore son propre appel

«Votez, votez, votez», répète Perry Bellegarde aux autochtones, qui sont nombreux à bouder les urnes. Mais le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations n’a lui-même jamais voté aux élections fédérales, a-t-il avoué.

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Perry Bellegarde (à droite), chef de l’Assemblée des Premières Nations, en compagnie de Thomas Mulcair, chef du NPD, lors d’une réunion organisée en juillet 2015. – Photo : NPD du Canada/Flickr

«Votez, votez, votez», répètent aux autochtones depuis des semaines l’Assemblée des Premières Nations (APN) et son grand chef, Perry Bellegarde. Mais voilà que lui-même envisage de ne faire nul cas de son propre appel.
Politique

C’est la révélation étonnante qu’il a faite mercredi en conférence de presse, alors qu’il présentait ses demandes aux différents partis afin de réduire le fossé qui sépare les autochtones des autres Canadiens en matière de santé, d’éducation, de logement, de justice et ainsi de suite.

Perry Bellegarde affirme sur toutes les tribunes que les autochtones peuvent faire pencher la balance dans 51 circonscriptions, mais lui pourrait refuser d’y contribuer. En fait, il n’a jamais voté aux élections fédérales parce que, dit-il, il a toujours occupé des positions de leadership et tenait à son impartialité.

Pour lui, c’était aussi une façon de montrer du respect pour les aînés de sa nation, qui lui ont toujours conseillé de ne pas voter, persuadés que ce ne sont pas les partis formant le gouvernement qui doivent honorer les obligations découlant des traités signés avec les Premières Nations, mais la Couronne elle-même.

En invoquant cet argument pour justifier qu’il puisse ne pas voter le 19 octobre, Bellegarde torpille ses propres efforts, car c’est exactement le genre de raison que donnent beaucoup d’autochtones pour ne pas voter. Et ils sont nombreux à bouder les urnes.

Selon Élections Canada, le taux de participation moyen sur les réserves est d’environ 44 %, soit bien en deçà de celui du reste de la population. En 2011, ce taux était de 61 %.

Mal à l’aise, Perry Bellegarde a reconnu qu’il pouvait nuire au message de l’APN. Il a d’ailleurs indiqué qu’il pourrait revoir sa décision. Il a le mérite d’avoir dit la vérité, mais il est incompréhensible qu’il n’ait pas réfléchi à ses positions passées à la lumière des arguments qu’il sert lui-même aux autochtones récalcitrants. Voter, dit-il, est un geste de souveraineté individuelle qui ne remet pas en question l’appartenance à une nation autochtone, la double citoyenneté étant une réalité contemporaine.

Il y a aura des déçus, car son appel au vote a eu beaucoup d’écho et sa propre organisation met les bouchées doubles. L’APN travaille avec Élections Canada pour sensibiliser les autochtones au vote et atténuer les obstacles à leur participation (éloignement, établissement de l’identité, méconnaissance des règles, etc.).

Des autochtones ont repris le message, y compris la nouvelle Miss Univers, Ashley Callingbull, qui a invité les Premières Nations à contribuer à défaire le gouvernement Harper. Perry Bellegarde, lui, tient à rester neutre. Il invite seulement à un vote «informé».

On sent qu’il préférerait ne pas se retrouver face à Stephen Harper, qui ne lui a pas parlé depuis janvier dernier, mais le grand chef a un certain devoir de réserve, car il devra travailler avec le prochain gouvernement élu, quel qu’il soit.

Cette attitude est compréhensible, mais pas son hésitation à aller voter dans le contexte d’une élection fédérale, qu’il présente lui-même comme étant cruciale pour les peuples qu’il défend.

Réactions de Mulcair et de Trudeau

Cela n’a toutefois pas refroidi le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti libéral du Canada (PLC), qui ont tous deux pris des engagements durant cette campagne pour répondre à certaines des préoccupations des autochtones.

Le chef néo-démocrate, Thomas Mulcair, a contacté Bellegarde en matinée pour discuter du plan de l’APN et lui manifesté son appui. «Le NPD sera un partenaire fiable qui collaborera avec les peuples autochtones pour inaugurer une nouvelle ère de respect et de collaboration de nation à nation, a fait savoir Mulcair par voie de communiqué. Nous avons bien entendu les priorités de l’APN et sommes impatients de travailler avec elle pour enfin passer à l’action. C’est une priorité pour le NPD et c’est une priorité personnelle.»

Le chef libéral, Justin Trudeau, a fait savoir, par Twitter, qu’il l’appuyait aussi. Il a réitéré son désir de «rétablir une réelle relation de nation à nation avec les Premières Nations».

Le plan en question (document pdf) est copieux, mais à la mesure du retard qui ne cesse de s’aggraver. Il prévoit une série de gestes à faire dans les 100 premiers jours du prochain mandat et d’autres mesures étalées sur deux ans, le tout assorti d’un financement équitable et prévisible. Tout y passe : l’éducation, les services sociaux et de santé, le logement, les infrastructures, la justice, l’emploi, l’environnement, le respect des droits ancestraux et issus de traités, les questions liées aux terres et aux ressources (dont le partage des revenus), la révision de plusieurs lois et, surtout, l’établissement d’une nouvelle relation fondée sur la collaboration.

On ignore le coût de tout cela, puisque Bellegarde se garde d’évoquer un chiffre, mais le chef reconnaît qu’il sera élevé. Pour avoir raison des résistances, il présente la chose comme un investissement dans de meilleures conditions de vie pour les Premières Nations, ce qui, à long terme, favorisera leur pleine participation économique et une réduction des dépenses sociales.

Cela profitera à tous, dit-il. «Il ne s’agit pas ici que de politique électorale. Il s’agit de notre avenir collectif», a-t-il dit. Mais il ne sait toujours pas si, une fois armé de la réponse des partis, il participera à ce choix fondamental…

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Permettez-moi d’apporter une petite correction à votre texte. La très charmante Ashley Callingbull n’a pas été élue « Miss Univers » mais plutôt « Mrs (Madame) Univers » puisqu’elle est mariée Ashley Burnham.

Il ne faut pas confondre ces deux concours lorsque le plus prestigieux d’entre tous, s’adresse à de « vraies » demoiselles, alors qu’il a été acquis si je ne me trompe pas par le non moins « charmant » Donald Trump depuis 1996, dont on parle aussi un peu ses temps-ci et qui a tout simplement et fort modestement invité les électeurs américains à voter pour lui….

L’organisation de Mrs Univers est basée à Sofia en Bulgarie, organise le concours depuis 2007 et s’adresse aux femmes de 25 à 45 ans.

Espérons que l’appel d’Ashley Callingbull-Burnham sera entendu à défaut de celui de Perry Bellegarde.

En 2011, c’était tout de même si je ne m’abuse, 7 candidats issus des Premières nations qui avaient été élus à la Chambre des communes. Parmi les candidats à l’élection 2015, on trouve notamment Michèle Audette qui finalement sollicitera le vote des habitants de Terrebonne.

Les astres sont plutôt bien alignés pour les électeurs d’origines autochtones et il serait bien dommage qu’ils ne fassent pas en très grand nombre entendre leurs voix.

La réalité autochtone du Canada est bien plus complexe que ce que Mme Cornellier suggère. Pour la majorité d’entre eux, à tort ou à raison, les gouvernements sont des entités étrangères vouées à leur extinction comme peuples et voter est un signe d’acceptation et de soumission à un état étranger. L’APN marche sur des oeufs dans le cadre de ces élections et ils le savent très bien; ils prennent un risque considérable en encourageant les autochtones à voter mais c’est vraiment de la « realpolitik » sachant que la menace que présente le gouvernement Harper pour l’avenir des peuples autochtones est réelle et croissante.

N’oubliez pas que le gouvernement de Paul Martin avait négocié une entente de nation à nation entre le fédéral, les provinces et territoires et les peuples autochtones du pays à Kelowna et que le budget pour soutenir cet accord était sur la table. C’est le PM Harper qui dès son élection quelques mois plus tard à torpillé cet accord et poussé la question autochtones dans les limbes, ce qui a déclenché une série de protestations dont la plus notoire est le mouvement « Idle no More ».

Il ne faut pas oublier non plus que le Canada a la solution pour un processus de décolonisation et de réconciliation qu’on peut trouver dans les plus de 400 recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones (la Commission Erasmus – Dussault) à grand frais pour les contribuables mais les gouvernements fédéraux successifs depuis 1996, date du rapport, ont carrément ignoré ces recommandations et le rapport a été tabletté.

L’urgence ici pour les peuples autochtones ce n’est pas de savoir s’ils devraient voter aux élections car la réponse est claire: c’est non car ce serait l’acceptation d’un système politique colonial qui vise à leur éradication éventuelle, en tant que peuples. L’urgence c’est de tenter de s’allier aux autres Canadiens progressistes qui veulent rétablir un peu de démocratie et d’humanité dans ce pays et, pour les peuples autochtones, enrayer une dérive gouvernementale qui risque de leur coûter très cher (pas en argent mais en espérance de continuer en tant que peuples) si les conservateurs sont réélus.

Dans ce contexte, l’APN a le mérite de prendre le risque d’appeler ses ouailles à voter mais pour le Grand chef Bellegarde, le risque c’est qu’il va avoir à négocier avec le pouvoir fédéral responsable en vertu de la constitution des peuples autochtones et la perspective de faire face au PM Harper pendant encore 4 ans est très réelle…