Washington retient son souffle

Le temps est suspendu à Washington. Alors que l’administration Obama finit de remplir ses cartons et que celle de Donald Trump s’apprête à entrer en fonction, la ville, historiquement démocrate — on y a voté pour Hillary Clinton à 93 %! —, continue de vaquer aux affaires courantes, mais l’inquiétude y est manifeste. 

Photo: avec l’aimable autorisation de la galerie Bryce Wolkowitz © Stephen Wilkes
Photo: Stephen Wilkes, avec l’aimable autorisation de la galerie Bryce Wolkowitz.

«Le 9 novembre, au bureau, les gens étaient carrément sonnés. Atterrés.» C’est ainsi que Stéphane Aquin, Québécois établi à Washington depuis deux ans, décrit l’état d’esprit dans lequel il a trouvé ses collègues au lendemain de l’élection de Donald Trump. Cet ancien conservateur du Musée des beaux-arts de Montréal, qui dirige aujourd’hui le Hirshhorn, un grand musée consacré à l’art contemporain, est bien placé pour mesurer l’inquiétude ambiante, dans son milieu, traditionnellement opposé au conservatisme, et au-delà: «Trump veut “vider le marais”, comme il dit, et la fonction publique étant pour beaucoup dans ce marécage qu’il souhaite assainir, ça fait flotter sur la ville un stress, évidemment.»

Un stress canalisé, cela dit, les habitants de la capitale (qui compte quelque 300 000 fonctionnaires fédéraux) ayant l’habitude de composer avec la pression. «Je sens une prudence, très washingtonienne, ajoute-t-il, qui incite les uns et les autres à ne pas crier au loup, à observer comment va évoluer la situation sans perdre son sang-froid. Après tout, Trump a promis tout et son contraire!»

Dans les rues, on ressent a priori beaucoup plus d’assurance calme et de prestige que d’anxiété. Avenues larges bordées d’immeubles de style néoclassique, perspectives élégantes, dont la plus spectaculaire est sans conteste celle du National Mall, cet immense rectangle de verdure qui s’étale entre le Lincoln Memorial et le Capitole, trois kilomètres plus loin… Washington, où la construction de gratte-ciels est interdite et qui ressemble fort peu aux autres métropoles américaines, en impose.

Il ne faut cependant que quel­ques heures au visiteur pour s’en rendre compte: Washington est plus bigarrée qu’il n’y paraît. Moins paisible, aussi: dans les faits, la capitale des États-Unis n’est pas exactement sécuritaire, avec un taux d’homicides de 21,17 pour 100 000 habitants (contre moins de 1 pour Montréal!).


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Sérieuse et disciplinée dans les quartiers des ministères et des ambassades, elle devient moins lisse dès qu’on emprunte une avenue de traverse, qui peut nous conduire en quelques minutes dans ce qu’on nomme ici les ghettos de la ville, Anacostia, par exemple, où les efforts de revitalisation entrepris ces dernières années n’empêchent pas que le quartier ait encore mauvaise presse.

Ces efforts en question, louables, contribuent à un problème criant à Washington: l’embourgeoisement (dans les forums de discussion, la ville est fréquemment surnommée la «capitale de la gentrification»). Dans U Street Corridor, par exemple, secteur historiquement afro-américain et l’un des berceaux du jazz (Duke Ellington y est né, Ella Fitzgerald et Louis Armstrong y avaient leurs habitudes), la vie de quartier change à vitesse grand V. De chics restaurants, éthiopiens entre autres (on compte une importante communauté éthiopienne à Washington, dont l’origine remonte aux années 1980, quand plusieurs familles ont fui un pays alors en proie à l’instabilité politique et à la famine), délogent les bouibouis et les loyers montent en flèche, ce qui provoque un vif mécontentement chez ceux «qui n’ont plus les moyens».

Plus à l’ouest, on flâne dans Georgetown, charmant quartier adjacent à l’université du même nom. Quartier décontracté, à hauteur d’hommes et de femmes, mais dont on dit que la valeur de la moindre maison atteint allégrement les sept chiffres. «L’endroit est sympathique, mais ça devient très BCBG», laisse échapper un serveur de chez Maxime, une brasserie de M Street, principale rue commerçante du secteur.

Quel que soit le sens de la promenade, à Washington, tous les chemins ramènent au Mall cité plus haut. Le Mall, c’est entre autres le territoire de la Smithsonian, une institution créée en 1846 et vouée à la diffusion du savoir, qui regroupe aujourd’hui 19 musées (dont l’entrée est gratuite !) et 9 cen­tres de recherche. Le Hirsh­horn en fait partie. La nouvelle Administration au pouvoir pourrait-elle compromettre son avenir, quand on sait que le financement de la Smithsonian provient aux deux tiers de l’État? «Durant sa campagne, Trump n’a rien dit au sujet des arts, explique Stéphane Aquin, alors la menace, s’il y a lieu, est encore imprécise. Cela dit, son discours est nettement anti-intellectuel. Selon lui, les élites mentent, il ne faut pas les écouter, alors au sein d’une institution consacrée au savoir et à la réflexion, ça génère des appréhensions. Il reste que la Smithsonian est le symbole de l’investissement de l’État dans le savoir. Ça me semble difficile de s’y attaquer de façon frontale.»

Méfiance, diplomatie imposée, froncements de sourcils. Ce serait un euphémisme de dire que Washington n’est pas un territoire naturel pour le milliardaire et président élu. Et le fait qu’il y ait ouvert en octobre dernier l’un de ses clinquants hôtels n’y change rien. Or, pour une ville qui a l’habitude de dicter les règles du jeu, l’élection de Donald Trump constitue un cinglant rappel que les États-Unis se sentent, à bien des égards, farouchement indépendants du petit district censé fédérer l’Union.

Washington 101

Dans les années qui ont suivi la Déclaration d’indépendance américaine, en 1776, on cherche un lieu pour l’édification d’un centre où seraient défendus les intérêts des 13 États que compte alors l’Union. On se met d’accord sur cet endroit, sur les bords du fleuve Potomak, à cheval sur les petites villes de Georgetown et d’Alexandria, qui deviendra le District de Columbia et qui n’est depuis, en pratique, sur le territoire d’aucun État. D’emblée, il a été décidé par le premier président des États-Unis, George Washington, et par ceux qui l’entouraient que cette ville aurait le faste des capitales européennes. C’est d’ailleurs à l’architecte Pierre Charles L’Enfant, d’origine française, qu’on a demandé d’en dessiner le plan initial, et ce n’est qu’en 1800, après quelque 10 ans d’un chantier titanesque, que les installations ont commencé à accueillir l’administration fédérale.

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