Y a-t-il trop de journalistes à L’Isle-Verte ?

En 2014, c’est ainsi qu’on couvre les tragédies comme celle de Lac-Mégantic ou les récents événements de L’Isle-Verte : à l’excès. Comme le malheur, le journaliste n’arrive jamais seul, dit le blogueur Mathieu Charlebois : il vient avec son caméraman, son photographe et ses collègues des autres médias.

Quand vient le temps de parler de tragédie, on ne fait pas mieux que les Grecs de l’Antiquité.

Sophocle, Euripide et les autres, ce sont des pros de la tragédie. Mais si Sophocle avait à réécrire Antigone en 2014, il le ferait sans doute autrement.

D’abord, il ajouterait un acte où l’on entendrait le point de vue du voisin d’Antigone. «On est tous restés bien surpris. C’était une fille tranquille, Antigone. ‘À menait pas trop de train…»

Puis, un autre passage nous présenterait les hypothèses du quincaillier de Thèbes, un gars qui ne connaît rien, mais à qui l’on demanderait quand même son avis. «Pour moi, c’est un complexe d’Œdipe, son affaire. C’est son père, après tout.»

Le point culminant de l’œuvre serait sans doute une entrevue exclusive avec Ismène, la sœur d’Antigone. Une entrevue forte en émotion, menée par un chœur composé de 14 Denis Lévesque.

Et, bien entendu, la pièce serait jouée en continu, 24 heures sur 24.

C’est qu’en 2014, c’est ainsi qu’on couvre les tragédies comme celle de Lac-Mégantic, le congédiement d’un entraîneur du CH ou les récents événements de L’Isle-Verte : à l’excès. Comme le malheur, le journaliste n’arrive jamais seul. Il vient avec son caméraman, son photographe et ses collègues des autres médias.

Or, L’Isle-Verte est le genre d’endroit où le bottin téléphonique est un petit paquet de feuilles photocopiées brochées dans le coin. Ce n’est pas long qu’on arrive au ratio d’un «jeune loup» par habitant. Si la couverture de L’Isle-Verte était une fiction écrite par Réjean Tremblay, il n’y aurait rapidement plus de place sur le toit des ambulances.

On en est même rendu à couvrir la couverture et à traiter la présence des journalistes comme une nouvelle en soi. Ainsi, le journal Info-Dimanche, basé à Rivière-du-Loup, a récemment titré :

«L’Isle-Verte se porterait mieux sans les journalistes» – La mairesse Ursule Thériault

Dernière heure ! Nous sommes trop à couvrir la nouvelle de dernière heure.

Il y a aussi cet article à propos de la famille de l’homme soupçonné de peut-être avoir mis le feu à la résidence. En fait, on ne sait pas si c’est vrai, mais on en parle quand même, au nom du droit du public à savoir que nous ne sommes pas certains de savoir.

Bref, dans l’article, la famille se plaint de ne pas pouvoir vivre son deuil. Pourquoi ? «Depuis vendredi, le téléphone ne dérougit pas chez Jean-André Michaud. Des amis, des voisins, des proches et, surtout, des journalistes.»

Résumons : voici un article au sujet d’une famille éprouvée par le fait que tout le monde veut écrire un article à leur sujet. Quelle époque formidable !

Ce genre de couverture «mur à mur» a des avantages et des désavantages.

Les avantages :

– Ce n’est pas un reportage sur la Charte.

– La pression médiatique peut faire bouger des choses.

– Ce n’est pas un reportage sur la Charte.

Les désavantages :

– Les informations importantes qu’on peut tirer de Sylvain, le boulanger, sont assez limitées.

– Même si vous avez déjà vu l’édifice avant qu’il ne brûle, ça ne fait pas de vous un expert en bâtiment. Qu’à cela ne tienne, il va se trouver un journaliste ou un animateur pour vous demander, selon vous, pourquoi il a brûlé si rapidement.

– «Oui, Pierre, je suis à L’Isle-Verte et il ne se passe pas grand-chose de neuf depuis ce matin. De retour en studio.» Malheureusement, il n’est pas permis au journaliste de faire ce genre d’intervention en ondes.

Mardi matin, l’émission Médium large recevait Pierre Craig, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Questionné sur la présence peut-être excessive des journalistes à L’Isle-Verte, il y est allé de cette réponse : «Imaginez s’il n’y en avait aucun».

Ce à quoi je répondrais : «Imaginez s’il existait quelque chose entre “tous les journalistes tout le temps” et “pas un journaliste jamais”.»

[Notez bien : l’auteur de ce billet est tout à fait conscient de participer à une surmédiatisation de la surmédiatisation.]

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Oui c’est bien ça et on a pas encore terminé avec les reportages? Si on était aux States , le chien du voisin d’en face du voisin qui a vu le feu serait photographié et peut-être même interrogé sur son aboiement cette nuit là.

Très bon article j’aime vraiment votre façon d’aborder le sujet! Bravo pour l’humour dans le texte!
Julie

Notez bien : l’auteur de ce billet est tout à fait conscient de participer à une surmédiatisation de la surmédiatisation.]

Très très drôle!

Non seulement il y a trop de journalistes à Ile-Verte, mais il y a trop de politiciens. La compassion est devenue la grande valeur politico-médiatique de notre temps. C’est que les larmes, c’est très photogénique. Il serait pourtant plus utile que nos politiciens, les membres du gouvernement, les fonctionnaires, les journalistes, les gestionnaires privés se montrent plus responsables et consacrent, en amont de l’événement tant redouté, plus de temps à l’évaluation des risques, à la mise en place de mesures préventives, à la réglementation en dépit des lobbys, et à l’imputabilité (sanction le cas échéant), plutôt qu’à des opérations visant à couvrir leurs arrières ou, devant tant de journalistes et de caméramans réunis, à gagner en visibilité. Nous avons besoin de gens qui par éthique et conviction, donnent suite aux recommandations des coroners, pas de leaders pleurnichards !

Alors que la nouvelle de l ‘intensité et de la rapidité du feu circulait déjà depuis une bonne heure et demie, j’ai entendu un animateur de R-C Québec demander à un témoin oculaire quelque chose comme (je paraphrase) : « Est-ce que ce que vous avez vu était très intense? » Poser une question dont on connaît bien la réponse, c’est paresseux et ça s’appelle ‘faire du temps’. Outre l’Isle Verte, j’en ai assez personnellement des entrevues avec des témoins qui blanchissent d’un coup la réputation d’un présumé assassin ou qui ont entendu des boums, crack, poff, bang. C’est ce que ça donne la course à la sensation et la pression du direct : meubler le temps, un peu n’importe comment parfois.

Evidemment qu’il y en a trop: le feeding frenzy habituel. Pendant ce temps ils ne sont pas ailleurs pour enquêter sur d’autres choses et couvrir l’actualité plus complètement. Ils préfèrent se copier coller l’un l’autre et retacer les pas de 12 de leurs prédécesseurs. Déplorable.

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