Yvon Deschamps, un serment sur la langue et 40 ans de distance

La lutte pour que le français ne disparaisse pas en Amérique du Nord n’est pas terminée et ne le sera probablement jamais. Mais nous ne sommes plus à l’ère des grands chevaux, dit Mathieu Charlebois : nous sommes à l’époque de la finesse et des nuances. Et la récupération malhabile d’un numéro d’Yvon Deschamps par le chanteur Daniel Boucher, à l’occasion du dernier spectacle de la Saint-Jean, n’était pas à l’honneur de l’intelligence de l’humoriste — ou même de la nôtre, affirme le blogueur.

PolitiqueDurant le spectacle de la Saint-Jean-Baptiste/de la fête nationale/du jour de congé (choisissez la formulation qui vous convient le mieux), le chanteur Daniel Boucher a proposé le remix d’un numéro d’Yvon Deschamps qui datait de la Saint-Jean de 1975.

Il s’agissait d’un genre de serment où l’on s’engageait à ne parler que français, tout le temps, pendant un an.

La chanson est maintenant en vente dans le magasin iTunes, si vous voulez l’entendre.

« Featuring ».
«Featuring»… (via @Labanderaide)

Je ne sais pas pour votre salon ce soir-là, mais dans le mien : malaise.

Pas un malaise comme celui qui consiste à voir France D’Amour et Damien Robitaille faire chanter «juste les gars !» et «juste les filles, maintenant !» pendant beaucoup trop longtemps. Un vrai malaise.

D’abord, on semblait traiter Yvon Deschamps au premier degré, ce qu’il n’est jamais. Il suffit de le voir se retourner vers l’arrière pour évacuer son rire merveilleux entre chaque phrase. Deschamps le sait, que c’est «niaiseux», et c’est l’idée de fond — prendre collectivement la décision d’imposer sa langue là où elle était évacuée à l’époque — qui lui importe plus que le serment lui-même, idée jambonne s’il en est une.

Ici, je fais un peu parler Yvon Deschamps à sa place, me direz-vous…  et vous aurez raison.

Mais c’est qu’aussi, et peut-être surtout, il y a une question de contexte.

Le Québec de 1975, ce n’est pas celui de 2014. Et je ne parle pas que des pantalons à pattes d’éléphant que portait Deschamps, ou du fait qu’un humoriste engagé pouvait alors connaître un grand succès populaire. Non, je parle de grands changements profonds dans la structure de la société québécoise.

Un tel (faux-)serment n’a pas du tout le même sens 40 ans plus tard, et rien n’illustre mieux cette idée que ce qui vient tout de suite après l’extrait remixé d’hier.

Devant qui Deschamps propose-t-il de se tenir debout et ne parler que français ? Le gérant de banque unilingue anglophone. Un exemple tout sauf anodin. C’est un symbole.

Le Québécois de 1975 est «porteur d’eau, scieur de bois, locataire et chômeur dans son propre pays», «écrasé par les temples à finance où il ne peut entrer et par ceux des paroles d’où il ne peut sortir» (Félix Leclerc, «L’alouette en colère», 1972).

Or, elle est finie, l’époque où le français faisait des francophones des porteurs d’eau. Nous, Québécois francophones blancs si abondamment représentés durant les spectacles de la Saint-Jean, sommes maintenant ceux qui faisons porter l’eau aux autres. Souvent à de nouveaux arrivants, médecins-chauffeurs de taxi et autres ingénieurs diplômés qui nous vendent notre bière au dépanneur.

Dites-moi, qui est le gérant de banque unilingue anglophone du Québec francophone de 2014 ? Le commis qui nous dit «bonjour/hi» à la caisse du supermarché ? Bof. Il est irritant, mais je ne suis pas sûr qu’il mérite pas un tel déploiement de force, aux allures d’État totalitaire, en pleine fête nationale.

La lutte pour que le français ne disparaisse pas en Amérique du Nord n’est pas terminée et ne le sera probablement jamais. Mais nous ne sommes plus à l’ère des grands chevaux : nous sommes à l’époque de la finesse et des nuances. Cette récupération malhabile n’était pas à l’honneur de l’intelligence de Deschamps. Ou même de la nôtre.

Malgré tout, j’ai bien hâte d’entendre Daniel Boucher transformer son grand succès «La désise» en un beau et francophone «La mélédie». Ça risque d’être divertissant.

P.-S. : J’aimerais profiter de ce texte pour remercier chaleureusement les organisateurs du spectacle de l’absence notable de pots-pourris de chansons de Marjo et de Paul Piché. On en reprendrait comme ça à chaque année.

* * *

À propos de Mathieu Charlebois

Ex-journaliste Web à L’actualité, Mathieu Charlebois blogue maintenant sur la politique avec un regard humoristique. Il est aussi chroniqueur musique pour le magazine L’actualité depuis 2011 et collabore au webmagazine culturel Ma mère était hipster, en plus d’avoir participé à de nombreux projets radio, dont Bande à part (à Radio-Canada) et Dans le champ lexical (à CIBL). On peut le suivre sur Twitter : @OursMathieu.

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J’ai eu un malaise en écoutant cette chanson hier avec les extraits d’Yvon Deschamps mais davantage parce que c’était un remix vraiment horrible.

Le propos de la langue, je trouve qu’il est toujours à jour. Et il faut sortir un peu pour constater que le problème du français réside toujours surtout ici à Montréal. Il y a bien des restaurants dans lesquels on ne parle qu’en anglais et même des boutiques de magasin. J’ai travaillé dans une compagnie bien d’ici, dans laquelle le VP des Ventes ne parlait que l’anglais. Il est faut de croire que le problème n’est plus là, il est peut-être différent mais toujours bien présent.

«Nous, Québécois francophones blancs si abondamment représentés durant les spectacles de la Saint-Jean, sommes maintenant ceux qui faisons porter l’eau aux autres. Souvent à de nouveaux arrivants, médecins-chauffeurs de taxi et autres ingénieurs diplômés qui nous vendent notre bière au dépanneur.» Drôle de remarque.

Les nouveaux-arrivants ont toujours eu la vie dure même par le passé, je le sais, mes parents l’ont été. Et ce n’est pas tant les Québécois francophones blancs comme vous l’avez écrit le problème concernant l’intégration des nouveaux arrivants dans des postes de travail adaptés à leur compétence, mais bien les gouvernement et les critères d’évaluation pour répondre aux normes d’ici. Sommes-nous, citoyen responsable de cela? Oui, peut-être en partie si l’on vote pour un gouvernement qui fait les mauvais choix. Mais franchement, culpabiliser les citoyens pour les conditions de travail des nouveaux arrivants c’est vraiment superficiel comme commentaire.

Enfin, si vous y voyez un «déploiement de force, aux allures d’État totalitaire», lorsqu’à la fête de la St-Jean on mise sur le fait français c’est que les gouvernements auront réussi à vous faire à croire que la Fête Nationale n’est rien d’autre que juste une fête des Québécois. Alors qu’à la base la St-Jean est fêtée aussi ailleurs dans d’autres provinces canadiennes et aussi dans certains états des États-Unis principalement pour le fait français. Donc, si l’on veut changer la vocation d’une fête autant changer le jour et en créer une autre de toute pièce, plutôt que de ternir les origines d’une fête culturelle qui a selon moi encore son importance.

La diversité culturelle d’un pays ou d’une province est un atout pour tous les citoyens. Mais il ne faut pas enterrer le passé s’il est la source d’inspiration, de créativité et de communication d’un peuple.

Je pense que cet auteur ne prend pas note que même si nous sommes en 2014, le Québec a une histoire ! Alors je ne vois pas le problème à nous remémorer, surtout en ce jour de Saint-Jean, des beaux discours comme celui d’Yvon Deschamps. Moi je n’y vois aucun malaise de présenter ce genre de discours en 2014 et j’adore la façon que Daniel Boucher l’approche.

Vous avez raison de le dire. Merci
Que penser du Chanteur Rivard avec sa poésie des pieds poules dans les rues de Montréal ! Toute une comparaison de notre la langue Française ! Une insulte.

Tant qu’à faire des parallèles, ce n’est plus le « gérant de banque unilingue anglophone », c’est le géant financier unilingue anglophone »…

Sauf que ça, c’est un problème de capitalisme mondial, pas un problème de langue au Québec.

Ah! bon, je ne savais pas que le Québec était à l’abri de l’influence mondiale…

Le français n’est pas encore la langue commune au Québec . L’anglais est la langue commune à Montréal. 40 ans de travaille et le résultat est très mince.

Mathieu, quelle désolation de te lire et surtout de t’entendre à l’émission d’Isabelle Maréchal !!!
Moi , je me réjouis d’entendre des gars de la trempe de Daniel Boucher qui LUI sait se tenir debout et se battre pour la conservation de notre langue française !!!
Je crois qu’encore aujourd’hui et même plus qu’en 1974, ce discours est de mise. Le problème est récurant et loin d’être réglé !
A la limite j’ aurais peut-être compris ton discours venant d’un immigrant , mais le lire et l’ entendre d’un québécois me rend très inconfortable !!!
Si nous savions nous tenir debout entre nous et non pas comme toi chercher de vieilles chicanes en ressortant des points qui n’ont même pas rapport avec le texte pur et simple d’une chanson. De plus, ce qui se situe dans un contexte très approprié, NOTRE FÊTE NATIONALE , OÙ NOUS FÊTONS NOTRE FIERTÉ DE¸PARLER FRANÇAIS.
Désolée , mais tes propos ne sont pas du tout digne d’un québécois qui tient à sa langue française , car ils ne font que nous faire régresser. L’abstinence de jugement public est parfois préférable ou alors pk ne pas aller bloguer en anglais où ce sera moins choquant pour nous québécois de langue française de te lire !!!

My God … le Québec est sérieusement affligé de citoyens oikophobent. Attention je vais faire une affirmation complètement hallucinante, tellement, que te que je me demande si ça va passer le filtre de la modération: quand on vit au Québec depuis un certain temps, et a fortiori toute sa vie, et qu’on refuse d’apprendre (un tant soit peu) le français, n’est-ce pas être replié sur soi et une certaine forme de rejet de la nation québécoise s’apparentant à de la xénophobie?

Yvon Deschamps est effectivement rarement à prendre « au premier degré ». C’est diluer son discours de dire qu’il parle d’un gérant de banque « unilingue anglophone ». Il parle de gens qui vivent au Québec et qui ne comprennent pas ce que disent la majorité des québécois, mais surtout, que c’est à cette même majorité que revient la responsabilité de se faire comprendre. Sa plus belle phrase dans ce monologue n’est malheureusement reprise par personne: « vaut mieux perdre un peu de temps que tout un pays ». Le fait francophone du Québec est l’une des choses qui lui a permis, historiquement et jusqu’à maintenant, de former une communauté, un point de ralliement de tous ces habitants, de toutes origines. Qu’on prenne le temps pour que tous et chacun puisse l’aimer, le temps d’enseigner que c’est ce qui nous rassemble, insistons aussi sur le fait que jamais cette langue ne nous empêchera d’être citoyens du monde, ni d’accueillir chaleureusement ceux et celles qui choisissent de vivre sur ce territoire.

La langue n’est qu’un moyen de communication point barre!

Si pour vous la langue se borne à un moyen de communication, qu’il en soit ainsi. Mais, qu’en est-il de celles et ceux pour qui cette dernière constitue le matériau premier de leur production, de leur création… Ces auteurs-compositeurs et interprêtes, ces écrivains, ces comédiens… voire même cxes journalistes pour qui la langue Française est probablement « bien plus » qu’un seul mode de communication. La première et la plus vivante expression de la culture québécoise de l’arrivée de Cartier à nos jours demeure la langue Francaise. Réduire celle-ci dans notre contexte spécifique trahit les efforts et les luttes de ceux nous ayant précédé, tout en réduisant les enjeux culturels à quelque chose d’aussi futile que de choisir une crème à bronzage.

Un plilosophe Italien, posé et réfléchi, du nom d’Umberto Eco disait ceci au sujet de la langue: « La langue c’est une manière de se représenter le monde. »

40 ans plus tard à Pointe-Claire, à Dorval, à Beaconsfield (je ne nomme que les villes que j’ai expérimentées vraiment), le discours de Deschamps est toujours de mise.. On nous borde en anglais et bien souvent, après ma réponse en français.. C’est le vide! ou le malaise! ou un franc déplaisir à avoir à te servir en français approximatif.