Dans le (pas si) bon vieux temps

Je vous parle d’un temps que les moins de deux ans ne peuvent pas connaître. Cette époque lointaine où on se faisait la bise allègrement, en se demandant bien pourquoi.  

Luis Alvarez / subjug / Getty images / Montage L'actualité

Quand la tribu se rassemble autour du feu, il est de coutume pour les plus anciens, comme moi, de raconter aux plus jeunes des histoires de notre temps, du temps d’avant la pandémie.

C’était l’époque où, pour se saluer, les gens synchronisaient leurs microbes en collant leurs paumes ensemble. Une légère agitation de haut en bas de ce que l’on appelait « la poignée » prolongeait l’exercice et assurait un échange plus efficace des germes. 

Quand notre interlocuteur était une interlocutrice, on s’engageait plutôt dans une étrange danse consistant à déterminer si on se connaissait assez pour aller écraser notre visage contre le sien et y laisser un peu de salive. Si quelques hommes appréciaient la coutume, à grands coups de mains placées douteusement bas dans le dos de la gente dame, personne ne savait exactement pourquoi avoir déjà rencontré quelqu’un, une fois, lors d’un 5 à 7, justifiait d’avoir une interaction avec ses muqueuses. 

C’était la tradition ! 

Dans ce temps-là, travailler, c’était au bureau ou c’était rien. Parce que si tu n’es pas prêt à perdre 14 heures de ta vie dans le trafic chaque semaine, comment vas-tu prouver à ton patron que tu mérites un salaire ?

D’ailleurs, on ne laissait pas une petite gastro ou un bête restant de fièvre nous empêcher de rentrer au boulot. Ça fait plus de huit heures que tu n’as pas violemment renvoyé ton repas ? Le travail, c’est la santé, mon cher (et tes tâches ne se feront pas toutes seules) ! 

J’ai l’impression de vous parler du Moyen Âge quand je vous raconte ça, mais voir son médecin, avant la pandémie, ça se passait toujours en personne, et en retard. Le système n’était tout simplement pas prêt pour les consultations à distance. « Vous vous pensez où ? nous disait-on. Dans Les Jetson ? Allez vous asseoir dans la salle d’attente, entre l’enfant qui se mouche avec ses doigts et la dame qui fait manifestement de la fièvre. »

En ces temps barbares, mes enfants, vous allez rire : chaque caisse d’épicerie avait sa propre file d’attente. Je vous le dis ! Quand venait le moment de payer, il fallait évaluer laquelle avait le plus de chances d’avancer. Il y a moins de gens à la caisse 3, mais la dame de 80 ans qui achète 48 boîtes de manger à chat risque de se battre avec la machine Interac pendant 15 minutes. La caisse 4, alors ? Bon choix ! Du moins, jusqu’à ce que la caissière termine son quart de travail et que la passation des pouvoirs et des rouleaux de 25 sous ralentisse tout le processus. 

C’était le chaos ! 

Dire que tout ce qu’il a fallu pour développer un meilleur système, c’est une toute petite pandémie mondiale ! Aujourd’hui, on a une belle file unique, et même si je m’ennuie de la caisse « 12 articles ou moins », je ne reviendrais pas en arrière là-dessus. Ce n’est pas le seul changement que je ne voudrais pas reconsidérer. 

Alors que la pandémie semble s’éteindre tranquillement (tout comme le feu, d’ailleurs, quelqu’un peut remettre une bûche, j’ai pas fini avec mes histoires), ce qu’on va appeler « le système » va travailler fort pour nous faire revenir le plus possible à « la normale ».

Cette normalité dysfonctionnelle, qui croit qu’il suffit d’installer une table de baby-foot et quelques beanbags dans la salle de repos pour être un patron cool, alors que ce dont les employés ont vraiment besoin, c’est d’être traités comme des humains avec des vies complexes. Des vies qui méritent de passer plus souvent en premier. 

Cette même normalité qui a prétendu encore et encore que les promesses que la technologie nous fait depuis des années allaient devoir être réalisées un autre jour, pas maintenant, mais dans un « plus tard » utopique. À voir comment certaines choses sont devenues possibles du jour au lendemain, on est en droit de se demander si c’est bien vrai qu’on ne peut pas diminuer nos émissions de GES, nettoyer les océans et se débarrasser du pétrole. Se peut-il que la vérité, c’est que « le système » préfère toujours l’inertie ?

Les réels changements de paradigme sont rares. De mon vivant, il y a eu la création d’Internet, le 11 septembre 2001, les croustilles aux cornichons épicés, et il y a maintenant la pandémie. 

Des traditions ont été remises en question. Des habitudes qui se maintenaient parce qu’elles étaient des habitudes ont été jetées à la poubelle. « Le système » a montré malgré lui sa capacité à changer, tout autant que ses failles.

Il va falloir se battre pour perpétuer le meilleur de tout ça et pour réparer les craques qui ont été révélées au grand jour. Autrement, si on n’arrive pas à conserver le peu de positif qui sera sorti de l’ère COVID, on aura tous souffert collectivement pour rien. 

Et maintenant, les enfants, laissez-moi vous parler de cette chose complètement absurde qu’on appelait des potlucks… 

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Bravo! C’est avec la pandémie que j’ai trouvé le moyen de ne pas être malade. Ni grippe, ni rhume, ni pneumonie, ni bronchite. Vive les bulles, la distanciation et le lavage de main sans oublier les masques. Vous pourriez aussi ajouter une nouvelle façon de faire de la politique, le besoin? des oppositions qui s’opposent pour s’opposer, les cours, les achats, les transactions … en ligne. À plus de 70 ans, c’est la première fois que j’écoute une télé-réalité politico-sanitaire et que je ne m’ennuie pas de la vie récemment passée… Merci

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Que j’aurais donc aimé pouvoir travailler à la maison quand j’élevais seule ma fille. Qu’elle aurait donc bénéficié elle aussi d’une mère qui ne passait pas 12 heures par semaine bloquée dans des embouteillages et un autre 4 à « se préparer » à aller au bureau. Les propriétaires d’espaces commerciaux et les gestionnaires qui ne gèrent rien du tout vont se battre pour un retour à l’avant pandémie. Résistez!!! Ce n’est pas vrai que toutes ces heures gaspillées et ces autos sur la route sont nécessaires.

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