Faut-il céder à l’appel du large ?

Si les plages de Cayo Coco vous manquent, mais que l’idée d’alourdir votre empreinte écologique vous rebute, cette chronique est pour vous.

Nerthuz / Getty Images ; Freepix / Montage L'actualité

Notre chroniqueur Mathieu Charlebois répond à vos questions existentielles avec l’humour et le gros bon sens qu’on lui connaît. Pour lui soumettre les grands dilemmes qui vous chicotent, cliquez ici.

J’ai envie de voir le monde avant que la planète soit détruite par la crise climatique. Or, prendre l’avion va accentuer cette crise. Suis-je condamnée à rester chez moi ?

En 2003, la comédie musicale Don Juan nous offrait la chanson « Changer ». Selon les paroles de cet indémodable classique, il faut changer pour que l’amour arrive et que la passion nous délivre, mais aussi pour que l’amour s’étende « des forêts de Shanghai à l’Irlande ». Les forêts de Shanghai… C’est bien la seule fois où j’ai entendu parler des merveilles sylvestres de la plus grande ville de Chine, mais ça fait rêver. 

C’est décidé ! Je m’en vais voir les majestueux arbres de la métropole économique chinoise ! Avec une escale à Vancouver, mon vol aller-retour au départ de Toronto va générer l’équivalent de 6 tonnes de gaz à effet de serre par passager. Sachant que le Québec produit 9,5 tonnes de GES par année par personne, et que ce chiffre inclut même les émissions du secteur industriel, ces 6 tonnes ne sont pas à prendre à la légère. Un vol Montréal-Paris alors ? On parle quand même de plus de 2,5 tonnes. Le soin que j’apporte au tri de mes matières recyclables ne pourra jamais compenser un tel impact.

Parce qu’il est du genre à lire les rapports du GIEC au complet, Thierry Lefèvre, professionnel de recherche à l’Université Laval et auteur de Sortir de l’impasse : Qu’est-ce qui freine la transition écologique ?, croit que l’on devrait limiter l’utilisation de l’avion aux trajets vraiment essentiels. « Comme pour tout ce qui concerne notre empreinte écologique, il n’y a qu’une seule vraie solution : RÉDUIRE. Les autres mesures ne font qu’encourager notre consommation. » 

De nos jours, on prend le bus 747 vers l’aéroport comme on monterait dans le 45 sur Papineau. L’industrie aérienne est déjà responsable d’environ 3,5 % du réchauffement climatique. Avant la pandémie, on prévoyait que le nombre de passagers allait doubler d’ici 20 ans. À voir la vitesse à laquelle les bonnes et mauvaises habitudes reprennent dès que le virus recule (les bises de vagues connaissances sont déjà de retour !), cette hausse est sans doute retardée, mais pas annulée. 

Pour Thierry Lefèvre, la démocratisation du transport aérien a créé de nouveaux standards intenables. « L’idéal pour la retraite, c’est de voyager. Certains de mes amis, qui sont encore plus verts que moi, s’accrochent aux voyages comme si c’était un besoin. Mais est-ce qu’on a vraiment besoin d’aller loin pour être bien ? » 

Par ce « en as-tu vraiment besoin » touristique, Thierry Lefèvre nous invite à revoir complètement notre rapport au voyage. Que cherche-t-on à l’autre bout de la planète, alors que l’on connaît souvent bien peu notre propre coin ? On devrait voyager plus localement, découvrir sa province, visiter son pays ou le pays voisin, bref : il faut se sortir la tête des nuages et du petit coussin qu’on se met autour du cou pour dormir dans l’avion, et revenir sur terre, où on se déplace en auto, en autobus et en train.

Frustrant de voir la tour du CN quand on rêvait de la tour de Pise ? Peut-être, mais c’est le prix à payer pour des décennies de laisser-aller environnemental. « La transition aurait dû commencer il y a 40 ans, rappelle Thierry Lefèvre. On est maintenant pris pour devenir carboneutres dans l’urgence avant 2050 si on veut limiter le réchauffement à 1,5 degré. L’aviation, c’est un secteur où on peut faire quelque chose. »

Dans une telle optique, il est clair que le voyage annuel à Punta Cana et le huitième passage à Paris se révèlent de très mauvaises idées. 

Peut-on encore prendre l’avion de façon régulière sans se sentir mal ? Oui. Si c’est un vol direct vers le déni. Changer pour que l’amour arrive, c’est bien. Changer (sa vision du tourisme) pour ne pas mener la planète à sa perte, c’est mieux.

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Bonjour,
en tant que française, je suis toujours admirative de voir la façon avec laquelle, vous Québécois, abordez les problèmes de face, avec réalisme, pragmatisme sans pour autant faire un drame de tout…
C est vraiment ce qui nous manque en Europe et particulièrement en France oû tout, si singulièrement compliqué, tourne au voeu pieux, grande déclaration d’intention, gesticulation et donc eau de boudin..
Merci L’Actualité!🙂 Vous me remontez le moral 😃

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Une réflexion qui fera mal à plusieurs.
Une réflexion pourtant essentielle.
Après tout, c’est une question de survie pour toute l’humanité.

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J’ai pris connaissance de votre article . Je vais en Floride régulièrement , j’y aie une résidence . L’été je fais des croisières sur des paquebots de 4.000 passagers , je prends l’avion pour m’y rendre . J’ai été sur le marché du travail pendant 55 ans , a payer des impôts , des taxes scolaires , des taxes municipales , TPS , TVQ . J’ai fais ma part envers la société , je compte bien profiter des années qu’il me reste . Alors les leçons de morale on repassera .

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Je comprends votre frustration. On n’a eu de cesse de nous rentrer ces beaux rêves comme des marques de réussite sociale. Et changer ses rêves n’est pas chose facile. Surtout qu’on continue de nous les charrier à grands frais. Et nos gouvernements n’agissent souvent pas en toute cohérence non plus alors qu’ils ont les leviers pour le faire. Mais que voulez-vous… le changement c’est difficile. Surtout quand les choix à faire impliquent nécessairement des limites à se donner collectivement. Les gouvernements n’aiment pas aller à l’encontre de leur base électorale. Mais nous voilà au pied du mur. Il en va de la survie de l’humanité. Ils n’auront pas d’autre alternative que de mettre en place des politiques musclées pour faire la transition. La transition, soit on la fait. Et rapidement. Soit, nous devrons la subir dans le chaos. La planète n’en a que faire de nos frustrations. Désolée. Tôt ou – souhaitons-nous -pas trop tard, nous devrons nous rendre compte qu’elles pèsent peu dans la balance.

Nous allons devoir passer du « je » (mentionné 8 fois dans votre commentaire) au « nous » si on veut arriver à se sortir du cul de sac vers lequel nous nous dirigeons.

Bonjour,

Très bonne réflexion à consommer dès maintenant et à mettre en œuvre rapidement. Je pense tout de même qu’il revient à nos gouvernements de mettre en œuvre un système de “ticket modérateur” pour contrer la problématique environnementale en lien avec le transport aérien. Et si on vous disait qu’à l’obtention d’un passeport, celui-ci vous donne droit à 5 voyages (récréatifs) en avion dans votre vie? Ces voyages seraient planifiés grandement et on contribuerait à réaliser un effort global pour la planète. Tout le monde pourrait voyager un jour en s’organisant un peu. Idem pour les croisières qui ne gagnent pas la course sur ce thème environnemental.

La vrai question est: Qu’est-ce qu’on veut laisser à nos générations futures? Nos enfants? Et bien entendu à notre planète?

Là dessus, bonne réflexion

A. Brousseau

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J’appuie le ticket modérateur; 5 voyages dans une vie ou 60 hres de vol? Car certains vols sont plus longs que d’autres; ou encore, selon le nombre de voyageurs, 1 vol par 2 ou 3 ans? C’est comme la chasse, 1 chevreuil par année, par permis, selon le nombre de chasseurs.

Nos gouvernements devront soutenir les citoyens à faire les choix qui nous aideront à faire face à l’urgence climatique. Et pour l’heure, ils font montre de beaucoup d’incohérence. À titre d’exemple, en lien avec le sujet de l’article, ne mentionnons que le concours que notre gouvernement a proposé pour favoriser la vaccination contre la COVID 19, où on offrait des voyages en guise de prix, alors même que la mondialisation de nos échanges a été identifiée comme un élément déterminant de la situation catastrophique dans laquelle nous nous retrouvions. Agissant ainsi, il perpétuait l’idée que les voyages, non seulement c’est OK, mais c’est surtout quelque chose qu’on s’offre pour se féliciter d’avoir fait quelque chose de bien. Personnellement, je trouve ça indécent à ce moment de notre histoire.

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Excellent article. Entièrement d’accord avec l’auteur. Les prochaines années vont sûrement être assez difficiles concernant la question des changements climatiques. Mais je garde espoir. De toute façon, nous n’aurons pas le choix de faire des changements. Malheureusement, beaucoup en souffriront et ça ne sera sûrement pas ceux qui sont en partie responsable de l’état actuel de notre planète.

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D’accord, il y a beaucoup de voyages en avion qui ne devraient pas avoir lieu mais il ne faut pas non plus oublier que les destinations préférées vivent souvent du tourisme et qu’il y aura beaucoup plus de conséquences dans les pays du sud qu’ici. L’impact sera d’autant plus grand dans des pays comme Cuba qui subit les sanctions américaines et qui tente de survivre avec les devises étrangères des touristes.

D’autre part, on vote pour des gens qui subventionnent les industries fossiles extrêmement polluantes comme les sables bitumineux à coup de plus de 10 millards $ par année depuis que Trudeau fils est au pouvoir (c’est encore plus que ce que le gouvernement Harper dépensait!). Et ça c’est sans compter l’achat du pipeline TMX et sa construction qui dépasse elle aussi les 10 milliards $.

Quand on regarde ce que nos bons gouvernements font (je pense aussi au tunnel pharaonique de Québec de la CAQ), on se rend compte que les petits voyages en avion des quidams pèsent bien peu dans la balance!

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Et en toute franchise, à voir l’accord du G20 sur l’environnement qui vient de sortir, j’éprouve un certain malaise à pointer du doigt les voyageurs pour le désastre environnemental. C’est hors de notre contrôle en tant qu’individu maintenant. Tant que nos gouvernements continuent de subventionner l’industrie pétrolière, prenez l’avion autant que vous voulez sérieux, ça ne changera pas grand chose.

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