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L’erreur tropicale

À Madagascar, la forêt se volatilise à un rythme effrené. Si rien n’est fait, disent les experts, dans 15 ans les arbres auront totalement disparu de l’île, et avec eux des espèces végétales uniques.

Le colosse a fini par s’effondrer. Au beau milieu de la chaussée. Ses bourreaux, pieds nus et torse luisant de sueur, se sont aussitôt rués sur lui et l’ont achevé à grands coups de hache. En une heure, l’eucalyptus de 60 m a été abattu, débité et jeté dans le fossé. L’île de Madagascar venait de perdre un arbre. Un de plus.

Les 15 bûcherons ont sévi sur 10 km de la route nationale 7, axe reliant Antananarivo, la capitale du pays, et Fianarantsoa, pôle économique situé à une centaine de kilomètres plus au sud. Ce jour-là, une dizaine d’eucalyptus, au tronc gris et vert, ont été coupés. Seuls indices de l’abattage: les branchages et les feuilles odorantes broyés sous les roues des voitures et des camions. Les arbres, eux, deviendront soit du bois d’œuvre, soit du charbon de bois.

Madagascar, quatrième île du monde avec ses 587 000 km2 — 100 fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard —, perd son couvert forestier à un rythme effréné. L’Institut de recherche pour le développement, organisme français dont le programme scientifique étudie notamment les relations entre l’homme et l’environnement, estime que la déforestation y est «l’une des plus alarmantes dans le monde tropical».

Dans cet État insulaire situé à 400 km des côtes du Mozambique, ce n’est pas d’«erreur boréale» qu’il est question, mais d’«horreur tropicale». La Grande Île, comme on surnomme le pays, a déjà perdu plus des trois quarts de sa forêt. Chaque année, 3 000 km2 de ce qui en reste disparaissent. C’est trois fois le lac Saint-Jean. Si rien n’est fait, estiment des scientifiques malgaches, la forêt aura été éliminée de l’île d’ici 15 ans. Et avec elle, des espèces végétales qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde.

«Au même titre que l’Amazonie est le poumon de la planète, Madagascar en est le réservoir de molécules», dit le biologiste Mondher El Jaziri, de l’Université Libre de Bruxelles, qui s’intéresse à la conservation de la nature malgache. Les molécules en question sont à la base de médicaments en usage partout sur la planète. Certains composants chimiques de la pervenche de Madagascar, par exemple, jouent un rôle de premier plan dans la lutte contre la leucémie, les cancers du sein et du poumon, la tachycardie et l’insuffisance cardiaque.

«La déforestation met en péril la découverte des médicaments de demain, ajoute Mondher El Jaziri. Qui nous dit que le remède contre une prochaine pandémie n’est pas en train de disparaître?»

Au moins 7 700 des 12 000 espèces végétales recensées dans l’île auraient, à des degrés divers, des propriétés médicinales. Le botaniste Armand Rakotozafy, retraité de l’enseignement supérieur et petit-fils d’une mpitsabo (guérisseuse), en est un ardent promoteur. Ce septuagénaire aux yeux rieurs travaille pour l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA), premier centre de recherche de Madagascar, en compagnie d’une cinquantaine de scientifiques qui étudient entre autres les propriétés médicinales des plantes. À l’IMRA, les Malgaches peuvent aussi consulter gratuitement un médecin.

Dans la forêt d’Anjozorobe, vestige de la forêt du haut plateau central de la province d’Antananarivo, des chercheurs de l’IMRA et moi marchons d’un pas hésitant sur un sentier escarpé et boueux, bordé de murailles végétales impénétrables. Armand Rakotozafy, qui a donné son nom à au moins une quinzaine de végétaux — il en a perdu le compte —, parcourt la forêt comme d’autres font leur chemin de croix. Les Je vous salue, Marie en moins. Il s’arrête devant certaines plantes, les contemple quelques secondes, puis en énumère les propriétés médicinales. Le psychotria est efficace contre la toux. L’uapaca, contre les dysfonctions érectiles. Le kalanchoé est un bon anti-inflammatoire. Le Trema orientalis fait des merveilles contre les pellicules. L’harungana apaise les brûlures d’estomac…

«Papa Armand», comme on l’appelle amicalement à l’IMRA, se désole, car derrière les murailles végétales se cache un problème grave. «Il ne reste presque plus rien de la forêt que l’on trouvait ici il y a tout juste une dizaine d’années», dit-il.

Ses collègues lui donnent raison. Et s’inquiètent. D’autant plus que, dans cette région rurale de la Grande Île, on a reboisé exclusivement à l’aide d’eucalyptus et de pins, deux espèces importées de Nouvelle-Zélande et d’Europe dans les années 1960. Une erreur, estiment-ils. L’eucalyptus est vorace et draine le sol de tous ses nutriments. «Il ne laisse rien pour les espèces indigènes», dit Christian Rabemanantsoa, médecin et biologiste à l’IMRA. Le pin acidifie le sol et l’étouffe chaque automne sous un épais tapis d’aiguilles. «Les autres arbres ne parviennent plus à s’imposer», ajoute le biotechnologiste Denis Randriamampionona, chercheur malgache au patronyme «kilométrique», comme on dit là-bas pour s’amuser de la longueur des noms de famille .

Résultat: la forêt indigène d’Anjozorobe est en ruine. «À l’heure actuelle, nous en sommes réduits à tenter de préserver les lambeaux qui restent», déplore Christian Rabemanantsoa.

Claudine Ramiarison, directrice générale du Service d’appui à la gestion de l’environnement (SAGE), un organisme gouvernemental, refuse toutefois d’empêcher le recours aux espèces exotiques. «Nous avons presque atteint le point de non-retour, dit cette femme élégante dont le visage rappelle celui des modèles de Gauguin. La désertification causée par le déboisement gagne du terrain, surtout dans le sud du pays. On n’a pas le choix: il faut reboiser avec des espèces à croissance rapide. En cela, l’eucalyptus est idéal.» Il atteint en huit ans la hauteur que le palissandre — une espèce indigène — met un demi-siècle à atteindre.

Il est vrai que le temps presse. Les ravages causés par la déforestation sont spectaculaires. Il n’y a plus d’arbres. Ou presque. Le paysage est constitué de montagnes et de collines pelées. À leur sommet, des arbustes et de hautes herbes brûlées par le soleil; au creux des vallées, des rizières vert tendre que des femmes courbées, genoux dans l’eau, entretiennent vaillamment. Plus loin vers le sud, c’est la steppe africaine. Stérile. Austère. Seuls quelques baobabs poussent çà et là, géants orphelins entourés de huttes où vivent des nomades dans une indigence extrême.

La misère, à Madagascar, sème le désespoir à la ville comme à la campagne. Avenue de l’Indépendance, au cœur d’Antananarivo — la ville aux 12 collines —, des enfants crasseux font voler des cerfs-volants bricolés avec de vieux sacs de plastique jaunis. D’autres imitent Zidane, leur idole, en dribblant du papier journal roulé en boule. Plus loin, des mères, assises sur le bord d’un trottoir, lavent leurs bébés dans une flaque d’eau grisâtre.

Avec son PIB par habitant d’à peine 915 dollars — deux fois moins que celui d’Haïti —, Madagascar se classe parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète, selon l’indicateur de développement humain des Nations unies.

La situation est à ce point grave que même Médecins sans frontières a plié bagage. Venue dans la capitale il y a 12 ans pour soigner les enfants de la rue — ce qui a été fait —, l’ONG a été prise d’assaut par toute la population. La tâche était si lourde que MSF en est presque venu à jouer le rôle du système de santé à Antananarivo, ce qui n’est pas son mandat. L’organisme n’exclut toutefois pas de revenir dans la région si une situation d’urgence rendait sa présence nécessaire.

Les ONG environnementales, elles, se sont ruées dans l’île comme des pompiers dans un édifice en flammes. Non seulement elles travaillent à reboiser Madagascar, mais elles tentent aussi de revaloriser la forêt auprès des populations rurales, de concert avec le gouvernement.

Il y a trois ans, le ministère de l’Environnement, des Eaux et des Forêts (MINENVEF) a lancé le programme «Zéro tavy», visant à convaincre les paysans de ne plus brûler les forêts. En vain. La population voit toujours dans chaque parcelle de terrain une rizière potentielle. Les Malgaches continuent de détruire la forêt en ayant recours au tavy, c’est-à-dire en la brûlant. Madagascar sent d’ailleurs le feu de bois. Partout, de hautes colonnes de fumée grise montent vers le ciel, indiquant que des «tavystes» sont à l’œuvre.

La steppe n’est pas épargnée non plus. Toutes les raisons sont bonnes pour mettre le feu à ces vastes plaines herbeuses, explique Bernard, guide au parc national Isalo, une zone forestière protégée. Les paysans incendient les champs pour mieux surveiller les troupeaux de zébus et pour voir venir les sangliers, qui dévorent les récoltes. Les voleurs de zébus, de leur côté, mettent le feu pour éviter que les propriétaires ne les retrouvent en suivant les traces laissées par le troupeau dans le foin piétiné. «Quand les tavystes perdent le contrôle du feu, dit-il en éteignant sa cigarette et en la mettant dans sa poche, les forêts des alentours y passent.»

Et des ravimaitso (plantes médicinales) partent en fumée. L’Aloe vahombe, qui pousse dans le sud-ouest du pays — et nulle part ailleurs —, est menacé par ces feux de brousse. Une catastrophe, estime Denis Randriamampionona. «Cette plante produit un immuno-stimulant qui pourrait être utile dans la lutte contre l’hépatite et le sida. Elle aura disparu d’ici cinq ans.» En 2002, l’IMRA a songé à recourir à la cryoconservation — congélation dans l’azote liquide — pour en préserver l’ADN. Mais l’alimentation en électricité, à Madagascar, est trop incertaine pour assurer à la fois la fabrication de l’azote liquide et le bon fonctionnement des congélateurs.

L’ONG franco-malgache L’homme et l’environnement s’attaque aussi au tavy. Avec plus de succès que le MINENVEF. «Il ne suffit pas d’interdire cette pratique, on doit proposer des solutions de rechange aux paysans, dit son fondateur, Olivier Behra, un grand mince volubile. Il faut leur prouver qu’ils peuvent tirer des bienfaits de leur environnement sans tout brûler.» Derrière lui, dans son modeste bureau d’Antananarivo, une bibliothèque déborde d’œuvres d’art malgaches et de flacons d’huiles essentielles. Une odeur de Vicks flotte d’ailleurs dans l’air: les émanations apaisantes de l’huile d’eucalyptus.

La substance précieuse provient entre autres de la forêt de Vohimana, à 125 km — trois longues heures de route — à l’est d’Antananarivo. Vohimana, c’est le grand laboratoire de L’homme et l’environnement. Dans ses profondeurs, Olivier Behra et ses collaborateurs ont installé une véritable petite entreprise de production d’huiles essentielles et de recherche sur les plantes médicinales. Après 45 minutes de marche, derrière un rocher, des cases de bois et de paille apparaissent, des poules hautes sur pattes courent devant nous, des chiens aux côtes saillantes nous accueillent en remuant la queue. Plus loin, un dortoir d’une dizaine de lits superposés — dont je découvrirai le confort spartiate — et une cafétéria en plein air. Au centre de ce «village» de chercheurs: un alambic, pour récolter les huiles essentielles. Celles-ci sont piégées dans les feuilles des plantes aromatiques. «C’est la substance volatile de la plante, son odeur, en quelque sorte», dit le biologiste William Andrianantenaina.

André, un géant filiforme d’au moins deux mètres, vêtu d’un bleu de travail, veille à la bonne marche de l’alambic. Il pèse les feuilles qui donneront l’huile, les plonge dans la grande cuve de distillation, alimente le feu et recueille le précieux liquide qui s’écoule goutte à goutte. À quelques pas de lui, sur un petit feu de bois, des haricots cuisent doucement dans une casserole. Son dîner.

Lors de notre passage, il récoltait l’huile essentielle du dingadingana, plante qui pousse en abondance dans les alentours. Il faut 140 kilos de feuilles pour obtenir 30 ml d’huile. «Nous nous inspirons du savoir des sorciers de la région, dit la biologiste Chantal Rakotoarison, 28 ans. Selon eux, le dingadingana est efficace pour éloigner les moustiques. C’est ce que nous vérifions en ce moment.»

À Vohimana, L’homme et l’environnement fournit du travail à 50 personnes de façon plus ou moins régulière. Budget annuel: 90 000 dollars. «C’est beaucoup pour Madagascar», précise Olivier Behra devant mon étonnement. Les femmes qui récoltent les feuilles reçoivent 20 ariarys le kilo, ce qui leur donne un salaire quotidien équivalant à un peu moins de un dollar. Le responsable de l’alambic et les hommes qui travaillent à la construction de cases et de huttes — l’ONG s’apprête à se lancer dans le tourisme écologique — gagnent 3 000 ariarys par jour, soit 1,50 dollar. À titre comparatif, un repas trois services pour cinq adultes dans un boui-boui du coin coûte environ 12 000 ariarys (six dollars), boissons et pourboire compris.

L’ONG d’Olivier Behra ratisse large: valorisation et diversification de l’agriculture, récolte d’huiles essentielles et reboisement. L’homme et l’environnement ne reproduira pas les erreurs commises à Anjozorobe. À Vohimana, pas d’eucalyptus ni de pins. L’ONG ne plantera que des espèces indigènes.

De 1960 à 2005, la moitié de la forêt de Vohimana a été récoltée ou brûlée. Le gouvernement malgache a cédé la gestion de ce qui reste à L’homme et l’environnement pour 25 ans, avec mission de remettre la forêt dans son état d’origine. «Déjà, nous avons presque réussi à éliminer le tavy dans la région, dit William Andrianantenaina. Nous travaillons maintenant à recréer un corridor forestier entre deux forêts séparées par une coupe abusive.»

Au total, l’ONG recouvrira de végétation 150 hectares. Cinq fois le parc La Fontaine, à Montréal. La plantation d’arbres a débuté en novembre dernier. Les botanistes ont choisi une trentaine d’espèces locales, dont le Beccariophoenix madagascariensis, un palmier en voie d’extinction. Ils espèrent ainsi permettre à la nature de reprendre ses droits et augmenter leur récolte de plantes médicinales. «Toute la planète en bénéficiera», dit William Andrianantenaina.