Santé et Science

Les nouveaux parcs nationaux du Québec

Spectaculaires et encore vierges: la dizaine de nouveaux parcs nationaux que Québec s’apprête à aménager auront beaucoup à offrir aux amoureux de la nature. Mais il faudra mettre le cap au nord!

Une rivière majestueuse ponctuée de rapides et bordée de berges de sable blond. Des forêts d’épinettes noires vieilles de plusieurs siècles miraculeusement épargnées par les feux. Des mers intérieures où nagent des poissons géants. Et des sites archéologiques à profusion, vestiges d’une présence humaine plus que millénaire. Bienvenue à Albanel-Témiscamie-Otish, le prochain parc national du Québec.

Situé à une centaine de kilomètres au nord de Chibougamau, à 10 heures de route de Montréal, ce parc du Moyen Nord deviendra, à sa création officielle (prévue en 2008), le 23e parc national du Québec. Ce sera en outre le plus grand de la province, ravissant ce titre au Mont-Tremblant, sept fois plus petit que lui. Il protégera un territoire aussi vaste que l’île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, et grâce à son addition, la superficie totale du réseau des parcs nationaux du Québec triplera d’un coup. Créé en collaboration avec les Cris, Albanel-Témiscamie-Otish sera également le premier parc habité par des autochtones pratiquant leur mode de vie traditionnel. « Nous pourrons faire découvrir ce territoire aux visiteurs d’une manière unique, en mettant en évidence notre culture millénaire », se réjouit Kathleen J. Wootton, chef adjointe de la Nation crie de Mistissini.

Albanel-Témiscamie-Otish n’est que le premier d’une série de parcs nationaux qui pourraient voir le jour au cours des prochaines années. Car Québec étudie présentement la création d’une dizaine de nouveaux parcs, couvrant des régions d’une richesse écologique incomparable. Ensemble, ils protégeront plus de 40 000 km2 de territoire — soit l’équivalent de la Suisse. Même si leurs limites peuvent encore être modifiées, ces parcs projetés annoncent une nouvelle ère qui va colorier en vert les cartes du Québec.

Pour protéger autant d’espace, ce sont surtout le Moyen et le Grand Nord qui seront mis à contribution : en effet, huit des dix parcs à l’étude sont situés au-delà du 50e parallèle. Leur création suscite beaucoup d’enthousiasme chez les autochtones, en l’occurrence les Cris et les Inuits, qui y voient l’occasion non seulement de protéger leurs territoires ancestraux, mais aussi d’en faire des destinations écotouristiques de classe mondiale. De fait, des parcs comme Mont-Tremblant, Saguenay et Forillon attirent des touristes de partout : Europe, Asie… À l’échelle internationale, l’appellation « parc national », réglementée par l’Union mondiale pour la nature, constitue d’ailleurs une sorte de marque de commerce, un label de bonne qualité. « Les touristes savent qu’ils trouveront dans les parcs nationaux des paysages exceptionnels, des guides-interprètes et des lieux d’hébergement », explique Pierre Gaudreault, directeur général d’Aventure Écotourisme Québec, association regroupant les producteurs de tourisme d’aventure.

Mais avant d’attirer une masse de touristes au nord du 50e parallèle, de nombreux obstacles sont à surmonter, dont le coût exorbitant du transport. Un billet d’avion Montréal-Kuujjuaq (1 500 km) coûte au minimum 1 200 dollars — aller seulement ! C’est plus cher qu’un vol aller-retour Montréal-Paris. Une nuit d’hôtel au Nunavik revient à au moins 150 dollars et un repas ordinaire de type casse-croûte, à une vingtaine de dollars. Donc, les petites familles de la classe moyenne en voyage dans le Grand Nord, oubliez ça !

Par ailleurs, les parcs nordiques devront faire face à une concurrence de plus en plus vive entre les destinations écotouristiques, surtout celles des pays en développement. Un parc, si beau soit-il, n’attirera pas les touristes à lui seul ; il faut utiliser des moyens pour le promouvoir. Avec son réseau de parcs nationaux en expansion, le Québec pourra-t-il rivaliser avec les destinations écotouristiques de l’heure, comme l’Alaska et le Costa Rica ? « Côté marketing, on étudie encore la meilleure façon de faire connaître les nouveaux parcs nordiques », dit Pierre Laporte, coordonnateur marketing pour les parcs du Nunavik à l’Administration régionale Kativik, qui s’occupera de la gestion des parcs en terre inuite. « Est-ce qu’on doit les vendre comme des destinations exotiques, même s’ils se trouvent au Québec ? »

Les projets de parcs nationaux, comme Albanel-Témiscamie-Otish et Kuururjuaq (pour ce dernier, voir « Un nouveau parc au nord du Nord », géographica, été 2007), sont extrêmement avancés. Les études sur le terrain et les consultations publiques sont terminées. Mais pour qu’ils deviennent réalité, la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Line Beauchamp, doit encore faire adopter un décret ministériel.
Dans le contexte d’un gouvernement minoritaire, est-ce que les libéraux feront de la création de nouveaux parcs une priorité ? Oui, affirme Véronik Aubry, attachée de presse de la ministre. « Notre intention de doubler la superficie du parc national du Mont-Orford illustre notre volonté en ce sens. Nous avons d’ailleurs pris l’engagement d’augmenter de 4,79 % à 8 % la superficie des aires protégées au Québec », dit-elle. Lors de leur premier mandat, les libéraux avaient pourtant promis d’atteindre ces 8 % en 2005. Cette fois-ci, pas question de se mouiller en proposant un échéancier. « Depuis 2005, on a tout de même augmenté la superficie des aires protégées de 2,5 % », dit Véronik Aubry.

Avec tous ces nouveaux parcs qui pourraient voir le jour dans le nord du Québec, les écologistes seraient malvenus de jouer les trouble-fêtes. Pourtant, certains d’entre eux, dont les dirigeants de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP – section Québec), décrient le fait que le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs n’ait aucun projet d’envergure dans le Québec méridional. Or, c’est ici que se trouvent les écosystèmes les plus menacés ! Au sud du lac Saint-Jean, seuls deux petits projets sont à l’étude : les parcs d’Opémican, au Témiscamingue, et du Lac-Témiscouata, dans le Bas-Saint-Laurent. Ensemble, ils protégeront moins de 500 km2 de territoire, soit l’équivalent de l’île de Montréal. « Ces parcs seront trop petits pour assurer la survie d’un écosystème », affirme Sylvain Archambault, biologiste et consultant en environnement, qui travaille entre autres pour la SNAP – section Québec.

« Pour assurer le maintien de la biodiversité, il faut protéger de grandes étendues de territoire, pas seulement des îlots de nature ici et là », explique Mélanie Desrochers, responsable de la commission Aires protégées à Nature Québec / UQCN, un regroupement visant la préservation de la diversité biologique. Par exemple, en dessous de 1 000 km2, une forêt boréale est incapable de supporter les perturbations naturelles, comme les feux et les épidémies, ou la pression venant des humains, telles les coupes forestières et l’urbanisation croissante de la campagne. « Présentement, dit Mélanie Desrochers, la superficie moyenne des aires protégées au Québec n’est que de 40 km2, ce qui est nettement insuffisant. »

C’est bien là tout le problème des parcs québécois : leur petite taille. Depuis l’adoption de la Loi sur les parcs, en 1977, 22 parcs nationaux ont été créés au Québec. Sur ce nombre, neuf font moins de 60 km2, et seuls deux en font plus de 1 000 : le parc du Mont-Tremblant et celui des Pingualuit — dernier-né des parcs nationaux québécois, qui protège le cratère des Pingualuit (autrefois désigné sous le nom de « cratère du Nouveau-Québec »), sur la péninsule d’Ungava.
La mission des parcs nationaux est de protéger un échantillon représentatif des régions naturelles du Québec ou un élément exceptionnel — comme le rocher Percé — contre toute forme d’exploitation industrielle (minière, forestière, énergétique), tout en mettant en valeur leurs richesses naturelles dans le but d’éduquer les visiteurs. Le hic, c’est que créer un parc en terre québécoise s’avère aussi complexe qu’envoyer un homme sur la Lune. « De la frontière américaine jusqu’à la baie d’Ungava, les industriels convoitent toutes nos ressources naturelles », explique John O’Driscoll, président de la SNAP – section Québec, qui se voue à la protection des milieux naturels. « Pour créer un nouveau parc, il faut donc que le territoire soit pauvre en ressources. Sinon, la découverte d’une once de quelque chose bloque tout projet. »

Pour ne pas nuire au développement économique, les parcs à l’étude, tant au nord qu’au sud, épousent des formes bizarroïdes, car leurs territoires ne doivent pas empiéter sur les concessions minières, au cas où l’on trouverait de l’uranium dans les Torngat et du diamant dans les monts Otish, explique John O’Driscoll. Plus au sud, c’est la foresterie qui pose problème. « Le ministère des Ressources naturelles ne veut pas soustraire un seul arbre à la coupe forestière », déplore Gaétan Saint-Pierre, conseiller des Cris d’Oujé-Bougoumou, village situé à une soixantaine de kilomètres de Chibougamau. Ceux-ci sont en négociation avec le Ministère depuis 2002 pour créer un parc dans les limites de la réserve faunique Assinica, recouverte de forêt boréale — des arbres fortement convoités par les compagnies forestières.

Pendant ce temps, la nature se détériore rapidement dans le Sud québécois, près des zones habitées. Et la forêt boréale, le plus grand écosystème du Québec, manque encore cruellement de protection. « Il est de plus en plus difficile de se promener au Québec sans voir les ravages causés par l’homme », déplore André-François Bourbeau, professeur de plein air et de tourisme d’aventure à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). « Serons-nous la dernière génération à pouvoir admirer la nature vierge ? »

Ce reportage a été fait à la suggestion de Philippe Bergeron