Santé et Science

Notre aventure ADN

Exit les traditionnels arbres généalogiques. La science permet maintenant de débusquer ses plus lointains ancêtres avec une seule goutte de salive. Cinq cobayes de votre magazine ont accepté de se soumettre au test d’ADN.

En nous embarquant dans cette machine à remonter dans le temps, nous ne savions pas trop à quoi nous attendre. Allions-nous découvrir des zones inconnues de notre généalogie? Un ancêtre insoupçonné allait-il sortir du placard? Une aïeule amérindienne cachée? Nenni!
Mais si nul secret de famille n’a été exhumé, ce test d’ADN nous a finalement amenés bien plus loin que tout ce que nous imaginions : aux sources mêmes de notre espèce, l’Homo Sapiens.

« Nos gènes racontent une histoire qui commence il y a plus de 100 000 ans, explique le généticien britannique Bryan Sykes, dans son best-seller Les sept filles d’Ève, Génétique et histoire de nos origines (Albin Michel, 2001). « Et dont les tout premiers chapitres sont dissimulés dans les cellules de chacun de nous. » En voici quelques lignes…

Nos résultats

Les cinq « cobayes » de L’actualité ont fait analyser une série de 12 marqueurs génétiques (mutations) dans leur ADN mitochondrial (transmis de la mère à tous ses enfants) et/ou le chromosome Y (seulement transmis de père en fils), auprès de la compagnie Family Tree DNA (FTDNA). Bien que basique, ces tests nous ont permis d’identifier les haplogroupes (lignages maternel et paternel) auxquels nous appartenons. (Les haplogroupes sont baptisés par des lettres majuscules ; les chiffres et les lettres minuscules indiquent les clades et « sous-clades » ou sous-groupes). De plus, dans le cas de Ralph et de Daniel, ils ont fait apparaître de nombreux jumelages parfaits – c’est-à-dire présentant des mutations génétiques similaires – avec des membres de la banque de données de FTDNA. Cela ne veut toutefois pas dire que tous sont forcément leurs « cousins » : pour les distinguer, il faudrait faire analyser de plus nombreux marqueurs. En attendant, nous nous sommes trouvé, entre cobayes, des points communs inattendus. Trois appartiennent à l’haplogroupe « U » pour leur lignage maternel (Ralph, Isabelle et Tamara) et deux sont porteurs du « R1b1 » pour leur lignage paternel (Ralph et Daniel).

Sources : Family Tree DNA, et Jacques Beaugrand, coprésident du Projet ADN d’Héritage français.

Nos fiches d’identité


Ralph Boncy

Daniel Chrétien

Isabelle Grégoire

Tamara Melnikova

Binh An Vu Van

photo : Marie-Reine Mattera photo : Marie-Reine Mattera photo: Jean-François Bérubé photo: Marie-Laure Godefroy photo : Marie-Reine Mattera

Ralph Boncy : Européen de père en fils

Première ancêtre maternelle connue : Modeste Lespérance, née Al-Bouhessi, née en Abyssinie ou au Yémen en 1773. Déportée en Haïti comme esclave au milieu du 18e siècle.

Haplogroupe ADN mitochondrial : U6a1. La signature génétique de la lignée maternelle de Ralph se retrouve notamment chez plusieurs tribus de la Sierra Leone et de la Guinée Bissau, en Afrique de l’ouest. L’haplogroupe U serait apparu en Asie centrale il y a environ 50 000 ans, il s’est ensuite divisé en sous-groupes, le U6 migrant vers le Proche-Orient et l’Afrique. (Voir aussi les fiches de Isabelle Grégoire et Tamara Melnikova).

Premier ancêtre paternel connu : Jean-Baptiste Boncy, « mulâtre libre », né autour de 1750 en Haïti.

Haplogroupe chromosome Y : R1b1c. C’est la signature plus courante des hommes d’Europe de l’ouest– et, en raison de l’immigration, de ceux d’Amérique du nord. Comme le chromosome Y se transmet de père en fils, le test démontre à coup sûr que l’ancêtre de Ralph était Européen (blanc) du côté paternel. (Voir aussi la fiche de Daniel Chrétien).

Commentaire : « Mon père était noir et, en faisant ce test, j’avoue que je pensais plus au côté africain de mon ancêtre mulâtre Jean-Baptiste Boncy qu’à son origine européenne (l’autre moitié), largement confirmée par le test. Je suis toutefois déçu de n’avoir pas pu confirmer mon ascendance de l’Afrique de l’est, côté maternel, en raison du manque de données existantes. Peut-être qu’un jour l’ADN me donnera la réponse. »

Daniel Chrétien : Pure laine d’Europe

Première ancêtre maternelle connue : Mélanie Simard (arrière grand-mère), née au Québec en 1876.

Haplogroupe ADN mitochondrial : H. Cet haplogroupe prédomine actuellement en Europe, représentant environ 40% des lignées maternelles.

Premier ancêtre paternel connu : Jacques Chrétien, originaire de la Touraine (France), dont le fils Vincent a émigré en Nouvelle-France en 1663.

Haplogroupe chromosome Y : R1b1. Comme Ralph Boncy, Daniel appartient à l’haplogroupe le plus fréquent en Europe de l’ouest (65% des français sont R1b1). Apparus avant ou pendant la dernière glaciation (32 000 – 21 000 ans avant notre ère), les porteurs de R1b1 se sont concentrés dans les refuges du sud de l’Europe. Ils furent les premiers Homo Sapiens Cro-Magnon européens, et donc les premiers artistes – auteurs notamment des peintures rupestres de la grotte de Lascaux.

Commentaire : « Les deux tests confirment ce que je savais déjà par les arbres généalogiques de mon père et de ma mère : mon ascendance d’Europe de l’ouest (France et Angleterre). Comme l’analyse de l’ADN n’explore que les lignées paternelle et maternelle directes, il ne donne peut toutefois donner indication sur une possible origine amérindienne par ma grand-mère paternelle. »

Isabelle Grégoire : de l’Asie centrale à la Corse

Première ancêtre maternelle connue : Françoise Demartini (arrière grand-mère) d’ascendance grecque, née en Corse au milieu du 19e siècle, mère de Camille, ma grand-mère née sur la même île en 1895.

Haplogroupe ADN mitochondrial : U3a. Ce sous-groupe de l’haplogroupe U est plutôt rare en Europe (1% de la population actuelle). On le retrouve en plus grande proportion chez les populations tsiganes, et également en Asie centrale et en Afrique du nord.

Premier ancêtre paternel connu : François Grégoire, né à Montpellier en France en 1665, arrivé en Nouvelle-France vers 1685.

Haplogroupe chromosome Y : R1b1 (test réalisé par mon père) – le dénominateur commun des Européens de l’ouest, et le même que celui de Ralph Boncy et Daniel Chrétien.

Commentaire : « Le test confirme mes origines maternelles méditerranéennes… même si ma peau de blonde semble les contredire! Si j’ai été un peu déçue de ne trouver aucun match parfait dans la banque de données de FTDNA, cela m’a donné le goût d’en savoir plus dès que celle-ci sera plus complète. Et comme l’échantillon d’ADN est conservé par le laboratoire pendant 25 ans… ça laisse de la marge! »

Tamara Melnikova : Des cousins lapons?

Première ancêtre maternelle connue : Anna Pchenitchnaya (arrière grand-mère) née en Ukraine en 1887.

Haplogroupe ADN mitochondrial : U5b1. Les U5 étaient les toutes premières femmes de notre espèce à coloniser l’Europe, environ 50 000 ans avant notre ère. Cet haplogroupe serait apparu au sud ou à l’est de la mer Noire, avant d’essaimer en Europe et de remonter vers le nord. On retrouve aujourd’hui beaucoup de porteurs de U5b1 (comme Tamara) en Scandinavie, tout particulièrement chez les Lapons (Saame).

Commentaire : « Je suis d’origine ukrainienne et je m’attendais à trouver un lien avec les tataro-mongols qui occupaient le territoire de l’Ukraine du 12e au 14e siècle. C’est leur sang qui explique nos cheveux et nos yeux foncés, à la différence des autres peuples slaves. Or le test m’a plutôt appris que l’une de mes ancêtres a probablement vécu en Scandinavie et que j’ai des « cousins » en Laponie. Ça explique peut-être mon attirance pour la mer Baltique, mon lieu de vacances préféré… »

Binh An Vu Van : Fièrement Asiatique

Première ancêtre maternelle connue : Trâ`n thi. Nghi (arrière arrière grand-mère), est née au Vietnam vers 1880.

Haplogroupe ADN mitochondrial : B. Il s’agit de l’haplogroupe Han chinois, très ancien (60 000 avant notre ère). Plus de 25% des Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens et Thaïlandais seraient de cet haplogroupe. Compte tenu de la population mondiale c’est sans doute le plus fréquemment rencontré sur la planète. Apparu en Asie centrale, il s’est propagé en Asie, atteignant le Japon et le Pacifique sud-est et vers le nord, jusqu’en Sibérie. Il y a environ 15 000 ans, l’haplogroupe B s’est divisé : un sous-groupe a traversé le détroit de Béring jusqu’en Amérique du nord puis du sud. Une bonne partie de Amérindiens d’aujourd’hui en possèdent une forme (B2).

Commentaire : « Je ne suis pas très surprise des résultats puisque mon histoire a été assez linéaire. Mes plus anciens ancêtres connus étant tous vietnamiens, j’ai toujours supposé que leur ascendance était chinoise. Mais la confirmation de mes racines et de son terreau me font porter un peu plus fièrement mes traits asiatiques. Soudain, mon « bagage génétique » devient concret et précieux. Il m’inscrit dans l’histoire humaine. »