Santé et Science

Sites d’injections supervisées: l’exemple Insite

Depuis que la Cour Suprême s’est prononcée à l’unanimité en faveur du site d’injections supervisées Insite, en septembre dernier, un nouveau vent d’espoir souffle sur le quartier Downtown Eastside de Vancouver, où depuis l’ouverture du centre en 2003, plus de 1,8 million de personnes sont venues s’injecter leur drogue sous la supervision d’infirmiers et infirmières.

J’ai eu l’occasion, hier, de suivre une visite guidée du quartier en compagnie de deux des plus grands acteurs des changements en cours : Russell Maynard, coordonnateur d’Insite pour Vancouver Coastal Health, une division des BC Health Services créée pour gérer le site et Neil Boyd, criminologue et professeur de droit à la Simon Fraser University.

À l’oeil, les changements ne sont guère visibles : la pauvreté, la maladie mentale, la drogue sont encore omniprésentes dans ce quartier où en 1993 seulement, 200 personnes étaient mortes d’overdose, du sida ou d’hépatite.

Dans les rues, la plupart des gens que l’on croise sont de toute évidence laissés pour compte. Beaucoup, dont nombre d’autochtones, dorment encore sur des cartons sur le trottoir. Ça sent la crasse, l’urine, et il y a foule devant les soupes populaires.

Mais derrière les façades décrépies, la situation évolue. Au dessus d’Insite,un centre de désintoxication de 12 lits a ouvert en 2007. Environ 400 personnes y ont été admises l’an dernier.

Depuis 1991, la Portland Hotel Society, l’organisme communautaire issu du quartier qui a créé Insite en collaboration avec Vancouver Coastal Health, a récupéré quatre immeubles abandonnés du quartier pour les transformer peu à peu en maisons de chambres spécialement destinées aux sans-abris ou aux gens atteints de troubles mentaux.

L’organisme a installé toilettes et douche dans chaque chambre là où on comptait auparavant un bloc sanitaire pour tout l’immeuble, mis un concierge à temps plein et organisé des visites régulières par des infirmières.

Il a récemment ouvert une galerie d’art dans le quartier pour permettre aux résidents d’exposer leurs oeuvres., tout près de la banque communautaire du quartier, la Pigeon Bank Savings, où on peut encaisser des chèques sans compte et sans se faire arnaquer.

Il y a même une équipe de soccer de sans-abris, le Portland FC , qui a son bout de gazon synthétique pour s’entraîner !

La grande bannière  »We won » installée sur la façade d’Insite à la suite de la décision de la Cour Suprême redonne espoir à bien des gens dans le quartier.

C’est un signe, bien tangible, que les gens les plus exclus de la société, ceux qui sont dans les craques du système depuis toujours comme dit Russel Maynard, peuvent arriver à faire entendre leur voix.

Depuis l’ouverture d’Insite, plus de 1500 overdoses s’y sont produites, mais personne n’en est mort.

Le taux de décès par overdose dans un rayon de 500 mètres autour du site a diminué de 35%, contre une baisse de seulement 9% dans le reste de la ville de Vancouver, selon une étude publiée dans The Lancet en 2011, dont les résultats sont cependant contestés.

En 2010, 43% des 458 personnes admises à Onsite ont terminé leur cure de désintoxication. Des gens ont été réferrés à des services sociaux ou de santé à plus de 5000 reprises.

Impossible de dire précisément combien de personnes ont arrêté de se droguer. Mais à voir les échanges entre le personnel et les clients, il est évident qu’au minimum, Insite brise l’isolement, en plus de diminuer les risques de maladies transmissibles liées à l’utilisation de seringues ou d’eau souillées.

Les raisons du succès ? Un fort engagement de la communauté et des autorités de santé locales, un continuum de services très bien organisé (il y a même un centre de soins palliatifs maintenant dans le quartier) et une expérience documentée en détails par des études scientifiques depuis le tout début.

Définitivement un modèle à suivre pour Montréal.

Biensûr, tout n’est pas rose. Russell Maynard s’inquiète notamment de voir de plus en plus de jeunes essayer d’obtenir de l’aide à Insite, qui ne peut légalement servir les moins de 16 ans.

Le pire obstacle, selon Neil Boyd ? L’attitude du gouvernement conservateur, qui reste persuadé que l’approche dite de réduction des méfaits sur laquelle est basée Insite n’est pas souhaitable.

Pour des images d’Insite et du quartier, voyez ce photoreportage réalisé en mai dernier.