Santé et Science

Loi C-45 : les eaux navigables en perdition

Selon le projet de loi C-45 proposé par le gouvernement Harper, seuls 97 lacs au Canada seront visés par la nouvelle Loi sur la protection de la navigation (l’ancienne Loi sur la protection des eaux navigables), dont 4 au Québec (les lacs Memphrémagog, Saint-Jean, Deux-Montagnes et Timiskaming).

Une folie !

D’abord, la loi ne protège désormais plus les lacs et cours d’eau, mais le droit à la navigation. Sur quelle base ?

J’ai posé la question au professeur Yves Prairie,  spécialiste de l’écologie des lacs et membres du Groupe de recherche en limnologie aquatique, qui est resté perplexe face à cette liste.

En effet, les lacs sélectionnés ne présentent aucune susceptibilité particulière à la navigation, et aucune fragilité exceptionnelle d’un point de vue écologique.

Mais comme l’ont souligné plusieurs journalistes, 87 de ces 97 lacs sont dans des circonscriptions ayant élu des députés conservateurs aux dernières élections fédérales.

À elle seule, la circonscription Parry Sound-Muskoka du ministre Tony Clément compte 12 des 97 lacs protégés, ce que le ministre a justifié par le fait qu’elle compte plus de 8 000 lacs et que «c’est bien logique que quelques uns d’entre eux fassent partie de ce projet de loi».

Quel culot !

D’un part, il existe des régions encore bien plus riches en lacs, comme les Laurentides qui comptent à elles seules plus de 14 000 lacs, dont aucun n’est visé par cette loi.

Le Québec dans son ensemble compte environ 900 000 lacs… et on va en protéger quatre, qui ne présentent aucune fragilité écologique particulière, selon M. Prairie !

Les 12 lacs protégés dans la circonscription de M. Clement ne sont ni plus ni moins fragiles que tous ceux qui les entourent.

La seule différence : ils sont tous cernés de luxueux chalets dont les riches propriétaires vont être bien contents de ne pas être envahis de nouveaux plaisanciers ou pire, de bateaux commerciaux.

En 2010, voici ce qu’écrivait le chercheur Norman Yan de l’université York à propos de la manière dont le Canada  gère son eau douce :  

We really don’t know the state of our water resources nationally, and we won’t ever know if this is how we make the attempt. (présentation complète en pdf)

C’était lors du Muskoka Environment Summit, un congrès scientifique consacré à la qualité des eaux dans la région des lacs Muskoka et ailleurs au Canada.

Mais plutôt que d’écouter ses spécialistes en réinvestissant dans la recherche sur l’eau au Canada, voici ce qu’a choisi de faire le gouvernement Harper

1. D’abord, fermer les labos gouvernementaux qui pourraient fournir des données gênantes, comme le Réseau des lacs expérimentaux pour la qualité des eaux douces (voir ce billet et le site Save ELA)

2. Ensuite, limiter toute forme de contrôle et de protection de l’environnement, sauf là où sont installés mes petits amis.

3. Et finalement, asséner sans sourciller des inepties en espérant que la population va les gober.

Le tout, le plus rapidement possible pour que ni les journalistes, ni l’opposition n’ait le temps de fouiller chaque dossier en profondeur.

D’autant plus triste qu’il faudra des années, voire des décennies pour recoller les pots cassés.