2013 : l’année des records ?

Moins 35° à Montréal et 54° en Australie, des sécheresses extrêmes et des pluies torrentielles : les changements climatiques annoncés se font de plus en plus sentir. Le conseil des scientifiques : il faut s’adapter !

2013 : l'année des records ?
Photo : Carlos Barria / Reuters

La Chine étouffe sous les nuages de pollution atmosphérique. L’Australie est frappée par des inondations, après avoir brûlé sous des chaleurs jamais égalées. Les services de météo ont même dû ajouter deux nouvelles couleurs sur les cartes de température : le violet, pour 50-52 °C, et le rose foncé, pour 52-54 °C. L’année 2013 sera-t-elle l’année de tous les records climatiques ?

Déjà, fin octobre 2012, New York et la côte est des États-Unis essuyaient un ouragan d’une intensité inouïe, Sandy. Mi-juillet, une sécheresse dramatique frappait le centre des États-Unis, poussant le secrétaire à l’Agriculture à décréter l’état de catastrophe naturelle dans 26 États. Au même moment, des chercheurs américains et canadiens publiaient une étude sur la sécheresse qui a touché l’ouest du continent de 2000 à 2004. «La pire depuis 800 ans», ont-ils découvert.

Fin avril, à Montréal, le matin d’une manifestation où 200 000 personnes s’étaient rassemblées pour le Jour de la Terre, le mont Royal était blanc de neige. Mais un mois auparavant, le 21 mars, il faisait 25,8 °C dans la métropole. Non seulement on battait le record de 1945, mais on avait l’impression de vivre «l’été en mars».

Bien sûr, pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps, une colère ou une fantaisie de la météo ne prouvent les changements climatiques. Mais des milliers d’études et d’observations concordantes, oui. «Depuis 1996, printemps, étés, automnes, hivers, toutes les saisons sauf trois ont été plus chaudes que la normale», dit Alain Bourque, qui dirige le programme Impacts et adaptation d’Ouranos, un consortium québécois de recherche sur le climat. «Du simple citoyen au décideur, tout le monde doit intégrer les données climatiques à ses préoccupations.»

La donnée brute, et brutale, c’est que la température du globe a gagné près de 1 °C au cours du siècle dernier. Et qu’elle en gagnera probablement de deux à quatre autres ce siècle-ci. Quel que soit le point d’observation ou la lunette, on voit donc toujours les mêmes choses. Une planète qui se réchauffe, surtout dans le Grand Nord. Une météo qui s’affole. Un climat qui se détraque, avec, entre autres, davantage de journées complètement ensoleillées ou complètement nuageuses, et moins de journées entre les deux. Ou encore avec des printemps plus hâtifs et des étés plus chauds.

Et nos hivers qui n’en sont plus ! Au Canada, la température hivernale moyenne a grimpé de 2,5 °C depuis 1950, notamment à cause du réchauffement accéléré dans le nord du pays. Conséquence parmi d’autres : dans la partie méridionale, la durée de la saison propice au patinage à l’extérieur a diminué «de façon significative», selon les calculs de chercheurs montréalais, dont fait partie Damon Matthews, de l’Université Concordia. «Wayne Gretzky a appris le hockey en patinant dans sa cour, dit-il. Vers 2050, beaucoup de petits Canadiens ne pourront plus faire comme lui, car dans bien des endroits, on ne pourra plus entretenir de patinoires extérieures.»

Et ce n’est pas la seule activité à devoir être bousculée par le nouveau climat. Yves Bergeron, spécialiste de la forêt boréale à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, note qu’un réchauffement entraînera une saison de croissance des arbres plus longue et des précipitations plus abondantes, des avantages certains. Mais, ajoute-t-il, «plus de chaleur, c’est aussi plus d’évaporation ; il se pourrait qu’il tombe plus d’eau, mais qu’encore plus d’eau s’évapore».

La croissance des arbres pourrait donc ralentir ou cesser en juillet, sous l’effet de la sécheresse. Et la forêt boréale se faire plus sensible aux incendies. Actuellement, rappelle le chercheur, ceux-ci grugent à peu près 10 % de la récolte annuelle possible. Dans une forêt nettement plus sèche, ils pourraient en détruire une part bien plus grande. «En foresterie, on doit penser sur de très longues périodes. En 2050 ou 2100, cette proportion pourrait grimper à 50 %. Et même à 100 % dans la pire des éventualités.»

Pas besoin, cependant, de regarder si loin : les changements climatiques sont déjà dans notre cour. De façon évidente dans l’Arctique, où la banquise fond à un rythme accéléré et perd en épaisseur et en étendue (voir «Le diable est au pôle», par Valérie Borde). L’été dernier, les scientifiques ont même constaté une fonte record de la calotte glaciaire : elle avait perdu la moitié de sa surface moyenne des années 1979-2000 et 82 % de son volume. «La banquise qui recouvre l’ensemble de l’océan Arctique sans interruption notable depuis certainement 1 500 ans, probablement depuis 3 ou peut-être même 13 millions d’années, pourrait disparaître à l’été dès 2020, voire 2015», dit Louis Fortier, biologiste à l’Université Laval et patron du réseau de chercheurs ArcticNet.

Les changements climatiques sont tout aussi évidents le long des côtes de l’estuaire du Saint-Laurent, grignotées à toute allure par l’érosion (voir «Un fleuve en colère», par Pascale Guéricolas). «Il y a 10 ans, Ouranos travaillait sur des problèmes qui pourraient survenir dans un avenir plus ou moins lointain, dit Alain Bourque. Maintenant, nous travaillons sur des problèmes qui se posent aujourd’hui. Les changements climatiques nous ont rattrapés.»

Jusqu’à très récemment, les scientifiques hésitaient à imputer les événements climatiques extrêmes au dérèglement de la machine climat. Mais ils commencent à croire que les colères du ciel sont bel et bien en hausse. Aux États-Unis, par exemple, les épisodes de précipitations majeures ont nettement augmentés depuis une soixantaine d’années – de 67 % dans les États du Nord-Est, qui nous ont envoyé, au printemps 2011, les inondations de la rivière Richelieu, et qui ont écopé, l’automne dernier, de l’ouragan Sandy.

Après avoir été dévastée par des dizaines d’incendies de forêt, l’Australie a été frappée par des pluies qui ont causé de spectaculaires inondations en janvier.

(Phoro : P.Wallis/Newspix/Rex Feat/PC)

En mars 2012, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié un volumineux rapport sur «la gestion des risques d’événements extrêmes et de catastrophes». Vagues de chaleur, pluies abondantes, sécheresses et autres extrêmes seront plus fréquents, plus intenses et plus coûteux dans les décennies à venir, confirme le GIEC dans cette synthèse «de milliers d’études scientifiques» sur lesquelles ont planché 220 auteurs de 62 pays.

(Photo : Robert Lang photography/Getty Images)

Ce qui est nouveau, aussi, c’est l’intérêt qu’on porte aux effets des changements climatiques sur la santé. La vague de chaleur qui a touché la France et d’autres pays européens en 2003 n’y est pas pour rien : elle a fait 35 000 morts ! On s’attend d’ailleurs, un peu partout, à une multiplication des canicules, pas toutes aussi meurtrières, mais dangereuses. «Pendant les six jours de la vague de chaleur de juillet 2010, au Québec, on a enregistré 285 décès supplémentaires dans les zones touchées, un surplus de 41 % par rapport à la normale», calcule le Dr Pierre Gosselin, coordonnateur du programme Climat et santé à l’Institut national de santé publique du Québec. Il s’agissait souvent de personnes à la santé fragile, la plupart âgées, «mais elles ne seraient pas mortes à ce moment-là si cette vague de chaleur n’avait pas sévi».

D’où une attention particulière aux «îlots de chaleur en milieu urbain», comme on appelle ces quartiers densément peuplés, sans espaces verts, avec des appartements sans climatisation. «L’été, dans les îlots de chaleur de Montréal, il peut faire 15 °C de plus que dans les beaux quartiers, remarque le Dr Gosselin. Dans un logement du troisième étage, après deux ou trois jours de canicule, la température peut dépasser 42 °C.»

Gare aussi aux maladies respiratoires, causées ou exacerbées par la hausse des températures. On a observé que la saison des pollens s’allonge et que les végétaux en produisent davantage. Les allergies devraient donc augmenter en durée et en intensité. Depuis les années 1960, l’asthme est en nette augmentation dans de nombreux pays. On se demande si ce ne serait pas un signe avant-coureur des effets des changements climatiques sur la santé humaine.

Par opposition au «bon ozone» de la fameuse couche qui, en altitude, nous protège contre les ultraviolets du soleil, l’ozone au sol est le «mauvais ozone». Formé par la chaleur à partir des polluants émis par les moteurs et les centrales électriques à combustibles fossiles, il sera de plus en plus présent dans l’air des villes. Une étude de la Union of Concerned Scientists (les scientifiques inquiets) indique qu’en 2050, aux États-Unis, cette forme de pollution pourrait engendrer 12 millions d’épisodes de maladies respiratoires de plus.

En Chine, des journaux d’État, dont le Global Times, ont appelé le gouvernement à divulguer les données exactes sur la pollution au pays. À la mi-janvier, à Pékin, on a enregistré un pic de 993 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air – 40 fois la norme de sécurité établie par l’Organisation mondiale de la santé. La consommation élevée de charbon en hiver, de même que les fumées des usines et les gaz d’échappement des véhicules sont les principales causes de ce nuage opaque qui étouffe les grandes villes.

Les maladies infectieuses à transmission vectorielle sont aussi influencées par le réchauffement. Ces vecteurs, moustiques et autres bestioles piqueuses ou parasitaires, changent de niche écologique à mesure que change l’environnement. On le voit déjà pour le paludisme (ou malaria), dont beaucoup de cas indigènes ont été signalés en Italie, en Grèce et dans le sud de la France ces dernières années. À l’échelle mondiale, les personnes risquant de contracter la maladie passeront de 25 millions en 2020 à 50 millions en 2050.

Même phénomène au Canada. La tique porteuse de la bactérie à l’origine de la maladie de Lyme a d’abord été repérée, au début des années 1990, dans le sud-est du Canada. Elle arrivait des États-Unis. Et elle se répand vers le nord à une vitesse de 45 km par an, estime le vétérinaire Nicholas Ogden, de l’Agence de santé publique du Canada. Si bien qu’en 2020 la zone d’implantation de la tique sera 14 fois plus grande qu’en 2010, passant de 23 000 à 317 000 km2. «L’un des facteurs les plus importants de cette expansion est la température, notamment le nombre de jours sans gel, explique-t-il. Cette progression va s’accélérer. Ce n’est pas une hypothèse, c’est une réalité.»

Le ciel va-t-il donc nous tomber sur la tête ? Malgré l’accumulation des mauvaises nouvelles, Alain Bourque, d’Ouranos, se montre «raisonnablement optimiste». Parce que nous allons forcément nous adapter à la réalité du nouveau climat. «Au moment de la « canicule hivernale » de mars 2012, j’étais dans Charlevoix pour une conférence devant les membres de l’Ordre des évaluateurs agréés, raconte-t-il. La température étonnait tout le monde. Mais que les évaluateurs veuillent entendre parler de changements climatiques… En fait, comme beaucoup de personnes sur le terrain, ils constataient la réalité de ces changements. Et ils cherchaient à comprendre comment cela se traduirait dans leur travail quotidien d’évaluation de propriétés.»

En 1992, à Rio de Janeiro, le premier Sommet de la Terre marquait le début d’un éveil de la communauté internationale aux questions de biodiversité, d’environnement et de climat. En juin 2012, un autre Sommet réunissait à Rio plus de 120 chefs d’État et… 50 000 personnes. Une autre conférence internationale annuelle sur le climat a pris fin en décembre à Doha, au Qatar, la 18e d’une série de grandes rencontres qui ont donné naissance, entre autres, au fameux protocole de Kyoto.

Kyoto, c’était en 1997. Commençaient des années de laborieuses négociations pour «sauver la planète». Les efforts n’ont pas toujours donné de grands résultats. Mais on sait, à moins d’avoir une mauvaise foi de climatosceptique, qu’il faudra bien poursuivre et même intensifier ces efforts. Et que, veut, veut pas, on devra, en plus de s’adapter aux changements climatiques, combattre le mal à la source. Donc, diminuer les émissions de gaz à effet de serre, notamment le CO2 des combustibles fossiles (pétrole, charbon et gaz). Faute de quoi les prévisions les plus pessimistes pourraient bien s’avérer.

Le printemps dernier, une équipe française a refait les calculs et annoncé une augmentation possible de la température moyenne du globe de 3,5 °C à 5 °C en 2100, ce qui est déjà considérable. Et de 6 °C à 7 °C de plus en 2300. Ce serait, au propre comme au figuré, infernal.

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Pékin enregistrait à la mi-janvier un pic de 993 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air – 40 fois la norme de sécurité établie par l’Organisation mondiale de la santé.

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La production de charbon a augmenté de 6 % dans le monde en 2012. Le charbon représente 30 % de l’énergie consommée sur la planète, le plus haut niveau atteint depuis 1969.

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