Santé et Science

Aide sociale, pauvreté et santé publique : un mauvais calcul ?

Les directeurs de santé publique ont adressé cette semaine une lettre ouverte à la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale Agnès Maltais lui demandant de renoncer aux modifications au programme d’aide sociale.

Ils craignent que les changements envisagés soient contreproductifs, puisqu’ils pourraient fragiliser les 25 000 ménages visés et engendrer des coûts de santé bien supérieurs aux gains financiers engendrés par l’abolition de certaines des modalités d’aide.

Dans toutes les sociétés, les personnes les plus pauvres sont aussi les plus à risque de développer une multitude de maladies chroniques, de troubles de santé mentale et des retards de développement pour les enfants, qu’ils payeront tout au long de leur vie.

Dans la dernière décennie, la recherche sur les déterminants sociaux de la santé a fait des bonds de géants, au Québec et ailleurs dans le monde.

On sait aujourd’hui de manière précise quelles maladies sont associées à des conditions de vie difficiles, mais aussi à partir de quel niveau de vie on s’expose à un risque accru de multiples problèmes de santé, de mortalité précoce, de suicide ou d’échec scolaire.

Au Québec, par exemple, les hommes les plus pauvres vivent huit ans de moins que les plus riches, et l’écart est de quatre ans pour les femmes.

Les taux de diabète et de maladies cardiaques chez les 20 % les plus pauvres sont plus de deux fois ceux des 20% les plus riches.

Les personnes qui dépendent de l’aide sociale sont incontestablement parmi les plus mal prises.

Actuellement, l’aide sociale pour une personne seule apte au travail lui fournit environ la moitié du «panier de consommation», dont la mesure est utilisée dans les statistiques pour évaluer le montant nécessaire pour satisfaire ses besoins de base (logement, nourriture, vêtement, téléphone…), selon le rapport de santé publique 2011 de Montréal.

La recherche a aussi clairement démontré que ce sont les politiques publiques qui ont la plus grande influence sur les déterminants sociaux de la santé, bien plus que les choix individuels.

L’Organisation mondiale de la santé a même établi des lignes directrices très précises pour expliquer aux gouvernements comment évaluer l’impact sur la santé de leurs politiques publiques.

Dans ce contexte, les directeurs de santé publique ont raison d’appeler le gouvernement à la plus grande prudence avec les modifications à l’aide sociale.

En temps que gardiens de la santé de la population, qui connaissent mieux que quiconque au Québec l’impact majeur des inégalités sociales, ils sont même tenus de le faire.

Ils demandent que soient explicitées les mesures favorisant le retour à l’emploi proposées dans le projet de règlement, notamment la durée des prestations d’allocations, les critères d’admissibilité et les modalités d’accompagnement individuel.

Le ministre de la Santé Réjean Hébert leur a assuré que les changements visaient à permettre à plus de gens d’accéder au marché du travail et de se sortir de la pauvreté.

Mais ces bonnes intentions ne suffisent pas. Ce que les directeurs de santé publique réclament, c’est une étude d’impact en bonne et due forme, comme on devrait en faire pour toute décision susceptible d’avoir des conséquences importantes.

Exactement ce que madame Maltais a réclamé, plus tôt cette année, à son homologue au fédéral Diane Finlay à propos des modifications à l’assurance emploi.