Santé et Science

Des abeilles chez les Bleuets

Chaque printemps, 30 000 ruches sont acheminées par camion au Lac-Saint-Jean. Sans elles, les producteurs québécois de bleuets tomberaient comme des mouches…

Photo : Nicolas Mesly
Photo : Nicolas Mesly

Cinq travailleurs mexicains s’activent dans le champ. Ils sont vêtus d’une sorte de scaphandre blanc, coiffés d’un casque imposant doté d’un filet protecteur, et leurs mains sont gantées. Le genre d’attirail que l’on s’attendrait à voir dans une centrale nucléaire. Ils sont enveloppés d’un nuage bourdonnant de petites travailleuses infatigables, étrangères elles aussi. « Nous ne serions pas en affaires sans les abeilles », dit mon guide, Jean-Eudes Senneville.

Au volant de son VUS, « le roi du bleuet » observe le chargement de 700 ruches à bord d’un semi-remorque garé sur le chemin de terre menant à l’une de ses bleuetières. Nous sommes à une quinzaine de kilomètres au nord de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. Natif du village, l’homme de 71 ans est tombé dans les bleuets quand il était petit. À 17 ans, il vendait ses premières boîtes. Le fait qu’il parle l’anglais — appris sur les bancs d’école dans les Maritimes, où ses parents ont déménagé — lui ouvre les portes du marché américain. Aujourd’hui, son entreprise, Les Bleuets sauvages du Québec, compte quatre usines de transformation, trois au Lac-Saint-Jean et une à Newport, en Gaspésie. Et Jean-Eudes Senneville exporte la « petite perle bleue du Lac » dans 25 pays, dont le Japon et la Chine.

Les abeilles sont essentielles à son commerce. La fleur de bleuet porte à la fois les organes mâles et femelles, mais comme elle est autostérile, le pistil doit être fécondé avec du pollen venant d’une autre fleur de bleuet pour produire un fruit. Et c’est ce que fait l’abeille : lorsque ce petit insecte tout velu butine le nectar d’une fleur, une partie du pollen colle à ses poils. Lorsqu’il en visite une autre, le pollen se dépose sur le pistil.

Les abeilles domestiques sont à l’origine de 80 % de la pollinisation des bleuetières de la région, estime Jean-Eudes Senneville. Sans leur boulot, nous ne croquerions ni pommes, ni fraises, ni framboises, ni amandes, ni oignons, ni aubergines. Plus d’une cinquantaine de fruits et légumes, en fait. Des associations d’apiculteurs se plaisent à répéter qu’Albert Einstein aurait énoncé que si l’abeille disparaissait, l’humanité n’aurait que quatre années à vivre.

Les bleuetières du Lac-Saint-Jean occupent une superficie presque équivalente à celle de l’île de Montréal. Des abeilles « autochtones » et d’autres insectes viennent sans invitation profiter de ce gigantesque buffet à ciel ouvert, mais leur nombre est nettement insuffisant pour le polliniser en entier. Les producteurs de la région font donc venir chaque printemps une caravane de 30 000 ruches. Vers la fin de mai, plus de la moitié des ruches du Québec convergent par camion au pays du bleuet. Et environ 5 000 autres en provenance de l’Ontario.

« Une ruche en santé abrite entre 30 000 et 60 000 abeilles », explique Francis Labonté, 39 ans, patron de Miel Labonté, à Victoriaville.

Son grand-père a été le premier apiculteur à venir polliniser les bleuetières de Jean-Eudes Senne-ville, à la fin des années 1980. Pendant les trois semaines que dure la floraison, de la fin mai à la mi-juin, entre un et deux milliards d’abeilles butineront un gargantuesque tapis de fleurs blanches.

Nous sommes déjà le 12 juin (2012) et, en compagnie du « roi du bleuet », Francis Labonté planifie le rapatriement de ses 4 000 ruches. Les apiculteurs nomades comme lui font un circuit de plusieurs centaines de kilomètres, qui commence dans les vergers de la Montérégie, se poursuit dans les bleuetières du Lac-Saint-Jean et jusque dans les cannebergières du Centre-du-Québec.

Photo : Nicolas Mesly
Photo : Nicolas Mesly
L’apiculteur Normand Roy, de Mandeville, parcourt 400 km pour installer ses colonies d’abeilles dans les bleuetières. Une ruche en santé abrite de 30 000 à 60 000 butineuses.

Le travail de leurs petites protégées génère 115 dollars par ruche par saison en revenus de location. Le circuit a rapporté aux apiculteurs 3,4 millions de dollars en 2010, selon l’Institut de la statistique du Québec. « Pour nous, ce revenu est une assurance, car on ne sait jamais quels seront notre production ni le prix du miel », dit Francis Labonté.

Depuis six ans, la récolte de bleuets a oscillé entre un record historique de 31,7 millions de kilos, en 2009, et une déconfiture de 6,6 millions, à cause d’une gelée, en 2010. Les quelque 400 producteurs et la dizaine de milliers de cueilleurs ont engrangé une maigre paye de 19 millions de dollars jusqu’à une manne record de 90 millions au cours de la même période. « Lors de bonnes récoltes, les enfants vont à l’école avec du linge neuf sur le dos. Les mauvaises années, ils portent leurs vêtements usés », dit Michel Baril, qui vend sa production à Bleuets Mistassini, l’autre gros nom au Québec et concurrent des Bleuets sauvages du Québec.

L’arrivée et le départ de ces milliers de ruches exigent une logistique quasi militaire. Leur transport est une véritable course contre la montre. Elles doivent être chargées en fin de journée, quand toutes les abeilles sont revenues du champ, puis déchargées dans une autre région avant le lever du jour. Sinon, les essaims risquent de se réveiller à bord d’un camion qui roule sur une autoroute !

Le profane que je suis se demande si toute cette agitation ne contribue pas au déclin de la population des abeilles observé ces dernières années dans le monde. Depuis 10 ans, les apiculteurs québécois perdent entre 20 % et 50 % de leurs essaims, alors que la normale se situe à entre 10 % et 15 %.

« On ne peut pas expliquer clairement ce déclin. Mais il n’est pas exclusif au Québec », dit Claude Boucher, responsable du réseau de surveillance de la santé des abeilles au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ).

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Photo : Nicolas Mesly

Chose certaine, des maladies et le varroa, petit acarien tueur qui parasite les abeilles, sont montrés du doigt. En 2003, par exemple, certains apiculteurs, dont Francis Labonté, ont perdu les trois quarts de leur cheptel ailé à cause du varroa. Mais l’agriculture intensive aussi est coupable.

Une campagne tapissée de champs de maïs et de soya est pour les abeilles un « désert alimentaire », parce que leurs fleurs ne sont pas appétissantes. De plus, « pesticides et abeilles ne font pas bon ménage », affirme Claude Boucher. Et le stress occasionné par le transport d’une région à l’autre affaiblirait le système immunitaire des butineuses, croit le vétérinaire.

Le soleil tombe sur la bleuetière de l’aéroport de Saint-Méthode, près de Saint-Félicien, quand Jean-François Doyon commence à charger ses 2 500 ruches. Le propriétaire de Miel d’Émilie, à Saint-Sylvestre, en Beauce, manie un petit monte-charge avec dextérité et dépose les maisonnettes sur la plateforme de son camion avec une précision chirurgicale, tandis qu’un employé sangle et arrime la cargaison.

Entre deux manœuvres, Jean-François Doyon explique qu’il est bien content du boulot de ses abeilles au Lac-Saint-Jean. Ses ruches lui donnent « une bonne moyenne » de sept à neuf kilos de miel de bleuet, de quoi alimenter les 100 tonnes de miel produites annuellement par l’entreprise familiale. L’apiculteur passera cinq nuits blanches à déplacer son troupeau ailé dans la région de Lotbinière, à environ 400 km de la bleuetière de Saint-Méthode.

A-t-il prévu pour ses petites protégées un séjour dans des champs de canneberges ? Pas tout de suite. Elles feront d’abord un arrêt dans des prairies de luzerne et de trèfle à Lotbinière, pour polliniser les pâturages des vaches. « Si on boit du lait, c’est grâce aux abeilles. Vous ne le saviez pas ? »

Décidément, le petit insecte n’a pas fini d’étonner, me dis-je en regardant le camion de l’apiculteur et son précieux chargement s’enfoncer dans la nuit.

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40 % du contenu de notre assiette provient en grande partie du travail de pollinisation de l’abeille.

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Valeur des fruits et légumes pollinisés par les abeilles

Québec: 200 millions $

Canada: 2 milliards $

(Sources : Fédération des apiculteurs du Québec et Honey Council of Canada)

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Les pesticides, ennemis jurés des abeilles

Des analyses du MAPAQ révèlent que l’abeille s’empoisonne au contact des néonicotinoïdes, des pesticides qui enrobent les semences de maïs et de soya et qui montent dans la plante à mesure qu’elle pousse. En juin dernier, l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire, organisme fédéral chargé d’approuver les pesticides, a indiqué qu’elle réviserait le processus d’approbation des néonicotinoïdes au Canada. La France, l’Allemagne, l’Italie et la Slovénie en discriminent l’utilisation.