Santé et Science

Quand le cœur bat la chamade aux urgences

Son cœur s’est mis à battre très rapidement. Puis, un choc à la poitrine l’a brutalement jeté à terre. Son défibrillateur venait de lui sauver la vie. Mais tout de suite après, le cœur s’est remis au galop. Il fallait consulter. Maintenant.

Rendu à l’urgence, il s’est assis sur les chaises rouges face au triage. Il connaissait la routine.

Il est calme, malgré la tempête arythmique. Il sait que son coeur ne lâchera pas. Pas tout de suite. Il en a vu d’autres.

Ce qu’il redoute surtout, c’est le prochain choc. Et la douleur. Qui peut arriver n’importe quand. Dans la seconde qui va suivre. Ou pas.

Il attend, patiemment. L’infirmière qui l’aperçoit vient immédiatement l’évaluer.

« Qu’est-ce qui se passe avec votre cœur?
– It beat fast.
– Depuis quand?
– Half an hour. I did receive a shock.
– You have a defibrillator?
– Sure, I still feel the pain. »

Je passe par hasard et j’assiste à la fin de la discussion. À voir la tête du patient, je comprends que ça ne va pas. Même s’il sourit faiblement.

Je ne sais pas à quoi ça tient, mais il suffit parfois de regarder un patient quelques secondes pour comprendre qu’il est en danger.

Des signes subtils. Une pâleur de la peau. La respiration un peu rapide. L’air tendu. L’immobilité. Un patient en danger de mort ne s’agite pas inutilement. Il garde ses énergies pour faire face.

Quand le cœur peine à livrer l’oxygène aux tissus, c’est ce qu’on appelle un état de choc. Une menace immédiate. L’adrénaline, une des hormones du stress, est abondamment sécrétée. Pour fouetter le cœur, ramener le sang vers les organes vitaux et maintenir une pression adéquate. Autant que possible.

D’où la pâleur – le sang se rend moins bien à la peau. D’où les sueurs – déclenchée directement par l’adrénaline. D’où l’air tendu – cette anxiété fait partie de la réaction de stress. Fight or flight biologique. La bataille interne est presque invisible, mais elle est bien réelle. Des signes qui ne trompent pas.

Il est temps d’embarquer  avec lui dans la lutte, ses réserves pourraient n’importe quand s’effondrer.

Nous le poussons en chaise roulante jusqu’en salle de choc, puis il est placé sur civière. Oxygène, moniteur cardiaque (tachycardie ventriculaire grave à 185 de pouls), solutés (pour les médicaments), équipe complète en place.

« I don’t want another shock.
– On travaille là-dessus. Don’t worry. »

Le souvenir de la douleur. Il y a vingt minutes, mais aussi voilà quelques mois: il en avait alors reçu une dizaine en rafale à la maison. Conscient. Ça laisse des traces.

Un défibrillateur est implanté sous la peau, dans la région pectorale. Pour les grands cardiaques, c’est comme avoir une ambulance dans le thorax et un paramédic à son chevet.

L’ordinateur observe chaque battement. En cas d’arythmie grave, des stimulations rapides non douloureuses sont d’abord données. Si échec, un choc brutal complète le travail.

« When did you eat?
– At four.
– What was it?
– Spaghetti.
– Meet balls?
– Big ones. »

S’il faut l’endormir pour lui donner un choc, mieux vaut un estomac vide. Quatre heures n’est pas si mal, mais on va essayer de gagner un peu de temps.

Pression est encore à 110/60. Plutôt bien. Son cœur est encore assez vigoureux pour pomper avec un débit adéquat. On peut encore traiter l’arythmie par médicaments et stimulations.

Je démarre les antiarythmiques intraveineux pendant que le résident de cardiologie essaie les stimulations en programmant le défibrillateur à l’aide de son ordinateur. Sans succès.

Je demande à préparer un sédatif.

« I don’t feel very well. But I wont have a shock, hey?
– Will try to avoid this. But if we need so, we’ll put you on sleep before. »

Soudain, sa pâleur s’accentue. Tension à 80/40. Les antiarythmiques ont tous des effets secondaires. Dont les chutes de pression. On pousse les solutés. La pression remonte. Pas de grandes réserves. Et l’arythmie qui persiste. Monte par moments jusqu’à 200 à la minute. L’antiarythmique est augmenté.

Le pouls redescend à 180. Puis 170. Va-t-on réussir sans choquer? On croise les doigts. Nous attendons, lui aussi. Il connait la musique.

Je lui souris. Rien ne sert de s’énerver, assez d’adrénaline dans la salle.

Le temps passe, mais rien ne se passe. La tension artérielle rechute. On augmente les solutés. Un dernier traitement de stimulation est tenté. Sans succès. La pression tombe à 60/40. Critique.

« We’ll need to give you a shock.
– If I feel the shock, I will be sad.
– You wont feel it.
– Thank you. »

J’injecte le sédatif blanchâtre dans la veine bleue de son bras gauche puis lui demande de compter de 100 à 0 par sauts de trois.

« One hund… Nine… One hund… What was the question?
– From one hundrer to zero by step of three.
– One… Three… Wh… »

Il ferme les yeux. Puis, bâille: le « bâillement de l’anesthésiste ». Signe que le sédatif fonctionne. On se prépare. Mais il entrouvre les paupières. J’en rajoute. Encore trente secondes. On y est presque. Le pouls est filant.

Puis, il ne cligne plus des yeux quand je lui touche les paupières. Il est prêt.

Le résident appuie sur l’écran pour commander le choc.

Choc donné!

Les muscles sautent ensemble, le corps se cabre, puis il retombe. De nouveau, l’immobilité. Le tracé reparaît à l’écran du moniteur: normal! Pouls à 75.

Le choc a fonctionné. La tension est à 130/57. Les joues reprennent une teinte rosée. Au bout de deux minutes, il ouvre les yeux, étonné de voir tant de gens autour.

« When will do you give me the shock?
– It’s done. Arythmia is gone.
– Really?
– I wouldn’t lie to you.
– I didn’t feel anything. Thank you.
– C’est ce que je vous avais dit.
– Agree. »

Il se tourne vers le résident.

« Please come here, I need to say you something.»

Le résident se penche, curieux.

« Yes?
– Closer. »

Le résident s’approche plus près.

Le patient le prend par le cou et lui donne un bec sur la joue. Puis sourit.

« Thank you. I did felt nothing. »

Pour la première fois, il est détendu. Observant son propre rythme cardiaque au moniteur, satisfait, il soupire.

Mais ses sourcils se froncent tout à coup. Il me regarde, l’air inquiet.

« I didn’t count well, did I?
– You were not so bad. »

Il sourit.

Du haut de ses 16 ans, il a déjà beaucoup vécu.

J’aime ce métier.

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