Santé et Science

Vous attendrez 4 h 52 ou 15 minutes à l’urgence… selon votre code postal

Le scepticisme continue d’agiter les réseaux sociaux à propos des données sur l’attente dans les urgences rendues publiques par le ministre Réjean Hébert. C’est bien normal.

Parmi les nombreux commentaires glanés sur Twitter, ce qui revient le plus souvent se résume à: « Cela ne reflète pas mon expérience. »

Bien souvent, les soignants doutent des données de leur propre centre, qu’ils ont examinées, parce que les centres sont tous identifiés dans le document. Ils se croient pires que cette moyenne de 2h02 dont j’ai parlé hier.

Je prédis plutôt que votre « expérience » variera beaucoup selon la gravité de votre problème et l’endroit où vous serez soigné. Ce qui est facile à démontrer.

Dans certains cas, c’est un vrai problème. Dans d’autres, non: au point de service de Temiscamingue et Kipawa, on n’attend que 15 minutes en moyenne. Bien sûr, c’est une toute petite urgence, n’ayant reçu que 26 patients par jour en juin! Donc ça se comprend. Mais voyons pour le reste.

Les perceptions sont importantes et permettent de nourrir les interprétations, mais il n’y a aucun doute qu’il faut d’abord décrire avec justesse un problème, une « expérience » – ici l’attente dans les urgences, pour pouvoir le régler un jour.

Je persiste et signe : je pense que les données sont justes et reflètent la somme de ces expériences individuelles (parfois malheureuses). Dont on a tiré des moyennes qu’il toutefois faut interpréter adéquatement et avec prudence.

Rappelons-nous d’abord que le document réfère au mois de juin. Nous ne sommes donc pas en janvier, période habituelle de plus grande congestion. Il serait d’ailleurs pertinent et utile de disposer des données pour une année complète, mais le mois de juin reste un bon point de départ.

D’abord, la gravité. Quand on est très malade (P1 et P2), on passe généralement plus vite : en 7 et 35 minutes respectivement. C’est bien normal. Mais bien peu de gens sont très malades : à peine 9% de tous les patients. Donc bien peu vivent cette « expérience » de passer très rapidement.

La majorité des patients, soit 62%, vivent plutôt « l’expérience » de ceux qui ne sont pas très malades, classés P4 ou P5. Et qui donc, comme on l’a vu hier, attendent en moyenne 2h44 et 1h39, respectivement. Je sais, ça fait beaucoup de patients qui pourraient sans doute être vus en clinique si elles étaient disponibles.

Par ailleurs, 2h02, c’est une attente moyenne, pour l’ensemble des centres au Québec. Il est clair que cette attente est très variable d’un centre à l’autre. Et qu’un grand nombre de centres se situent largement SOUS la moyenne, tandis qu’un certain nombre voient leurs chiffres planer largement AU-DESSUS de la moyenne.

En général, on voit que les centres recevant plus de patients (donc les grosses urgences) ont aussi des temps d’attente plus élevés.

Mais pas toujours. Il y a des urgences très achalandées qui ont des temps d’attente plutôt courts, et d’autres urgences moins achalandées qui au contraire ont des temps d’attente élevés.

Des fois, cela tient à la clientèle : les centres pédiatriques de Montréal, par exemple, reçoivent beaucoup de patients (174 et 208 par jour en moyenne) mais ont des temps d’attente bien en dessous de la moyenne : 60 et 55 minutes, respectivement. (208 patients, c’est le nombre journalier le plus élevé de patients de tout le Québec).

Bien sûr, les enfants ne sont pas des adultes, les maladies sont souvent moins complexes. Il y a d’autres facteurs.

Mais certains hôpitaux recevant beaucoup de patients adultes ou d’âge varié, voire âgés, ont aussi d’excellents temps d’attente: l’Hôtel-Dieu de Lévis par exemple recevait en juin 144 patients pour un temps moyen de 31 minutes.

Toujours dans la région de Québec (qui semble assez bien se porter merci), l’Enfant-Jésus et le CHUL, avec respectivement 180 et 196 patients (beaucoup d’enfants au CHUL), avaient de bons temps d’attente : 1h16 et 1h18 respectivement.

À Montréal, Maisonneuve et Sacré-Coeur, avec respectivement 183 et 174 visites par jour, sont tout de même à 1h53 et 2h02 (rappelons que la moyenne québécoise est à 2h02). Pas si mal non? Vous êtes surpris?

Et avec ses 204 visites, soit urgence adulte la plus achalandée au Québec, l’Hôpital général juif se débrouille encore assez bien à 2h05. Ces chiffres vous surprennent?

Côté Rive-Sud, avec ses 203 visites annuelles, troisième urgence la plus achalandée au Québec en juin 2013, l’Hôpital Charles-Lemoyne ne fait pas si mal avec ses 2h15, 13 minutes au-dessus de la moyenne générale.

Par contre, sans les nommer ici, des urgences peu achalandées (89 et 59 patients par jours) connaissent pourtant des temps d’attente moyens parmi les plus élevés : 3h52 et 3h53). Curieux non?

Et trois urgences plutôt achalandées (155, 151 et 151) ont des temps d’attente moyens de 3h52, 4h22 et 4h52 – cette dernière valeur étant la plus élevée au Québec!

Il y a donc des écarts considérables entre les différentes urgences, reflétant des expériences fort différentes vécues par les patients.

En passant, une urgence de taille moyenne reçoit un grand nombre de patients (200 par jour en juin) et présente la seconde attente moyenne la plus longue : 4h48, ce qui est alors assez compréhensible.

Il y a donc une certaine corrélation entre le nombre de patients et l’attente, mais aussi de très grandes variations entre les centres, pour un même nombre de patients.

Le graphique suivant illustre ces variations : il s’agit de l’attente en minutes en fonction du nombre moyen de patients par jour. Comme on le voit, plus il y a de patients, plus longue est généralement l’attente.

 

Chaque point bleu correspond à une urgence québécoise. La ligne rouge montre la relation entre le nombre de patients par jour et l'attente moyenne.
Chaque point bleu correspond à une urgence québécoise. La ligne rouge montre la relation entre le nombre de patients par jour et l’attente moyenne.

Mais beaucoup de centres se situent bien au-dessus ou bien en dessous de la ligne rouge – autant d’écart par rapport à ce qui est attendu en fonction du nombre de patients. Parfois en pire (au-dessus de la ligne rouge) parfois en mieux (en-dessous).

Par ailleurs, l’attente moyenne peut-être doublement trompeuse : dans bien des cas, l’attente varie beaucoup selon que vous êtes plus ou moins malade – parfois de plusieurs heures. Ainsi, dans l’urgence présentant la plus longue attente moyenne globale, les patients moins urgents (P4) subissaient une attente moyenne de 7h32!

Le graphique suivant (excusez s’il est un peu chargé) vous présente les délais moyens d’attente de tous les centres par priorité de triage. Ils sont classés selon leur moyenne globale (en noir). On voit ici que l’attente est beaucoup plus courte que la moyenne pour les P1 et P2 (heureusement!) dans tous les centres, mais beaucoup plus longue pour les P5 et surtout les P4, avec des écarts qui se creusent. C’est très variable d’un centre à l’autre, encore une fois.

 

Les différentes courbes représentent les priorités P1 à P5 de l'ensemble des urgences du Québec qui sont classées de gauche à droite selon l'attente moyenne
Les différentes courbes représentent les priorités P1 à P5 de l’ensemble des urgences du Québec qui sont classées de gauche à droite selon l’attente moyenne

Mais la moyenne est triplement trompeuse : parce que le chiffre varie en réalité à chaque jour. Et qu’il y a des bonnes et des moins bonnes journées.

Prenons de nouveau la moyenne des P4 à 7h32, ce qui est déjà très long. Les bonnes journées, on peut penser que les patients classés P4 attendront peut-être 2 ou 3 heures, par exemple. Mais les mauvaises journées… ça pourrait monter à 10, 12, 16 ou même 24 heures.

Ce qui fait tout de même une moyenne à 7h32. Ce qu’il faudrait connaître, c’est le % de patients avec attente très longue, disons plus de 12 heures. Parce qu’il y en aura nécessairement.

En passant, vous habitez où, au Québec? Parce que pour ce qui est de l’attente à l’urgence, mieux vaux habiter dans la région appelée ici « A » ou « B » que dans « O » ou « P », sans aucun doute. Ça varie en fait beaucoup selon la région, comme le montre le tableau suivant :

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Je pense qu’en raison des variations évidentes entre les régions, entre les centres, selon le niveau de gravité et même selon la journée, on peut aisément expliquer « l’expérience » vécue par les patients à partir des chiffres fournis. C’est parfois très long mais c’est aussi très variable.

Et bien entendu, comme on se souvient surtout des expériences pénibles, on a tendance à se souvenir des mauvaises journées, ce qui renforce doublement l’impression qu’on attend toujours très longtemps.

Ouf! J’espère que je n’ai pas mis trop de chiffres.

Mais qu’en pensez-vous? Trouvez-vous cela normal, de telles variations par hôpital ou par région? Moi pas. Il faut clairement approfondir la question puis travailler là-dessus. Parce que, je l’ai déjà dit, il y a des solutions!

Le but n’est pas de stigmatiser qui que ce soit. Tout le monde fait son possible. Il y a des circonstances externes (achalandage, lourdeur, alternatives) et internes (lieux physiques, nombre de médecins et d’infirmières, fonctionnement) qui jouent.

Le but est simplement de dire qu’il y a un problème réel et qu’il faut s’y attarder, pour le bien des patients et des soignants. C’est bien entendu à suivre.

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Pour me suivre sur Twitter: @Vadeboncoeur_Al

Toutes les données sont tirées des données du ministère de la santé

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J’ai modifié (mercredi AM 6h30) l’image de l’attente par région, pour remplacer les noms des régions par des lettres. Dans certaines régions, il y a parfois une ou deux urgences et je voulais éviter de les pointer inutilement du doigt. Les régions sont identifiées dans le document original du ministère.