Santé et Science

Les casseurs de science

Depuis des années, les politiciens nuisent à la science et à l’innovation en changeant sans cesse les structures gouvernementales qui en sont responsables. En témoigne une chronologie fort révélatrice que présente ici la blogueuse Valérie Borde.

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Photo : Getty Images

Quand donc nos politiciens vont-ils arrêter de nuire à la science et à l’innovation en changeant sans cesse les structures gouvernementales qui en sont responsables ?

Sante_et_scienceDéjà, en 1986, le défunt Conseil de la science et de la technologie critiquait, dans son rapport de conjoncture (pdf), le remaniement fréquent des structures des politiques scientifique et technologique depuis qu’elles avaient été mises sur pied au Québec, à la fin des années 1970.

La perception d’une instabilité permanente des institutions gouvernementales responsables de la politique scientifique et technologique risque d’engendrer une confusion et à terme, une perte de crédibilité auprès des représentants des milieux industriels et universitaires et même auprès des gestionaires de la fonction publique.

On doutera alors du sérieux du projet de l’État provincial de promouvoir le développement scientifique et technologique du Québec.

Absolument rien n’a changé depuis cette époque.

Chaque gouvernement a continué à vouloir imprimer sa marque, en rattachant la science et la technologie tantôt à l’éducation, tantôt à l’industrie — sans que l’un ou l’autre des deux systèmes ait fait les preuves de sa supériorité sur l’autre.

La recherche et l’innovation n’ont cessé d’être séparées, puis regroupées, puis séparées à nouveau.

La chronologie qui suit (puisée en partie dans ce mémoire de 2007, en pdf, du défunt Conseil de la science et de la technologie) donne une idée du temps passé par les fonctionnaires à refaire leurs cartes d’affaires et à se demander comment allait évoluer leur mandat, et qui seraient leurs nouveaux patrons.

  • 1980 : Création du poste de ministre d’État au Développement scientifique.
  • 1982 : Création du poste de ministre délégué à la Science et à la Technologie.
  • 1983 : Création du ministère de la Science et de la Technologie (MST).
  • 1984 : Fusion du MST avec le secteur de l’Enseignement supérieur du ministère de l’Éducation et création du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Science et de la Technologie (MESST).
  • 1986 : La responsabilité du développement technologique est confiée au nouveau ministère du Commerce extérieur et du Développement technologique (MCDT) ; le MESST devient le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Science (MESS).
  • 1989 : La responsabilité du développement technologique est confiée au ministère de l’Industrie et du Commerce, qui devient le ministère de l’Industrie, du Commerce et de la Technologie (MICT).
  • 1994 : Réunion des missions Science et Technologie au sein du ministère de l’Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie (MICST).
  • 1998 : Nomination d’un ministre responsable de la Recherche, de la Science et de la Technologie.
  • 1999 : Création du ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie (MRST).
  • 2002 : Fusion du MRST avec le ministère de l’Industrie et du Commerce (MIC) et le ministère des Finances pour former le ministère des Finances, de l’Économie et de la Recherche (MFER).
  • 2003 : Démantèlement partiel du MFER et constitution du ministère du Développement économique et régional (MDER), qui devient un peu plus tard le ministère du Développement économique et régional et de la Recherche (MDERR) pour rappeler qu’il comporte également une mission STI.
  • 2005 : Le MDERR devient le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (MDEIE). Entre 2005 et 2012, la MDEIE sera successivement dirigé par Claude Béchard, Raymond Bachand, Clément Gignac et Sam Hamad. Le Conseil de la science et de la technologie disparaît en 2011, alors que sont créés les Fonds de recherche Québec et le poste de Scientifique en chef.
  • Septembre 2012 : le MDEIE disparaît. L’enseignement supérieur est extrait du ministère de l’Éducation, des loisirs et du sport, la science et l’innovation sont séparées de l’économie. Les trois passent au nouveau Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche, de la science et de la technologie (MESRST).
  • 5 décembre 2013 : L’Assemblée nationale adopte enfin, après moult débats, le projet de loi no 45 qui donne une existence légale au MESRST.
  • 23 avril 2014 : le Premier ministre Philippe Couillard annonce que le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Science (MESRS) remplace le MESRST, et partage son ministre, Yves Bolduc, avec le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. L’innovation est transférée au ministère de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations (MEIE).

Combien tous ces changements ont ils coûté ? Trop, c’est assez évident. Combien ont-ils rapporté ?

Après plus de 30 ans passés à tester différentes structures, force est de constater qu’il n’existe pas de modèle gagnant, ni au Québec ni ailleurs dans le monde.

Tout le monde s’entend qu’il faut bien tracer une ligne quelque part entre l’école primaire, l’enseignement supérieur, la recherche, l’innovation et l’économie, mais l’endroit précis où on la trace n’est pas si important que cela.

Ce qui importe, c’est qu’on laisse les structures en place assez longtemps pour qu’elles puissent fournir un travail efficace.

Et ça continue…

Après s’être inquiétée de la création, en 2012, du MESRST par les péquistes, même l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec (ADRIQ) — qui représente la recherche industrielle — avait convenu que cette nouvelle structure était adéquate pour gérer les questions d’innovation.

D’ailleurs, à l’automne 2013, les représentants de la recherche universitaire et du secteur privé avaient applaudi, dans une rare unanimité, l’annonce par l’ex-ministre péquiste Pierre Duchesne de la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI). Celle-ci avait été élaborée à la suite d’un long processus de consultation des chercheurs académiques et des représentants de l’industrie initié sous le gouvernement de Jean Charest.

Pourtant, le premier ministre Philippe Couillard a décidé de changer de nouveau l’organisation des responsabilités, en séparant recherche et innovation. Et c’est reparti pour un tour…

L’Association francophone pour le savoir (Acfas) s’est dite consternée par cette nouvelle.

Fort heureusement, les grandes lignes de la PNRI, pour l’instant, ne semblent pas remises en question. Mais pourront-elles être respectées alors que la politique devient du ressort de deux ministres ?

Le nouveau ministre Yves Bolduc a cependant annoncé l’annulation des chaires de recherche sur l’identité québécoise, dont les premières devaient être consacrées à l’histoire et à la langue française. L’ex-ministre Pierre Duchesne y a d’ailleurs réagi vivement dans une lettre d’opinion publiée dans Le Devoir.

Cela dit, ces chaires ne constituaient qu’une toute petite partie de la PNRI, et ces thèmes de recherche pourraient être abordés d’une autre manière que par la création de chaires.

Que deviendront les 3,7 milliards de dollars que le gouvernement péquiste réservaient à la PNRI ? L’heure de vérité viendra avec le budget en juin.

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À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.