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Santé et Science

Fédérations médicales : un effort financier pour tous, sauf pour les médecins ?

Pour Sid Ahmed Soussi, un sociologue du travail qui suit de près l’évolution du syndicalisme québécois, il est temps que les fédérations médicales renouvellent leur argumentaire — notamment en ce qui a trait au refus de l’étalement de la hausse de rémunération chez les médecins. Louis Godin, le 
président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, a réagi à ces propos.

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Photo : Getty Images

Sid Ahmed Soussi, Ph.D., sociologue du travail, suit de près l’évolution du syndicalisme québécois. L’été dernier, il faisait le point sur le syndicalisme médical. Nous avons demandé une mise à jour à ce professeur de sociologie de l’UQÀM, compte tenu du nouveau contexte politique issu des récentes élections québécoises. «Il est temps que les fédérations renouvellent leur argumentaire», dit-il. Entrevue.

Il est temps, selon vous, que les fédérations médicales renouvellent leur argumentaire. Que voulez-vous dire ?

Que l’argumentaire de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), par exemple, face au refus de l’étalement de la hausse de rémunération est plutôt faible. D’abord, elle refuse l’étalement au prétexte qu’il équivaut à un gel de rémunération pour l’année à venir. La FMOQ prend ça comme une insulte. Mais l’étalement est déjà une donnée de base dans toutes les autres professions. Pourquoi les médecins feraient-ils exception?

Ensuite, la FMOQ évoque l’équité dans l’effort demandé, selon elle, avec les autres professionnels de la santé et ses collègues médecins spécialistes. Or, les autres professionnels ont déjà tous payé le prix fort à ce chapitre. Les seuls envers qui l’argument de la FMOQ pourrait porter, ce sont les médecins spécialistes. Ces derniers, il est vrai, ont négocié une entente en béton armé, à laquelle le premier ministre Couillard ne veut rien changer.

Mais en quoi, selon vous, l’argumentaire syndical est-il faible ?

Au Québec, tous les risques de la profession médicale, c’est l’État qui les assume. Ça, les syndicats médicaux se gardent bien de le rappeler sur la place publique.

En ce que la nature corporatiste de cet argument ne tient pas compte de la réalité. Invoquer la parité canadienne pour la rémunération, par exemple, ne tient pas debout, dans la mesure où on ne pointe du doigt qu’un élément isolé, la rémunération. Or, c’est le contexte global qu’il faut considérer, soit celui des conditions de travail beaucoup plus intéressantes ici et que je résume par la formule suivante : «Au Québec, tous les risques de la profession médicale, c’est l’État qui les assume.»

Ça, les syndicats médicaux se gardent bien de le rappeler sur la place publique.

N’est-ce pas la même réalité ailleurs au Canada ?

Non, il y a là-bas un certain partage des risques, alors qu’au Québec — et c’est une tradition de l’État social plus avancé ici —,  le médecin ne prend aucun risque au plan professionnel (clientèle garantie et abondante, rémunération garantie et modulable, autonomie professionnelle sans reddition de comptes, équipement fourni à l’hôpital, etc.). Aucun risque pour le médecin donc, du fait même de la structure de la santé dans le régime public où l’État assume tout.

Alors, si vous revendiquez la parité canadienne, mettez aussi dans la balance le fait que vous, médecins québécois, n’assumez aucun des risques que vos collègues ailleurs au Canada assument davantage, car au Canada anglais, l’État social n’est pas aussi généreux qu’ici. On ne peut focaliser seulement sur la rémunération, il faut voir aussi le volet normatif (conditions de travail).

Et puis, faut-il rappeler une fois de plus que le coût de la vie est plus élevé à Toronto ou à Vancouver, et que tout le monde ici même au Québec, et pas juste les médecins, souhaiterait avoir la parité avec l’Ontario? Rappeler aussi que le Québec a des programmes sociaux inexistants ailleurs, que bien des médecins québécois aussi, par exemple, mettent leurs enfants au CPE à 7,30 $/jour ? Sans parler des coûts de formation moins élevés au Québec, etc.

Qu’en est-il de l’argument de l’exode des médecins ?

C’est un mythe, un épouvantail qu’on agite expressément dans le cadre de ce type de négociations. Rien n’indique, pour le Québec, un déficit de médecins qui partent exercer ailleurs. Beaucoup de ceux qui viennent étudier à McGill n’ont pas l’intention d’exercer ici et repartent. On ne saurait donc les compter comme pertes. Si exode il y a, il concerne davantage les infirmières que les médecins.

En termes de stratégie, les médecins n’ont pas intérêt à ce que ces réalités soient étalées sur la place publique. C’est pourquoi ils répètent ad nauseam qu’ils sont moins payés qu’ailleurs, tout en se gardant de préciser les avantages qu’ils ont par rapport aux médecins d’ailleurs au Canada. Surtout, comme stratégie de négociations, ils préfèrent la discrétion, dans un face-à-face discret et «musclé» avec le gouvernement. 

Peut-on craindre à cet égard «un petit arrangement entre docteurs» présents aux plus hauts postes de l’État ?

Je ne crois pas, dans la mesure où la comptabilité publique ne laisse plus de marge de manœuvre. Il y a nécessité de répartir l’effort financier pour comprimer les dépenses publiques, et les médecins sont désormais sous la loupe publique. Ils reçoivent beaucoup de la société, ils doivent fournir un effort proportionnel à ce qu’ils reçoivent, dans le contexte de la réalité québécoise.

Faites-vous une différence entre les médecins omnipraticiens et les spécialistes, à cet égard ?

Oui. Les médecins spécialistes sont gras dur, parce qu’ils ont pris les devants et négocié au bon moment, si l’on peut dire; il y a une nette différence en leur faveur dans l’état d’avancement des négociations, qu’ils ont menées à terme, par rapport aux médecins omnipraticiens dont le calendrier de négos est mal goupillé.

Cela dit, les omnipraticiens ne perdent pas au change, car en dépit de la différence dans l’état d’avancement des négos, les acquis qu’ils se sont d’ores et déjà assurés leur permettent de considérer comme «tout bénéfice» ceux qu’ils pourraient engranger par le biais de ces négos.

Peut-on reprocher à un syndicat de se battre pour améliorer les conditions de travail et la rémunération de ses membres ?

Une petite mise au point : les études sur le syndicalisme font la différence entre les organisations proprement syndicales, qui défendent des droits, et les organisations corporatives qui, elles, défendent des intérêts. Si on veut appeler un chat un chat, les deux fédérations de médecins apparaissent comme des corporations plutôt que comme des syndicats.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus, en somme ?

La distorsion entre la revendication d’intérêts corporatistes et la réalité d’une médecine bien intégrée dans un système de santé où l’État assume les plus grands risques et d’une profession qui jouit déjà de nombreux privilèges, dont la plus grande partie sont historiquement institutionnalisés, et donc non négociables à leurs yeux. De plus, il est pour le moins curieux que les médecins revendiquent des conditions de travail comme s’ils étaient dans le secteur privé, là où les risques entre les parties prenantes sont partagés. Ils jouent sur les deux tableaux, ou, comme on dit, ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Jusqu’ici, les «syndicats» médicaux obtenaient du gouvernement à peu près tout ce qu’ils voulaient. Là, ça commence à changer.

Ont-ils atteint un sommet aux plans social et financier, selon vous, à cet égard ?

Je crois que oui. D’une part, en raison du contexte social dégradé des finances publiques, où même un gouvernement libéral estime que tous doivent faire des efforts. D’autre part, en raison de la reddition de comptes croissante que l’État, et la société, vont exiger des médecins.

Mais ces nouvelles réalités, c’est comme si les médecins ne voulaient pas en tenir compte, ou faisaient semblant de ne pas les voir. Comment ne pas constater que les choses ont changé pour tous, y compris pour eux! Le plus curieux, c’est qu’ils continuent, sans broncher, de se livrer à la même surenchère d’intérêts corporatistes que par le passé, alors même que tout a changé autour d’eux.

Les médecins suggèrent de comprimer les coûts ailleurs, notamment dans le nombre de cadres et le personnel non-soignant ?

C’est de bonne guerre d’accuser les autres, mais qu’ils s’interrogent eux-mêmes : livrent-ils les services à la hauteur des coûts dont la société a la charge ?

Je précise par ailleurs que l’étalement de la hausse de rémunération n’est pas une mesure nouvelle. Pour les autres professionnels, c’est même une vieille tradition qui remonte à la Révolution tranquille. Ce n’est donc pas une médecine dure administrée aux seuls médecins. Ce qui est nouveau en revanche, c’est que ces derniers y goûtent également. J’y vois là un signe que la prise de conscience de l’état des finances publiques est vraiment sérieuse. Tous doivent faire un effort. Les médecins ne peuvent refuser de faire le leur, d’autant plus, et j’insiste, qu’au Québec, c’est l’État qui assume pour eux tous les risques.

En résumé ?

Les médecins québécois doivent mettre en perspective leur profession dans la réalité québécoise, là où ils l’exercent. Ils verront alors que, comme corps social, ils sont privilégiés.

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La FMOQ réagit à l’article «Fédérations médicales : un effort financier pour tous, sauf pour les médecins ?»

 

À qui de droit,

C’est avec stupéfaction que nous avons vu Profession Santé donner la parole dans ses pages, le 12 juin dernier, à Sid Ahmed Soussi, sociologue du travail, pour qu’il puisse donner libre cours à certaines de ses opinions sur divers enjeux concernant les fédérations médicales. Stupéfaction parce que M. Soussi y exprime des préjugés teintés d’ignorance et sans concordance avec la réalité d’une part, et d’autre part parce que la FMOQ, directement attaquée par M. Soussi, n’a jamais été sollicitée pour répondre aux accusations ou états d’âme exprimés par ce dernier.

Dans ce contexte, nous tenons à vous soumettre quelques faits bien réels qu’un simple observateur attentif et de bonne foi aurait pu enseigner à M. Soussi avant de le laisser affirmer des choses inexactes ou incomplètes :

– La FMOQ n’a jamais formellement refusé un étalement. Au contraire, elle tente de s’entendre à ce sujet en ce moment même avec le gouvernement.
– La norme dans le secteur public pour les employés et les professionnels, c’est plutôt une augmentation de 3 % cette année et non un gel.
– Les ententes passées de la FMSQ et de la FMOQ sont semblables en termes de pourcentage, ce sont simplement les modalités d’application qui sont différentes. Et le gouvernement est en demande auprès des deux fédérations en ce moment pour revoir les ententes signées entre autres par nuls autres que les Drs Couillard, Bolduc et Barrette !
– Les ententes sur le rattrapage tiennent compte du fait que le coût de la vie est moins élevé au Québec. C’est pourquoi par exemple dans nos ententes, généralement, 100 000 $ ailleurs au pays peut équivaloir à environ 88 000 $ au Québec, par exemple.
– Et contrairement à ce qui est suggéré dans le titre de l’article où on donne la parole à M. Soussi, «Fédérations médicales : Un effort pour tous, sauf pour les médecins ?», la réalité indique plutôt le contraire : les seuls professionnels, notamment dans le secteur de la santé, à qui on demande actuellement de revoir à la baisse les conditions de rémunération  prévues dans des ententes convenues de bonne foi, ce sont les médecins !

Vous me permettrez en terminant de souligner que nous ne comprenons pas en quoi donner la parole à quelqu’un qui, manifestement, ne maîtrise nullement le sujet discuté sur le fond, en s’abstenant en plus de solliciter les principaux intéressés (les fédérations médicales) afin qu’ils puissent faire contrepoids, apporte quelque chose de plus au débat.

Louis Godin, M.D.
Président, 
Fédération des médecins omnipraticiens du Québec
Le 20 juin 2014