Santé et Science

Le ministre Barrette ferme le robinet : Rockland MD, c’est trop cher

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, le dit lui-même : le coût unitaire des services fournis par la clinique Rockland MD était plus élevé qu’au public, qu’à Sacré-Cœur ou ailleurs. Mais faut-il faire semblant d’être surpris ? demande le docteur Alain Vadeboncœur.

Sante_et_scienceLes chirurgies réalisées à la clinique Rockland MD coûtent plus cher que prévu. Par conséquent, le ministre Gaétan Barrette a d’abord confirmé, en juin, la mise au rancart du programme — une décision sensée —, puis a rendu public, la semaine dernière, un rapport confirmant les coûts excessifs.

Comme il l’a dit lui-même, on ne peut pas être plus clair. «Le coût unitaire des services fournis par Rockland MD était plus élevé, incluant les immobilisations, qu’au public, qu’à Sacré-Cœur ou ailleurs.» Mais est-ce qu’il faut faire semblant d’être surpris ?

Il ne ferme toutefois pas la porte à la prestation de services financés publiquement par Rockland MD, qui clame depuis le début que ses services coûtent moins cher que ceux des hôpitaux. Cette autre citation du ministre laisse songeur : «Ils se targuent d’être moins chers. Prouvez-le ! […] Ouvrez vos livres ! On va regarder si vous êtes compétitifs. Si vous l’êtes, moi ça va me faire plaisir de donner plus de services à la population.»

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Si je comprends bien, depuis tout ce temps, le ministère de la Santé n’a pas accès aux livres de Rockland MD ? Alors que la clinique se targue d’être compétitive, elle n’en aurait pas fait la preuve ouvertement ?

C’est d’autant plus étonnant que la clinique aurait avantage à jouer franc jeu, alors qu’elle se trouve en eaux troubles, étant sous enquête de la RAMQ pour avoir apparemment facturé des forfaits illégaux de plusieurs milliers de dollars aux patients — un jugement qu’elle conteste. Et on ne parle pas de petits montants : la RAMQ souhaite récupérer 400 000 dollars apparemment facturés à une cinquantaine de patients, ce qui veut dire environ 8 000 dollars par chirurgie.

Un rapport décapant sur les coûts

La lumière est plutôt venue d’un autre rapport, qui évalue les coûts de ces chirurgies confiées au privé, mais financées par le public.

Or, comme le rapportait la journaliste Amélie Daoust-Boisvert il y a quelques jours, non seulement les montants dépassent ceux du public, mais ils auraient bondi de 48 % en deux ans. La journaliste indique en effet qu’«en 2012-2013, l’entente a coûté 865 955 dollars de plus que l’année précédente… pour 365 interventions de moins.» Quand on parle de performance… Sans doute une des raisons pour lesquelles le ministre Réjean Hébert avait lui-même décidé de mettre un terme à l’entente.

Le rapport contiendrait aussi l’information suivante : «À 9 420 dollars par jour de chirurgie, l’entente ne devenait équivalente au coût public qu’à partir d’une moyenne de 8,9 cas par jour, une cible plutôt irréaliste. Avec une moyenne “optimale” de 7,1 cas par jour, chaque chirurgie coûtait 258 dollars de plus à Rockland MD.»

Ainsi, malgré tout ce qui a été dit (y compris par le docteur Barrette) sur la productivité du privé en santé, la clinique n’aurait pas été assez «productive» pour être rentable. C’est donc bien décevant.

Au fait, ces données sont doublement surprenantes. D’une part, parce que le fameux rapport de Raymond Chabot Grant Thornton date de 2008. Ça fait donc plus de cinq qu’on sait tout ça ? D’autre part, parce que le chiffre de 258 dollars, on le connaissait déjà.

Commençons par la date. Dès 2008, le ministère de la Santé savait donc ce que les chirurgies coûtaient là-bas et ne seraient alors pas rentables ? Ainsi, le ministre Yves Bolduc, en poste de 2008 à 2012, le savait ? On en conclut qu’il n’en a pas parlé à son chef d’aujourd’hui, puisque celui-ci jugeait encore, en mars 2014, que les chirurgies à Rockland MD étaient rentables.

Quant au montant de 258 dollars, il était en fait connu depuis longtemps au ministère de la Santé. Je l’avais même mentionné dans mon essai Privé de soins. Je m’autocite (une fois n’est pas coutume !) : «La clinique Rockland MD, par exemple, qui prétendait opérer les patients à moindre coût qu’à l’hôpital du Sacré-Cœur, avec lequel elle a passé un gros contrat de chirurgies, ne semble pas avoir rempli ses promesses : les coûts y seraient supérieurs (probablement d’environ 200 dollars par chirurgie) à ceux des services publics hospitaliers.»

Par contre, un rapport plus récent (celui-là provenant de Sacré-Cœur) — et qui ne semble pas avoir circulé — faisait état, en mars 2014, de coûts comparables ou même légèrement inférieurs à ceux du public.

La prestation privée coûte généralement plus cher

Ce n’est pas d’hier qu’on sait que la prestation privée financée publiquement, ça coûte plus cher que la prestation publique.

Je cite souvent cette étude, parue en 2004, qui faisait le tour de la question et qui concluait ainsi sa comparaison entre les hôpitaux privés à but lucratif et ceux sans but lucratif (je traduis) : «Les hôpitaux privés à but lucratif requièrent des paiements plus élevés pour les soins que les hôpitaux privés sans but lucratif.»

En 2012, une autre étude sur le même sujet concluait que les coûts de la prestation privée dépassaient de quelques centaines de dollars ceux de la prestation publique en Alberta. Une telle différence avait aussi été constatée en Grande-Bretagne, où des services similaires à ceux de Rockland MD existent depuis près d’une vingtaine d’années, maintenant : le différentiel était de + 11 %.

Vous allez me dire : pourquoi parler seulement d’argent ? Pour la simple raison que c’est à peu près le seul argument rationnel qui peut favoriser l’implantation de la prestation privée.

Depuis toujours, on nous rabâche les oreilles avec l’idée que le «privé» (c’est-à-dire la prestation privée — à ne pas confondre avec le financement privé, qui est de l’assurance privée) réalisera des chirurgies à moindre coût, ce qui permettrait d’en faire plus avec moins de sous et, donc, de donner un meilleur accès aux patients.

Mais si cet argument ne tient pas, où est l’intérêt ? Dans l’efficacité ? Ou dans ce que le docteur Barrette a souvent appelé «l’émulation» du secteur public par le privé ? (Ce à quoi j’avais déjà répondu [même source] : «Alors OUI, en résumé, l’émulation entre le public et le privé est une bonne chose… s’il s’agit d’améliorer les prestations du privé par le bon exemple du public !»)

Pourtant, comme on l’a vu, Rockland MD ne semble pas assez «efficace» pour être «concurrentielle» avec le secteur public. L’étude de Raymond Chabot mentionnerait par ailleurs que la clinique effectue environ six chirurgies par jour. Y en a-t-il encore moins actuellement ? Il me semble qu’après tout ce vasouillage, on pourrait avoir des réponses claires.

Parce que si la clinique n’est pas plus efficace que l’hôpital et que les coûts y sont plus élevés, alors non seulement n’y a-t-il aucun intérêt (ni pour les patients ni pour le gouvernement), mais on peut même se demander pourquoi l’entente a été finalement reconduite en 2011, alors qu’elle devait être fermée par le ministre de l’époque, Yves Bolduc. Il serait intéressant de savoir comment s’est prise la décision de la reconduire ensuite.

Durant la récente campagne électorale, le candidat Philippe Couillard avait réitéré son appui à la prestation privée financée publiquement de type Rockland MD : «C’est un bon projet qui fonctionne bien, et au bénéfice des patients». Il souhaitait alors sauver l’entente abrogée par le gouvernement Marois. Ses collègues auraient dû l’informer des coûts.

Il faut aussi réfléchir plus sérieusement au projet du gouvernement actuel de mettre en place les fameuses 50 supercliniques, où l’on planifie d’offrir des soins spécialisés, des services de première ligne et de la technologie. Parce qu’une telle formule ressemble beaucoup à de la prestation privée à large échelle comme… à Rockland MD. Vous ne trouvez pas ? Et si ce n’était pas rentable non plus ?

* * *

Note 22h00, 8 juillet. Ceux qui le souhaitent peuvent lire l’étude, qui a été déposée ici (à l’Assemblée nationale). On y apprend aussi, entre autre, que le profit était fixé à 17.5% et que les coûts administratifs directs se situaient à 12%, bien plus élevé que les coûts d’administration dans un hôpital.

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, il enseigne l’administration de la santé et participe régulièrement à des recherches sur le système de santé. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter : @Vadeboncoeur_Al.