Santé et Science

La menace sucrée

La maladie de la sédentarité s’étend. Et toutes les générations sont touchées par le diabète. Peut-on combattre ce fléau autrement qu’avec des médicaments? Enquête et conseils pratiques!

Photo: Pexels
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Ce texte a été mis à jour le 1er novembre 2016.

Un fromage bien frais et un verre de triple-sec. C’était le déjeuner favori de Gaston Sanchez quand il était dans la force de l’âge.

«Je suis plus raisonnable maintenant. J’ai remplacé le triple-sec par de l’absinthe, c’est moins sucré», lance ce pince-sans-rire en arpentant la cuisine de son condo, au centre-ville de Montréal. Bâti comme un roc, élégant dans un pantalon et un gilet à rayures assortis d’une cravate rouge, il touche presque le plafond avec ses cheveux gris un brin hirsutes. Né en Colombie, arrivé au Canada à l’âge de 26 ans, le septuagénaire aime aussi les tamals, le riz, les pommes de terre… Au menu ce soir : crous­tilles et bière en apéro, chili con carne et verre de rouge en plat de résistance.

Dans la porte de son frigo, entre les victuailles, se trouvent quelques fioles d’insuline et des seringues. Gaston Sanchez se fait des injections deux fois par jour, dans le ventre ou la cuisse. C’est en plus des comprimés de metformine qu’il doit avaler et des piqûres au bout des doigts, pour vérifier le taux de glucose dans son sang. Malgré cette artillerie, sa fille l’a retrouvé plus d’une fois inanimé, en proie à une crise d’hypoglycémie.

Ce professeur de chimie à la retraite a reçu un diagnostic de diabète de type 2 il y a de cela 35 ans. Il sait bien que s’il avait pratiqué d’autres sports que la planche à voile en dilettante et mis plus de légumes frais dans son assiette, il aurait sans doute retardé le progrès de la maladie. Il hausse les épaules. «Il y a deux écoles dans la vie : celle de la souffrance et celle du plaisir», dit celui qui s’est présenté sous la bannière du Bloc Pot aux récentes élections provinciales. De la musique jazz résonne dans les haut-parleurs. Un accordéon repose contre un mur. Pas difficile de deviner à laquelle des deux écoles Gaston Sanchez appartient.

Qui pourrait lui reprocher de savoir profiter de la vie? Certainement pas l’industrie pharmaceutique, que le diabète fait saliver. Car cette maladie — qui survient quand notre corps est incapable de produire assez d’insuline, ou d’utiliser correctement l’insuline produite, pour permettre au sucre d’entrer dans nos cellules — gagne du terrain partout. Du Mexique à la Chine, à mesure que les habitants du globe adoptent un mode de vie à l’américaine, l’épidémie se propage.


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En 2014, 422 millions de personnes dans le monde souffraient du diabète, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), soit 8,5 % de la population âgée de 20 à 79 ans. D’ici 2040, le taux atteindra 10 %, soit 622 millions de personnes touchées, selon les estimations de la Fédération Internationale du Diabète. C’est surtout le diabète de type 2 — qui compte pour plus de 90 % des cas et qui survient quand des facteurs génétiques se combinent à des calories en trop et à la séden­tarité — qui fait exploser les chiffres.

Les fabricants d’insuline, de médicaments oraux (comme la metformine, qui facilite la pénétration du sucre dans les cellules), de glucomètres, de bandelettes réactives (sur lesquelles on dépose une goutte de sang avant de les insérer dans un glucomètre) ou de dispositifs d’injection se frottent les mains. Les chefs de file, comme Novo Nordisk, Eli Lilly et Merck, profitent déjà d’un marché évalué à 50 milliards de dollars.

Au Québec, en 2014, la Régie de l’assurance maladie a déboursé 173 millions de dollars pour des médicaments visant à traiter le diabète, une hausse de 62 % par rapport à 2008. Le régime public d’assurance médicaments a couvert pour 90 millions de dollars de bandelettes réactives, une hausse de 20 %.

Pour lutter contre le fléau, Ottawa a adopté dès 1999 la Stratégie canadienne du diabète. L’Agence de la santé publique du Canada reçoit 18 millions de dollars par année, depuis 2005, pour veiller à la prévention et au contrôle de cette maladie. Or, au printemps 2013, le Vérificateur général du pays a descendu l’Agence en flammes. Elle n’aurait, pour mettre la Stratégie en œuvre, établi aucune priorité, aucune mesure de rendement, aucun échéancier.

«L’Agence de la santé publique du Canada est lamentable», peste Colleen Fuller, cofon­datrice de PharmaWatch, un OSBL critique des politiques de l’industrie pharmaceutique. Elle-même atteinte du diabète de type 1, cette chercheuse indépendante siège à un comité consultatif du ministère de la Santé du Canada chargé de conseiller ce dernier sur les meilleures façons de traiter les troubles métaboliques et endocriniens, dont le diabète. «L’indus­trie pharmaceutique se fait des millions sur le dos de Canadiens malades, et le gouvernement ne se demande même pas comment enrayer l’épidémie en amont», dénonce-t-elle en appuyant sur chaque mot.

L’industrie ne se contente plus des diabétiques pour faire fructifier l’argent des actionnaires, ajoute la résidante de Vancouver. Elle lorgne aussi du côté des prédiabétiques, ces personnes jugées «à risque» de contracter un diabète de type 2. Le prédiabète, «c’est un peu l’antichambre du diabète, illustre Colleen Fuller. Ou plutôt le purgatoire : ces gens-là attendent de voir s’ils vont descendre en enfer.»

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Selon l’Association canadienne du diabète, il y aurait au pays 4,3 millions de diabétiques et 5,7 millions de prédiabétiques. «La taille de ce dernier groupe a été multipliée par trois au cours des 10 années écoulées», fait valoir Colleen Fuller. C’est qu’en 2003 l’Association américaine du diabète (ADA) a abaissé les critères de diagnostic du prédiabète. Autrefois, le glucose à jeun ne devait pas dépasser 6,1 millimoles (mmol) par litre de sang. Maintenant, c’est à partir de 5,6 mmol/litre que les médecins tirent la sonnette d’alarme. «L’Association canadienne du diabète a été prompte à emboîter le pas, malgré les mises en garde de l’OMS, qui craignait les conséquences psychologiques sur les gens qui allaient apprendre du jour au lendemain qu’ils étaient “malades”», poursuit l’activiste.

Une polémique similaire avait éclaté en 1997, quand l’ADA avait abaissé les critères diagnostiques du diabète. Le seuil critique de glucose à jeun était passé de 7,8 mmol/litre à 7 mmol/litre. Du jour au lendemain, 1,9 million d’Américains de plus s’étaient retrouvés dans le camp des diabétiques et se faisaient proposer des médicaments.

«Les médecins qui écrivent les lignes directrices pour les associations américaine ou canadienne sont à la solde de l’industrie pharmaceutique», accuse Alan Cassels, chercheur associé à l’Université de Victoria, spécialiste des politiques de santé et coauteur de Selling Sickness : How the World’s Biggest Pharmaceutical Companies Are Turning Us All Into Patients (la commercialisation des maladies : comment les plus grandes sociétés pharmaceutiques du monde font de nous tous des patients). «Le diabète est une affection qu’on peut prévenir dans la majorité des cas, mais on préfère enrichir les laboratoires plutôt que de s’attaquer au problème. Avec le prédiabète, on traite des gens qui n’ont même pas de maladie!»

Le Dr Jean-Marie Ékoé écarquille les yeux derrière ses lunettes quand on lui débite ce genre de discours. «C’est facile de condamner l’industrie pharmaceutique quand vous n’avez pas de patients devant vous», proteste ce professeur de l’Université de Montréal, membre du Service d’endocrinologie à l’Hôtel-Dieu du CHUM. Du temps où il habitait à Genève, il a supervisé pendant quatre ans le Programme Diabète de l’OMS. Il préside aujourd’hui le conseil professionnel de Diabète Québec, affilié à l’Association canadienne du diabète. Il n’a aucune gêne à admettre que son équipe de recherche est en partie payée grâce aux honoraires versés par moult sociétés pharmaceutiques, dont Novo Nordisk, Eli Lilly et Merck Frosst. «Il faut bien tester les nouvelles molécules», soutient-il.

Il indique que le seuil de 6,1 mmol/litre figure encore dans les lignes directrices canadiennes, avec certaines nuances, et que ces directives préconisent au premier chef la modification des habitudes de vie. Mais quand la prévention ne marche pas, les médecins n’ont guère le choix : il faut recourir à la médication.

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La menace du diabète commence à l’épicerie. Pourtant, le ministère de la Santé du Canada n’a émis aucune mise en garde sur la consommation maximale de sucre par jour. (Photo: Paul Sakuma/AP/La Presse Canadienne)

Sans traitement, le diabète mène à des complications terribles, souligne le médecin : infarctus, cécité, amputations, maladies rénales… «Promenez-vous dans les corridors de l’Hôtel-Dieu, m’invite-t-il, un brin défiant. Parmi les patients à l’unité coronarienne, probablement 9 sur 10 sont diabétiques. En orthopédie, sur une vingtaine de patients amputés, il y en a sûrement 18 qui sont diabétiques. Dans un centre d’hémodialyse, la première cause d’insuffisance rénale, c’est encore le diabète. Que voulez-vous, la prévention, ça ne fonctionne pas! Et les médicaments actuels ne font pas de miracles non plus.»

Car la biologie de la maladie n’est pas simple. Tout commence dans les cellules bêta, qui, dans le pancréas, sont regroupées en amas appelés «îlots de Langerhans». Ce sont elles qui sécrètent l’insuline, laquelle permet au glucose (la forme du sucre qui circule dans le sang) de pénétrer dans les cellules pour en tirer de l’énergie. Chez les diabétiques de type 1, le système immunitaire ne reconnaît pas les cellules bêta et les détruit, comme s’il s’agissait de corps étrangers. On parle d’une maladie auto-immune.

Chez les diabétiques de type 2, le pancréas produit de l’insuline, mais celle-ci n’est pas sécrétée en quantité suffisante ou n’arrive pas à se fixer correctement aux cellules pour y faire entrer le sucre. «Chez les obèses, par exemple, les récepteurs à l’insuline deviennent moins nombreux à la surface des cellules», expli­que le Dr Ékoé.

Détectant que le taux de glucose dans le sang ne diminue pas assez vite, les cellules bêta augmentent le régime pour produire davantage d’insuline. Les îlots de Langerhans se multiplient. C’est à cette étape qu’on parle de prédiabète. Si le patient n’est pas pris en charge, les cellules bêta finiront par s’épuiser ; leur nombre et leur volume diminueront, et la concentration excessive de glucose dans le sang finira par endommager des organes.

Selon une importante étude clinique états-unienne réalisée au début des années 2000, intitulée Diabetes Prevention Program, un prédiabétique qui modifie ses habitudes de vie (en réduisant son poids de 7 % et en s’adonnant à 150 minutes d’exercice modéré par semaine) diminue de 58 % ses risques de contracter un diabète. En comparaison, les prédiabétiques traités à l’aide de metformine réduisent leurs risques de seulement 31 %. «À l’étape du prédiabète, l’exercice et la saine alimentation sont plus efficaces que la médication. Mais vous avez besoin de vous lever de bonne heure pour motiver les patients», affirme le Dr Ékoé.


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Dans le cadre du Diabetes Prevention Program, les participants avaient accès à un conseiller personnel pour encadrer leur alimentation et leurs séances d’entraînement. «Après les trois années de l’étude, quand on les a relâchés dans la nature, ils ont repris du poids, résume le Dr Ékoé. L’être humain a un naturel paresseux, qui revient au galop quand on le laisse à lui-même.»

Lorsqu’un échantillon de sang révèle qu’un patient est prédiabétique, les lignes directrices de l’Association canadienne du diabète don­nent le choix au médecin : prescrire des médicaments ou encourager le malade potentiel à changer ses habitudes de vie. «Les médecins attendent trop pour donner la médication, même une fois la maladie ins­tallée, dit le Dr Ékoé. Ils continuent à espérer que leur patient va se prendre en main, même quand il devient clair que celui-ci n’a pas la volonté de le faire.»

L’endocrinologue rejoint néanmoins les détracteurs de l’industrie pharmaceutique lorsqu’il est question de l’autosurveillance glycémique. «Pour un diabétique de type 2 qui ne prend pas d’insuline ni d’autre médicament susceptible de causer une hypoglycémie, une mesure de son glucose deux fois par jour n’est probablement pas nécessaire», dit-il. Chaque bandelette réactive à insérer dans un glucomètre coûte environ un dollar, et certains patients se piquent quatre fois par jour. «C’est de l’argent qu’on pourrait mettre ailleurs — surtout que se tester constamment, ça peut être anxiogène», juge le médecin, qui a participé à un comité de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) à ce sujet. «Une fois par mois, c’est suffisant. Ça permet aux patients de se sentir impliqués dans la prise en charge de leur maladie, sans en faire une obsession.»

Mais il refuse obstinément de jeter la pierre à l’industrie pharmaceutique. «Vous devriez plutôt regarder du côté de l’industrie alimentaire, lance-t-il. C’est la coca-colonisation de la planète qui est en train de nous mener dans un mur.» Le Dr Ékoé condamne aussi les tablettes numériques, téléphones intelligents et autres gadgets électroniques. «Nos enfants ne bougent plus, déplore-t-il. Des cliniques pédiatriques spécia­lisées dans le diabète de type 2, ça n’existait pas il y a 20 ans!»

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Avec la campagne Let’s Move!, la première dame Michelle Obama s’efforce d’encourager l’activité physique dans les écoles américaines. (Photo: Abaca USA/Empics Ent./Keystone)

Il salue des initiatives comme la campagne Let’s Move!, lancée par Michelle Obama dans les écoles américaines. «Il faut inculquer de bonnes habitudes aux jeunes le plus tôt possible», rappelle le médecin. Mais même Michelle Obama a ses torts, accusent nombre de ses anciens alliés, déçus. Pour ne pas déplaire au tout-puissant lobby agro­alimentaire, la première dame aurait choisi de concentrer sa campagne sur l’exercice physique, plutôt que de militer pour une réglementation plus stricte qui aurait forcé les fabricants d’aliments préparés à revoir leurs produits, afin de les rendre moins gras et moins salés.

Gaston Sanchez est trop vieux pour se livrer à des séances de hula-hoop, comme la première dame des États-Unis. Son médecin a depuis longtemps cessé de le harceler de recommandations sur les bonnes habitudes de vie. «Lors d’une de mes visites, une jeune résidente a été prise de pani­que quand je lui ai expliqué ce que je mangeais, raconte l’ama­teur d’accordéon. Mon médecin et moi, on a bien rigolé. Quand on sort de l’école de médecine, on veut faire comme dans les livres. Mais de grâce, n’essayez pas de m’aider contre ma volonté.»