Santé et Science

Que voit un aveugle après avoir recouvré la vue ?

«Les moments qui suivent le retrait des bandages ne sont pas aussi magiques que ce que les films de Hollywood voudraient nous le faire croire.»

Photo © Getty Images
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Dans une lettre adressée à son ami John Locke, en 1688, le philosophe William Molyneux posait une question qui allait rester célèbre sous le nom de « problème de Molyneux ».

Fouineur« Supposez un aveugle de naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer par le seul attouchement un cube d’un globe, du même métal et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsqu’il touche l’un et l’autre, il puisse dire quel est le cube et quel est le globe ; supposez que le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue. On demande si en les voyant sans les toucher, il pourra les discerner, et dire quel est le globe et quel est le cube. »

Trois siècles plus tard, le docteur Pawan Sinha, professeur de neurosciences computationnelles au MIT, a pondu une réponse à ce questionnement philosophique, qui, au fur et à mesure des progrès de la médecine et de la science, est devenu une simple expérience, explique Patrick House dans le New Yorker.

Par l’intermédiaire de son organisation à but non lucratif, Project Prakash, le docteur Sinha a supervisé depuis 2003 plus de deux cents opérations de recouvrement de la vue sur des enfants aveugles provenant des régions les plus pauvres de l’Inde. Certains d’entre eux étaient aveugles depuis la naissance. Une fois l’opération réussie, le docteur a posé la fameuse question de Molyneux à ces derniers.

Flous, incohérents, « les moments qui suivent le retrait des bandages ne sont pas aussi magiques que ce que les films de Hollywood voudraient nous le faire croire », a expliqué Pawan Sinha. Cela s’apparente à marcher en plein jour avec les pupilles dilatées, des tourbillons de couleurs se substituant aux formes et aux visages.

Il a fallu une semaine, voire plusieurs mois pour certains enfants – la plupart continuant à souffrir d’une mauvaise acuité visuelle –, avant que la sensation au toucher de certains objets finisse par correspondre à leur forme visuelle.

Selon lui, la réponse au problème du philosophe est donc : non. Le cube et le globe sont tous deux perdus dans la confusion de ce nouvel état. En réalité, les aveugles qui ont recouvré la vue évoluent souvent dans un monde en deux dimensions, puisqu’ils n’ont pas été initiés à la perception de la profondeur, notamment. La lumière de lampadaires dans la rue, vue au travers d’une fenêtre, prennent ainsi la forme de tâches lumineuses collées à la fenêtre.

Interrogé à propos des résultats du docteur Sinha, Stephen Kosslyn, qualifié de pionnier dans le domaine de la vision et de l’imagerie mentale, ne s’est pas montré surpris. Il a expliqué au journaliste du New Yorker que de nombreuses qualités en apparence naturelles en lien avec la vue ne sont pas innées, mais au contraire acquises au travers de l’expérience.

C’est le cas de la vision stéréoscopique, qui exige que les yeux combinent deux images légèrement différentes pour en former une seule. Pour ce faire, le cerveau doit notamment connaître la distance entre les deux yeux, or, celle-ci varie en fonction de facteurs tels que la nutrition prénatale, qui peut influencer la croissance des os. « Le cerveau ne peut pas le savoir avant la naissance », a-t-il indiqué.

À lire : « What People Cured of Blindness See », dans le New Yorker.