Santé et Science

Se soigner avec son téléphone intelligent ?

Ma grossesse, ImmunizeCA, SAM SEP… Des dizaines de milliers d’applications en lien avec la santé sont actuellement offertes aux utilisateurs de téléphones intelligents. Peut-on s’y fier ? Améliorent-elles vraiment la santé ? Tour d’horizon (et conseils) avec le docteur Alain Vadeboncœur.

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Photo : Getty Images

Lancement, ce mardi, de «quelque chose de spécial» par Apple. Au moment d’écrire ces lignes, je n’ai encore aucune idée s’il s’agit d’une montre-téléphone, d’un iPhone 6, d’une brosse-à-dent-Wi-Fi ou bien d’une tablette-hyper-toaster-machin.
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Peu importe, je ne parlerai pas de contenant, mais de contenu, celui des applications médicales — de quelques-unes d’entre elles, en tout cas.

Une étude de MobilHealth News mentionne qu’en 2015, 1,4 milliard de personnes posséderont un téléphone intelligent et près de 400 millions, des applications mobiles en lien avec la santé. C’est dire l’immense marché qui est en train de s’ouvrir.

Des dizaines de milliers d’applications sont actuellement offertes, dont 85 % sont malheureusement en anglais. Si la plupart sont «gratuites», quelques-unes coûtent les quelques dollars habituels. La plupart ciblent des problèmes de santé spécifiques.

Quelques questions à se poser

La première question à se poser concerne la fiabilité des applications. Certains ont décrit la situation actuelle comme un far west : on y trouve tout et vraiment n’importe quoi (et même un ami Facebook), du pire au meilleur. Le plus sage pourrait être de consulter un site spécialisé de répertoire, comme www.dmdpost.com.

Le risque d’utiliser un contenu inadéquat est majeur : on parle quand même de la santé des gens, et non de recettes de cuisine ! Il faut savoir que la vaste majorité des applications ne sont validées par aucun organisme scientifique reconnu.

C’est que l’endossement d’un organisme crédible rend évidemment l’utilisation plus sécuritaire, comme pour ImmunizeCA (bilingue), une application pour le suivi de la vaccination, avec possibilité d’entrer des informations et de les sauvegarder dans le nuage Internet.

ImmunizeCa a été mise au point avec l’aide de l’Association canadienne de santé publique et semble très bien préparée, avec beaucoup d’information sur les vaccins spécifiques, la séquence, l’âge recommandé, etc. Un grand avantage est que le contenu est toujours à jour. Comme on l’indique sur le site de l’application :

«Vous ne trouvez pas le carnet de vaccination de votre enfant ? Vous ne vous rappelez pas quand vous avez été vacciné pour la dernière fois ? Ne vous inquiétez pas. ImmunizeCA est une nouvelle application mobile, bilingue et gratuite, pour aider les Canadiens et leurs familles à faire le suivi de leurs immunisations.»

«L’application ImmunizeCA donne l’accès tous les jours, 24 heures sur 24, à des calendriers de vaccination basés sur des renseignements spécifiques à la province ou au territoire de résidence, et à de l’information bilingue, fiable et approuvée par des experts, sur les vaccinations des enfants, des adultes et des voyageurs. Elle offre aussi des outils utiles tels que des rappels de rendez-vous et des notifications d’épidémies locales.»

La Fondation des maladies du cœur a aussi conçu certaines applications, notamment pour évaluer son risque de souffrir d’un infarctus (aussi accessible en ligne), qui sont intéressantes et bien conçues.

Une multitude d’applications variées

Apple Store et Google Play regorgent de milliers d’applications de tous les genres, souvent très spécifiques — liées, notamment, à des maladies particulières, comme la sclérose en plaques. Un bon exemple est SAM SEP.

Il s’agit d’une application pour les patients atteints de sclérose en plaques, un outil qui a gagné le premier prix des Trophées de la santé mobile 2014, en France. L’application est donc offerte en français — et destinée avant tout aux patients français —, et fondée sur une échelle de symptômes mise au point par un neurologue (dont j’ignore d’ailleurs la validité).

On connaît l’évolution imprévisible, par poussée d’intensité variable, de cette terrible maladie neurologique. Samsep permet donc au patient de noter ses symptômes neurologiques (par catégorie), d’en quantifier l’intensité et de qualifier le degré d’inconfort. L’objectif est de faciliter la consultation médicale en rapportant au médecin, sous forme graphique, les poussées de symptômes.

L’application Mon asthme, aussi française, est pour sa part conçue pour le suivi des patients asthmatiques, afin de favoriser un meilleur contrôle de la maladie. Elle est gratuite.

Un autre exemple qui paraît intéressant : Ma grossesse, imaginée par Doctissimo, pour tout ce qui touche au suivi de grossesse. C’est intéressant, très complet et interactif.

Certaines applications sont très spécifiques. Par exemple, Brosse-toi les dents avec Ben, le koala, vise évidemment les enfants et souhaite favoriser un brossage exemplaire. Je ne l’ai pas testée.

Bien sûr, de telles applications s’adressent à un public plutôt ciblé. Je me suis demandé s’il existait des outils plus généraux pour répondre aux petites et grandes urgences. Je n’ai rien trouvé de complet en français (merci de me le dire si vous en connaissez), mais je suis tombé sur Itriage Health (en anglais), qui semble très bien fait, créé par deux urgentologues américains.

Je vous en parle un peu plus parce que c’est un bon exemple de l’orientation que pourraient prendre les applications en santé. L’objectif vise d’abord à clarifier vos symptômes et à vous indiquer s’il y a nécessité de consulter ou non. L’outil comporte aussi une foule d’informations concernant des aspects courants de la santé.

L’application est riche de contenu. Par exemple, elle contient de l’information complète sur une foule de médicaments variés. Mais son intérêt est avant tout de partir des symptômes introduits pour proposer une conduite médicale.

Ainsi, en sélectionnant le thorax et en choisissant «pression», l’application avertit immédiatement que ce type de symptôme peut être associé à une condition grave, donne des renseignements sur les principaux diagnostics possibles (en identifiant les plus graves, comme l’infarctus et la dissection aortique) et suggère d’appeler le 911 ou de se rendre à l’urgence, ce qui est approprié.

Bien que l’algorithme soit adéquat, une des difficultés de ce type d’application est la masse d’informations à digérer. Ainsi, pour le symptôme de serrement thoracique, l’application identifie (correctement) quelques dizaines de maladies plus ou moins graves, ce qui dépassera rapidement la capacité d’absorption d’un non-professionnel de la santé et ne pourra qu’engendrer de l’anxiété si la personne utilise l’application pour des symptômes aigus.

Par la suite, comme le symptôme est potentiellement grave, l’application identifie les ressources de soins offertes dans l’environnement géographique de l’utilisateur. Mais comme il s’agit d’un outil américain, il n’y a, semble-t-il, aucun médecin de disponible dans un rayon de «100 milles»… Ce qui est parfois vrai, après tout, chez nous !

Par contre, tous les hôpitaux de Montréal y sont répertoriés, et la distance pour chacun d’eux est notée. On peut même basculer sur Google Maps pour avoir le trajet exact. Le chemin pour l’hôpital Maisonneuve-Rosemont est donc rapidement indiqué… mais comme j’habite à Longueuil, il eût été plus utile de me diriger vers l’hôpital Pierre-Boucher, situé juste à côté de chez moi. Il faut croire que les hôpitaux de Longueuil ne sont pas dans l’application.

Faciliter l’échange avec le patient

Personnellement, j’ai commencé à utiliser Google Traduction, par exemple pour faire des entrevues avec des patients qui ne parlent qu’une langue (comme le russe ou l’arabe). C’est assez étonnant.

J’ai validé les résultats avec des infirmiers qui parlent diverses langues — de même qu’avec les familles des patients —, et la plupart du temps, la communication est assez claire.

Ce qui fonctionne moins bien, c’est le retour : en théorie, les patients peuvent répondre, mais en pratique, ça ne marche habituellement pas, surtout que les patients de l’urgence ne sont pas nécessairement les mieux placés pour parler haut et fort et bien articuler.

Ces applications, autant du point de vue du médecin que de celui du patient, ne remplaceront jamais ce qui se passe entre un patient et son médecin (ou tout autre soignant). Il y a bien entendu tout l’aspect émotionnel et relationnel, qui contribue en soi à la relation thérapeutique.

Les applications pour les médecins

Bien sûr, du côté des applications pour médecins et autres professionnels de la santé, ça pullule. Je me sers moi-même d’un grand nombre d’entre elles, qui me permettent d’avoir toujours avec moi des sources sûres d’information (par exemple, au sujet des dosages de médicaments de réanimation, du choix d’antibiotiques, du calcul de différents paramètres biologiques, des outils qui servent à évaluer les interactions médicamenteuses, etc.).

Bref, beaucoup d’outils fiables, qui permettent de rester bien au fait des recommandations (puisque ces applications sont généralement mises à jour régulièrement), d’effectuer des prescriptions plus précises, de valider certaines informations en détail et de s’assurer de disposer des meilleures données disponibles.

C’est un complément d’information, mais qui change la relation des médecins et des autres professionnels de la santé avec les renseignements : plutôt que d’utiliser notre mémoire pour stocker un très grand nombre de détails, il est certainement préférable de se baser le plus possible sur des sources fiables.

Attention : données sensibles

Beaucoup d’applications peuvent être utilisées pour stocker ses informations sur la santé, se connecter avec des médecins ou des intervenants du monde de la santé, planifier et confirmer des rendez-vous et gérer ses renseignements d’assurance médicale.

Mais il faut se poser des questions sur l’utilisation des données, leur confidentialité et la protection contre un usage abusif — par exemple, justement, par des compagnies d’assurance ou des employeurs qui pourraient ainsi utiliser une partie de ces renseignements pour «personnaliser» leur approche, ce qui est rarement une bonne nouvelle.

Il est évident que si vous surveillez vos symptômes de sclérose en plaques, c’est là une information très sensible, qui pourrait notamment intéresser les compagnies d’assurance. La question fondamentale est de savoir : est-ce que ces entreprises pourraient utiliser l’information en question ?

Pour SamSep je ne trouve pas d’indication claire quant à savoir si les renseignements receuillis ne sont pas utilisés ailleurs. On y indique que :

«Les droits de propriété intellectuelle sur les documents et toute donnée de toute nature contenus dans l’Application et chacun des éléments composant l’application (…) y compris les logiciels et/ou bases de données (…) sont la propriété exclusive de la société Merck Serono SAS (…)»

Est-ce que les bases de données incluent celles où les patients entrent leurs données personnelles ? Je ne vois aucune réserve à cet égard. Non plus qu’une assurance que les données emmagasinées sur l’appareil mobile ne sont pas transmises. Qu’en est-il alors de la confidentialité des données et de leur utilisation par des tiers ? Je ne sais pas.

Qui paye, et pourquoi ?

La plupart des applications étant gratuites, on peut se demander comment elles se financent.

Dans certains cas, on voit qu’il s’agit d’une production artisanale, comme c’est le cas pour Ma grossesse. Dans d’autres cas, comme Samsep, il s’agit d’une compagnie pharmaceutique (ici : Merck Sereno), tandis que l’application Mon asthme est mise au point par la pharmaceutique GlaxoSmithKline.

Le nom de la compagnie apparaît généralement sur l’écran de l’utilisateur… et cette proximité des compagnies pharmaceutiques avec les patients est loin de me mettre à l’aise. Merck produit l’Interféron, utilisé dans la maladie, et travaille à l’élaboration d’autres traitements (comme la cladribine), tandis que GlaxoSmithKline produit plusieurs traitements pour l’asthme.

Bien entendu, tout le monde veut le bien du patient. Mais les annonceurs ou les compagnies qui financent certaines de ces applications gratuites y trouvent un avantage et une visibilité. Dans le cas d’activités médicales qui visent à influencer les patients et à leur faire connaître des produits ou des compagnies pharmaceutiques spécifiques, je suis mal à l’aise avec le concept.

N’oublions pas qu’au Québec, la publicité concernant des médicaments d’ordonnance est interdite (ce qui est très bien). Est-ce qu’on pourrait contourner la loi grâce aux applications ? J’ignore si elles sont assujetties à ces restrictions.

Ça améliore la santé ou pas ?

Mais on parle tout de même de soins, et de médecine, alors on est en droit de se poser la même question que pour un médicament ou un vaccin : est-ce que ça marche ?

Justement, il commence à y avoir de plus en plus de recherche scientifique sur la question des répercussions de ces applications sur la santé.

À cet égard, j’ai communiqué avec le chercheur Patrick Archambault, urgentologue qui s’intéresse aux wikis, mais aussi aux technologies. Il m’a mentionné un certain nombre de recherches intéressantes sur le sujet.

Par exemple, en santé mentale, certaines applications sont conçues pour aider les patients de diverses manières. Or, même si c’est assez fragmentaire et que les preuves scientifiques ne sont pas encore solides, il semble y avoir un effet positif et scientifiquement mesurable. C’est un début.

Pour le diabète, il y a beaucoup d’applications — ce qui n’est pas surprenant, le diabète étant en croissance en Occident. Disposer d’outils précis est en ce cas intéressant, puisque les diabétiques doivent être particulièrement attentifs à leur mesure de glycémie et à leur alimentation.

Les applications ont été évaluées formellement et semblent avoir un effet positif sur le suivi de la maladie. Mais il y a aussi des limitations, notamment une certaine complexité ; or, les diabétiques étant souvent âgés et malades, il faut donc porter une attention particulière à la facilité d’utilisation.

Concernant l’âge, on peut se demander s’il ne faudra pas attendre une génération pour que les jeunes, qui sont nés dans l’univers des applications, ne vieillissent et tombent éventuellement malades — ce que je ne leur souhaite pas, bien entendu, même si c’est plus prévisible.

Enfin, pour prendre un troisième exemple, la myriade d’applications destinées à favoriser l’exercice physique semblent effectivement rehausser le niveau d’activité physique de ceux qui les utilisent.

Soyez prudents

Bref, c’est tout un univers en développement et à découvrir, mais soyez prudents : favorisez les applications conçues par des organismes reconnus, lisez bien les notices de confidentialité et méfiez-vous des outils promotionnels déguisés sous forme d’applications.

Par-dessus tout, si vous n’êtes pas d’accord avec les recommandations de votre application, fiez-vous à votre pif et consultez !

Mais avant tout, choisissez des applications qui répondront vraiment à vos besoins en santé. À ce sujet, je serais curieux de connaître celles que vous utilisez et appréciez. N’hésitez pas à m’en faire part.

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Merci à Églantine Pandele, recherchiste à la radio d’ICI Radio-Canada, pour certaines informations.

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, il enseigne l’administration de la santé et participe régulièrement à des recherches sur le système de santé. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter : @Vadeboncoeur_Al.