Santé et Science

Trois minutes de vie après la mort

On a beaucoup parlé, cette semaine, d’une étude du chercheur Sam Parnia, qui s’intéresse aux expériences de mort imminente. Mais il faut vraiment avoir l’imagination fertile pour croire que son étude appuie l’hypothèse hasardeuse de la «vie après la mort» — et ce, pour une foule de raisons, dit le docteur Alain Vadeboncœur.

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Photo : Getty Images

«Il y a bien une vie après la mort !» La nouvelle de la semaine est tout simplement formidable. Une anthropologue a même confié à Mario Dumont, à TVA, que cela «confirmait ses expériences personnelles» et que nous avions maintenant «des évidences médicales» de cette réalité. Enfin.
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«Il y a véritablement quelque chose qui se passe». La prochaine étape serait de trouver l’explication, qui pourrait être liée à «l’existence d’une âme». Ah bon.

En fait, c’est quasiment scandaleux du point de vue de la rigueur scientifique. Mais restons aimables, puisque cela témoigne surtout du désir intense qui nous anime de nier la mort, à laquelle nous serons confrontés un jour ou l’autre — le plus tard possible, bien entendu.

Une étude controversée

L’étude en question, réalisée par le chercheur Sam Parnia (qui s’intéresse aux expériences de mort imminente depuis longtemps), a été très largement publicisée cette semaine. Ce qui n’est pas surprenant, puisque ce chercheur quelque peu controversé est souvent considéré comme un militant de la «cause» de la vie après la mort — ce qui oblige à rester sur ses gardes quand on parcourt ses travaux.

Il faut vraiment avoir l’imagination fertile pour penser que son étude appuie l’hypothèse hasardeuse de la «vie après la mort». Et ce, pour une foule de raisons.

D’abord, parce que la question principale posée aux patients réanimés était elle-même suggestive : «Vous souvenez-vous de quelque chose qui soit arrivé pendant que vous étiez inconscient ?» C’est une question susceptible de conduire à une idée préconçue.

Ensuite, parce qu’il ne s’agissait pas de «morts», mais de patients en arrêt cardiaque chez qui on pratiquait une réanimation cardiorespiratoire sous forme de massage cardiaque et ventilation.

Cela n’avait donc rien à voir avec la mort du cerveau : non seulement y a-t-il toujours un flot cérébral chez les patients qui survivent à un arrêt cardiaque — justement grâce aux manœuvres de réanimation —, mais il y a une certaine activité.

J’ai même déjà vu des patients ouvrir les yeux et me saisir les mains parce que je leur faisais mal en enfonçant leurs côtes ! C’est assez impressionnant, mais cela témoigne surtout du fait que, justement, on ne parle pas du cerveau d’un «mort».

Les cerveaux n’étaient pas morts

Un cerveau, après trois minutes d’arrêt cardiaque durant lesquelles on pratique la réanimation, n’est donc pas «mort». Son fonctionnement est bien sûr compromis, et le patient est généralement inconscient.

C’est surtout l’activité du cortex cérébral (siège de la pensée, de la conscience et de l’interaction avec l’environnement) qui est gravement perturbée. Des mesures un peu grossières de l’activité cérébrale, comme un électroencéphalogramme de surface, ne montrent pas beaucoup d’influx nerveux.

Mais qu’en est-il des régions les plus profondes du cerveau — par exemple, le petit système limbique, gestionnaire des liens entre la mémoire et des émotions ? On n’en sait pas grand-chose. Pourtant, ces régions jouent un rôle clé dans la genèse et la fixation des souvenirs.

Oeuvre choisie par Ianik Marcil.
Œuvre choisie par Ianik Marcil.

Et justement, un cerveau dans un corps en arrêt cardiaque vit un stress majeur, consécutif à la diminution de l’apport oxygéné et glucosé, sources vitales de l’activité cérébrale. Mais ça ne veut pas dire qu’il s’éteint tout de suite. D’ailleurs, chez des rats (pour ce que ça vaut), on a observé, au contraire, une augmentation paradoxale de l’activité cérébrale dans les 30 secondes suivant un arrêt cardiaque.

Cette hausse paradoxale pourrait être le résultat (ce n’est qu’une hypothèse) du stress extrême vécu par l’organe physiologiquement menacé. Mais le lien avec une quelconque perception n’est évidemment pas démontré non plus, puisque les rats ne peuvent pas nous raconter si la lumière était blanche au bout du tunnel.

Le chercheur raconte aussi que ce patient aurait, durant trois minutes, des perceptions représentant sa propre réanimation vue d’en haut. Ce qui impliquerait, bien entendu, qu’il aurait survolé son corps et l’équipe de réanimation, un des thèmes favoris du chercheur.

Ce même patient rapporte également les «bruits» de sa réanimation, mais il faut savoir que l’audition est généralement le dernier sens à disparaître au moment d’une anesthésie générale.

Mais le protocole comporte un a priori majeur : le seul patient ayant eu de tels souvenirs durant la réanimation a fait l’objet d’une entrevue en profondeur — dont la structure n’est pas documentée — par l’auteur principal de l’étude ! Imaginez le risque de parti pris… Pourquoi ne pas avoir complété l’entrevue avec un assistant de recherche neutre ?

D’autres explications possibles

On fait donc vraiment dire n’importe quoi à cette étude, qui ne manque pourtant pas d’intérêt. Plusieurs hypothèses beaucoup plus simples qu’une «vie après la mort» peuvent en expliquer les résultats.

Peut-être que le cerveau demeure suffisamment actif durant une réanimation pour conserver une certaine perception — ou du moins fixer certains souvenirs de cette perception. Ce qui n’a rien à voir avec la vie après la mort.

Et si les souvenirs rapportés étaient simplement encodés durant les premières secondes de la réanimation, quand le cerveau est encore très actif, une fixation persistant ensuite sous forme de souvenirs et surgissant après le réveil du patient ? La temporalité réelle des perceptions du cerveau peut être déformée : c’est le cas quand on dort, par exemple.

Il est aussi fort possible que les changements physiologiques intenses et la montée d’adrénaline qui accompagnent l’arrêt cardiaque puissent causer de profondes distorsions perceptuelles, temporelles et spatiales, qui peuvent donner le change pour à peu près n’importe quel «phénomène» étrange.

Ou à rien : je n’ai d’ailleurs jamais rencontré de patient me racontant immédiatement ses aventures d’outre-tombe à la suite d’une réanimation réussie. Est-il possible qu’une partie de ces «souvenirs» se reconstruisent plus tard, par d’autres phénomènes — par exemple, la suggestion des proches ?

On peut quand même se poser la question suivante : d’où viennent ces images décrites par un certain nombre de réanimés ? La réponse est probablement bien simple et liée à des perceptions réelles provenant d’un cerveau soumis à un stress démesuré.

Quand de simples molécules, comme le LSD ou le THC, peuvent causer des distorsions spatio-temporelles profondes et des hallucinations, imaginez l’effet d’un arrêt subit de la perfusion sanguine, d’une montée d’adrénaline, d’une hypoxie et d’un arrêt de la livraison de glucose !

S’observer mourir puis revenir à la vie

Afin de prouver que l’âme pouvait survoler un corps en réanimation, le chercheur a aussi fait placer des formes géométriques dans les salles de réanimation, afin de voir si les patients réanimés pouvaient les avoir reconnues — un résultat qui aurait évidemment été spectaculaire.

Mais cette partie — attendue depuis longtemps — s’est aussi soldée par un échec : aucun des réanimés n’a vu les formes géométriques sur des tablettes collées au plafond des salles de réanimation, mais l’auteur s’en vante assez peu. Peut-être que les âmes ont boudé son protocole de recherche ou ont plutôt décidé d’aller prendre un thé avec un nuage de lait dans la salle de repos.

Lorsqu’on étudie scientifiquement un phénomène paranormal (pour aller au-delà des anecdotes), on ne trouve habituellement pas grand-chose d’intéressant. Ce n’est pas pour rien que la bourse de plusieurs millions de dollars offerte à New York pour tout phénomène paranormal démontrable n’a jamais été réclamée.

Et il faut savoir que l’expérience dissociative de survoler son corps n’est pas si rare, le cerveau étant souvent sujet à d’étonnantes distorsions perceptuelles. On l’observe non seulement de temps en temps chez des gens en parfaite santé, mais elle a aussi pu être reproduite en laboratoire, en utilisant diverses technologies visuelles et sensitives très peu ésotériques.

J’ai même un ami, un athlète, qui m’a rapporté que durant sa meilleure compétition à vie, il percevait qu’il flottait au-dessus de son corps qui s’activait efficacement sous lui. Des pratiques simples comme la méditation peuvent entraîner de telles perceptions.

Pourquoi croire à la vie après la mort ?

Mais une question fort intéressante demeure : pourquoi une majorité d’humains croient tout de même, depuis toujours, à une forme de vie après la mort ? Je soupçonne que c’est parce que ce genre de croyance est apaisante et que, par ailleurs — vous me direz que j’ai un a priori évolutionniste —, elle favorise la survie de l’espèce.

La croyance — en particulier religieuse — ne pourrait-elle pas être simplement une fonction biologique utile à la survie personnelle et collective, ce qui expliquerait pourquoi elle est si répandue ?

Comme j’en discutais l’autre jour avec mon ami Dominic Larose, urgentologue et ancien président des Sceptiques du Québec, il est quand même utile de croire en l’au-delà. D’une part, pour atténuer un peu l’angoisse trop forte de la mort. D’autre part, l’idée que la mort met tout simplement un terme à l’existence est tout de même un concept un peu déprimant, suffisamment pour empêcher de créer, de bâtir des maisons, de faire des enfants, de récolter les champs et d’organiser la société ; bref, d’effectuer un certain nombre de tâches importantes qui, indéniablement, ont aussi favorisé notre survie.

Ces croyances, organisées sous forme de religions cohérentes, permettent aussi de consolider le corps social, de soumettre les plus têtus, de mobiliser les foules, de calmer les inquiets et même de renflouer les coffres — toutes choses utiles pour que la société fonctionne bien. Mais dans le pire des cas, elles sont aussi utilisées par des politiciens habiles pour pousser à commettre les pires atrocités imaginables — brûler des sorcières, exterminer des peuples ou trancher des gorges, par exemple.

Comme nous avons tendance à percevoir ce qui confirme nos croyances — on appelle cela le biais de confirmation —, la nouvelle d’une étude montrant que le cerveau a des souvenirs de sa propre réanimation devient tout naturellement l’idée que la vie après la mort existe.

Trois minutes de vie éternelle

Que des patients aient eu peur, qu’ils aient eu des visions d’animaux ou de plantes, qu’ils aient vu de la lumière brillante, qu’ils aient ressenti de la violence ou des persécutions, qu’ils aient éprouvé un sentiment de déjà-vu, qu’ils aient été en contact avec leur famille ou qu’ils se soient souvenus de leur arrêt cardiaque, cela me dit simplement qu’il était temps de les ramener parmi nous et qu’il ne s’agissait pas de morts, mais bien de patients très malades.

Qu’un seul parmi tous ces patients ait perçu — selon le chercheur, qui l’a lui-même interviewé — quelque chose qui ressemblait à la réalité durant son arrêt cardiaque me dit que le hasard a pu jouer, qu’il n’était pas si comateux que les médecins le croyaient ou que son cerveau a simplement été affecté par un stress intense.

Enfin, qu’un cerveau ait vu et entendu des trucs bizarres durant trois minutes après l’arrêt cardiaque, cela ne nous dit pas grand-chose sur ce qu’il percevra durant les trois millénaires suivants. Ce qui est fâcheux, parce que l’éternité, c’est long — surtout vers la fin, comme disait Woody Allen.

Fondamentalement, vous savez ce que j’en pense ? Que ce qui donne justement de la valeur à la vie, c’est sa fragilité. Nul besoin d’une deuxième demie de jeu pour célébrer la première (1).

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(1) Voici ce que je dis à mes enfants dans mon plus récent livre, Les acteurs ne savent pas mourirqui vous intéressera peut-être si vous vous posez des questions sur la mort réelle, telle que vécue tous les jours dans toutes les urgences du Québec :

«Continuez de grandir, de mûrir et d’espérer ; ne cessez jamais de lutter pour ce qui est juste ; donnez un sens à votre vie ; rendez-la digne d’être vécue ; réapprenez chaque jour ce que vous croyez déjà savoir. Et surtout, n’oubliez jamais de poser un regard ému sur ceux que vous aimez. Parce que demain, ils ne seront plus avec vous. Comme des poussières accrochées à une roue, ils s’en détacheront sans bruit. Il faut apprécier la vie dans cette fragilité, plus précieuse que toutes nos certitudes.»

Excusez l’auto-promo.

Les acteurs ne savent pas mourir. Récits d'un urgentologue. Préface de Guylaine Tremblay. Lux Éditeur. Maintenant en librairie.
Les acteurs ne savent pas mourir – Récits d’un urgentologue. Préface de Guylaine Tremblay. Lux Éditeur. Maintenant en librairie.

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Pour écouter mon entrevue avec Paul Arcand (jeudi le 9 octobre) à propos de l’étude Parnia.

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.